Hevue de$ Deux Mandes, l*' juillet 18U
lui-même. « C'est la destinée et l'honneur de certains esprits, disait Sainte-Beuve, c'est la magie de certains talents illustres de ne pouvoir toucher à une question qu'elle ne s'anime un instant d'un intérêt nouveau, qu'elle ne s'enflamme et n'éclate aux yeux de tous. » En signalant ce don de Cousin, Sainte-Beuve faisait allusion à l'espèce de concurrence, et même de concurrence passagèrement victorieuse, que Cousin lui avait faite à lui-même sur un terrain que Sainte-Beuve, il faut le reconnaître, avait choisi le premier et dont il croyait s'être assuré l'absolue propriété. C'était Port- Royal, alors si ignoré et si oublié que Royer- Collard, causant de ce sujet avec Sainte-Beuve, lui-disait : « Nous causons de Port-Royal; mais savez-vous bien, monsieur, qu'il n'y a que vous et moi en ce temps-ci pour nous occuper de telles choses? >
En 1840, Sainte-Beuve publia son premier volume, et, il faut le dire pour ceux qui ignorent l'histoire de ce temps-là, ce volume n'eut aucun succès. Il parut lourd, pénible, entortillé, bourré de théologie austère et aride. L'impression générale fut celle d'un échec. Cependant les curieux commençaient à s'y intéresser et à deviner ce qu'il pouvait y avoir de vivant dans cette grande étude, lorsque
tout à coup Victor Cousin intervint avec éclat par son Rapport sur Pascal, par son livre sur Jacqueline, par ses articles sur la philosophie de Pascal, et sur Port-Royal. Sainte-Beuve, dans la préface de son troisième volume, fait allusion à cette irruption, qui semblait lui ravir la propriété de son sujet : c Je ne viens pas me plaindre, dit-il, du succès qu'a eu mon sujet ; mais Port-Royal est devenu de mode ; c'est là un fait ; c'est plus même que je n'avais espéré, plus peut-être que je n'aurais désiré. J'y reviens aujourd'hui légèrement mortifié, ne souhaitant plus qu'une chose : l'achever dignepient. » Il est donc certain, de Taveu de Sainte- Beuve, que celui qui a lancé le sujet de Port-Royal, celui qui l'a fait entrer dans le courant public, c'est Victor Cousin. Que Sainte-Beuve en ait été légèrement mortifié, on le comprend; mais on ne peut dire cependant qu'il y ait eu concurrence déloyale. Sainte-Beuve aurait pu faire lui-même la découverte qu'a faite Cousin; il n'avait pour cela qu'à aller à la Bibliothèque nationale. Mais cette découverte une fois faite, Cousin pouvait-il s'en priver? ou encore devait-il s'abstenir de la faire valoir avec feu et éloquence, ce qui était sa nature propre? ou enfin, parlant de Pascal, pouvait-il ne pas parler de Port-Royal? Tout cela était inévitable.
€'étaitunereacontre,cen*élaitpas une usurpation. D'ailleurs, Sainte-Beuve a-t-il eu véritablement sujet de se plaindre de cette concurrencé inattendue? Nous ne le croyons pas ; car Victor Cousin, en popularisant le sujet de Port-Royal, a précisément contribué au succès du livre de Sainte-Beuve; il a amené les esprits à en comprendre la haute valeur littéraire. Ce qui avait paru d'abord un sujet bizarre, choisi dans un coin obscur de la littérature théologique, maintenant considéré au point de vue de cette restauration de nos antiquités classiques, au point de vue plus élevé encore de la lutte entre la raison et la foi, reprenait une valeur et une vie nouvelles, et on était mieux préparé à comprendre le génie propre de Sainte-Beuve que Ton n'avait pas encore deviné dans ses études antérieures : à savoir ce sens psychologique profond qui transformait la littérature en une vaste expérimentation morale et humaine. Le livre admirable de Port-Royal^ dont les premiers volumes avaient été très froidement accueillis, a été entraîné à son tour dans la popularité que Cousin avait faite au sujet. L'auteur lui-même, de son côté, s'était débrouillé et dégagé; les derniers volumes sont bien plus vifs que les premiers, et la concurrence de Cousin n'empêcha nullement Sainte-Beuve de
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faire à son tour une étude très neuve et très profonde sur Pascal K
Si nous passons maintenant aux écrits de Victor Cousin sur VHistoire des femmes illustres du xvn* siècle^ nous lui trouverons dans cette entreprise deux prédécesseurs : Rœderer, dans son Histoire de la société polie^ et Walckenaer dans son livre si complet sur ilfa({ame deSévigné et son temps; mais ces deux ouvrages, n'étant pas soutenus par l'éclat du style et par le nom de l'auteur, étaient restés des travaux secondaires, le premier plus littéraire, le second plus érudit, connus surtout des curieux, mais n'ayant pas pénétré dans ce qu'on appelle le grand public. Ici encore, le don signalé par Sainte- Beuve se manifesta avec le même bonheur. Tout le monde se passionna pour ou contre les héroïnes de M. Cousin; on plaisanta sur ses passions rétrospectives et sur son goût pour les beautés opulentes du grand siècle : en un mot, on le lut, on le critiqua, on en parla, et un nouveau chapitre littéraire de notre histoire fut créé.
1. Indépendamment de la question de texte qni était soulevée à propos des Pensées de Pascal, il y avait une question de fond qui mériterait d'être exposée, car elle fit un grand bruit. Mais nous ne pouvons tout dire, et ce serait rentrer sur le terrain philosophique. Voir sur celte question de scepticisme de Pascal notre livre intitulé: Les maîtres de la pensée moderne, p. 225.
Que Victor Cousin, séparé des affaires, éloigné de la philosophie, ait pris plaisir à distraire son imagination en la promenant dans les salons du passé et en courtisant des maltresses idéales, il n'y avait rien là que de bien innocent et de bien légitime ; et^ quand on a longtemps instruit les hommes, on a bien le droit de les amuser en s'amusant soi-même ; mais ce qu'on ne croirait pas, et ce qui est pourtant vrai, c'est que, pour Victor Cousin, cette étude de pure fantaisie taisait partie de son plan de restauration du spiritualisme. On se demande, en quoi l'histoire de ces belles dames si médiocrement spirilualistes dans leur conduite pouvait servir au rétablissement des grands principes sociaux; et, cependant, s'il fallait en croire Cousin lui-même, c'est dans cette vue qu'il aurait entrepris cette étude : « Pour nous, disait-il, en même temps que nous essayons de rappeler la jeunesse française au culte du vrai, du beau et du bien, et qu'au nom d'une saine philosophie, nous ne cessons de combattre le matérialisme et l'athéisme, il nous a paru que ces études sur la société et les femmes du xvir siècle pourraient inspirer aux générations présentes le sentiment et le goût de plus nobles mœurs, leur faire connaître, honorer et aimer la France à la plus glorieuse
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époque de son histoire, une France où les femmes étaient, ce semble, assez belles et excitaient d'ardentes amours, mais des amours dignes du pinceau deCorneille, deRacineetdemadamede LaFayette.» On comprend que ces revendications en faveur du spiritualisme si singulièrement associées à la peinture c des nobles mœurs > de madame de Ghevreuse exaspérassent des espris nets, tranchants, positifs, tels que ceux qui prenaient à cette époque la direction de Tesprit et de l'opinion. Chez les hommes supérieurs qui vieillissent, les qualités deviennent des défauts. Le goût des idées générales, qui avait fait la grandeur de Victor Cousin dans sa première période, devenait, dans sa vieillesse, le goût des thèses et des grandes amplifications : il fallait que tout ce qu'il faisait, tout ce qu'il écrivait se rapportât à un grand dessein. On lui aurait su gré de cherchera plaire : on lui en voulait de prêcher si mal à propos.
Nous ne dirons rien des travaux purement historiques de Victor Cousin, étant trop incompétent pour les juger. Rappelons seulement que les plus autorisés et les plus exercés en ces matières, M. Mignet, M. Chéruel, accordent une haute valeur à ses travaux sur Mazarin et sur Luynes. Là encore il a fait des percées nouvelles; il a appliqué la
méthode la {dus sévère, n'écrivant que sur pièces» et sur documents préds, la plupart du temps inédits ; il a été même un des promoteurs de ce que l'on a appelé la manie des inédits. Sans doute, ici, comme en tout, il y a des abus ; mais le goût des documents précis est en définitive un progrès. Il a fait surtout les plus grands efforts pour ramener son style, toujours un peu trop tendu vers le sublime, à la simplicité, et en quelque sorte à la nudité : € Mon ambition, nous disait-il, est de plaire à M. Thiers. »
Puisque nous parlons du styIe,essayons de caractériser notre auteur à ce point de vue. Victor Cousin a été Tun des écrivains les plus savants de son temps, l'un de ceux qui connaissaient le mieux la langue et qui en discernaient le mieux toutes les ressources*. Il manquait de coloris, si Fon entend par
1. A propos du style de Cousin et de ses opinions littéraires, que Ton nous permette de rappeler ici le petit discours qu'il ût à l'Académie française, lors du débat sur le grand prix triennal disputé alors entre madame Sand,HM. Jules Simon et Henri Uartin. Voici textuellement les paroles qu*il aurait prononcées, nous ditil, et qu*il nous rapporta lui-même le lendemain : a Messieurs, leur ai-je dit, madame Sand est le premier écrivain de notre siècle et il n'y a pas de second ! — Ici Villemain réclame (parenthèse de Cousin). — Non, Messieurs, ai-je repris, il n'y a pas de second ! Mous tous qui sommes ici, nous sommes tous de bons écrivains; madame Sand est un grand écrivain! » Et il accusait par ce
là les images; on ne citerait pas de lui une métaphore remarquable; mais il avait au plus haut degré la qualité du mouvement, et, comme Tavait remarqué Hegel avec une étonnante intelligence de la langue française, c la force des tours >. Il était remarquable par la propriété des termes, par le tissu serré de la phrase, par la logique des liaisons et des constructions, enfin par la science de la période. Il plaçait très haut Fart de la longue phrase, Tune des plus grandes difficultés de la langue française ; tout en admirant beaucoup Montesquieu et Voltaire, il remarquait qu'ils avaient brisé la langue, et il relevait hautement le mérite de Rousseau, qui avait reconstitué la grande phrase française. On sait que la science de la période est un des caractères du génie de Bossuet, qui est le maître de tous les écrivains en ce genre. Cousin s'est essayé plusieurs fois à lutter avec lui, et, sans l'avoir égalé, on peut dire qu'il s'est rapproché quelquefois de son modèle. Quoique Victor Cousin soit surtout arrivé à la perfection de la forme dans
genre d'accentuation bien connu de ses amis, la différence du bon et du grand écrivain. Ce petit discours est lui tout entier le tour paradoxal, la parenthèse malicieuse, et au fond l'idée vraie. Il n'eût pas parlé ainsi s'il n'eût eu la conscience delà différence profonde qui existait entre un écrivain savant comme il l'était lui-même et un écrivain spontané comme George Sand .
la seconde période de sa carrière, c'est-à-dire de 1838-1868, je ne sais cependant s'il n'était pas encore supérieur à l'époque où il ne voulait pas systématiquement être écrivain. Les Arguments de Platon et quelques pages des Fragments, sans avoir peut-être la pureté de langue qu'il a cherchée plus tard, avaient en revanche ce qui lui a le plus manqué par la suite : le naturel. A cette première période, son style a une largeur et une aisance qu'il a un peu perdues plus tard. Moins classique que dans sa seconde période, il est plus lui-même; il est moins artificiel, moins tendu. Il a déjà l'art de la longue phrase, mais moins suspendue, moins construite, coulant avec plus de négligence, et, par conséquent, plus de grâce. Néanmoins, on ne peut qu'admirer l'effort qu'il a fait plus tard pour faire porter à la langue classique toutes les idées de son temps.
Mais il est temps de revenir à la philosophie, de résumer les résultats obtenus, et de caractériser l'idée fondamentale qui a été le centre de tous les travaux de Cousin, à savoir : l'idée de l'éclectisme, et aussi d'apprécier l'ensemble de ses travaux philosophiques.
Tout le monde sait que l'é.cole de philosophie à laquelle Victor Cousin a attaché son nom, s'est appelée l'école éclectique. Lui-même a souvent revendiqué l'éclectisme comme sapensée principale etson plus sérieux titre de gloire auprès de la postérité. Qu'est-ce donc que l'éclectisme? Comment Cousin l'a-t-il entendu? Qu'en est-il resté? Tel sera l'objet de cette dernière étude. C'est le point culminant et le point central des travaux de Cousin. C'est pourquoi, tout en rencontrant plusieurs fois cette idée devant .nous, nous l'avons provisoirement écartée aûn de réunir en un tout les divers passages qui ont trait à cette question, et de les pré-
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senter dans leur ensemble et dans leur signification générale.
Nous avons vu le principe et le nom de l'éclectisme apparaître pour la première fois dès le mois de décembre 181 7, dans la leçon d'ouverture du cours de cette années La première question qui se présente ici est de savoir si le principe de l'éclectisme, proclamé à cette époque, appartient bien en propre à Victor Cousin, et s'il ne lui serait pas venu d'Allemagne et de ses conversations avec Hegel, qui l'avaient tellement remué et agité. Il venail de passer un mois avec celui-ci à Heidelberg; il aura été frappé du grand esprit de conciliation et de cette tendance à l'optimisme qui ijaractérise la Philosophie de Vhistoire de Hegel, et son Histoire de la philosaphie. Pour Hegel comme pour Cousin, toute philosophiearaison comme toute philosophie a tort; chaque système n'est qu'un point de vue de la vérité. L'écleclisme ne serait donc qu'un emprunt à l'hégélianisme.
Cousin a protesté lui même contre cette supposition. Il cite à rencontre un morceau intitulé : Classification des questions et des écoles philosophiqtiesj qui à la vérité n'a paru pour la première