I. Voir plus haut, p. Oi
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fois que dans les Fragments de 1826, mais qui, suivant lui, serait plus ancien, et aurait été la leçon d'ouverture du cours de 1816 Sel, par conséquent, serait antérieure d'un an au voyage d'Allemagne. On y trouve, dit-il, l'idée et l'expression même d'éclectisme. Voici le passage : c Ce serait un spectacle intéressant et instructif de montrer les vices des écoles modernes en les mettant aux prises l'une avec l'autre, et de réunir leurs divers mérites dans le centre d'un vaste éclectisme qui ies contiendrait et les compléterait toutes les trois. > Quelque décisif que paraisse cepassage, on pourrait se demander cependant si ce morceau n'a pas été plus ou moins corrigé et modifié, comme Cousin l'a fait toute sa vie lorsqu'il réimprimsrit quelque chose. 11 pourrait donc avoir introduit en 1826, à l'époque où l'éclectisme était déûnitivement constitué, le mot qui l'eût transporté en arrière de dix ans, non qu'il eût cherché à prévenir d'avance une objection qu'on ne lui avait pas encore faite; mais
1. Cette leçon no se trouve pas dans la première édition de 1841 ; mais on peut supposer qu'ayant été déjà publiée dans les Fragments^ Cousin n*avait plus la rédaction primitive et Tavait oubliée. U Ta insérée dans Tédition de 1846, en la donnant précisément comme preuve de l'antériorité de Téclectisme à toute influence allemande : notez que, dans Tédition de 1S41, il n'y a pas de leçon d'ouverture.
présentant ce morceau comme quelque chose de nouveau, sans en indiquer la date, il était parfaitement libre de le modifier et de le corriger comme il lui convenait. Il pourrait donc y avoir là quelque motif de doute. Nous croyons cependant qu'il n'en a pas été ainsi ; et ce qui nous le fait penser, c'est la manière dont Téclectisme est introduit dans la leçon de 181 7 : car, alors, il semble que l'idée se présente, non pas comme quelque chose de tout à fait nouveau, mais plutôt comme quelque chose d'antérieur, qui auraildéjà soulevé quelques objections : « Non pas que je conseille, dit-il, le syncrétisme aveugle qui a perdu l'école d'Alexandrie, et qui veut rapprocher forcément des systèmes contraires : ce que je recommande, c'est un éclectisme éclairé, qui jugeant toutes les doctrines, leur emprunte ce qu'elles ont de commun et de vrai, néglige ce qu'elles ont d'opposé et de faux, cet éclectisme qui est le véritable esprit des sciences*. » Parlerait-on en ces termes d'une doctrine à laquelle on ferait allusion pour la première fois?
En supposant d'ailleurs que ce fût d'Allemagne que fût venue la première étincelle de cette doctrine, cette étincelle n'eût pas enflammé un es-
pril qui n'eût pas été déjà préparé. Le fait seul
d'avoir eu trois maîtres, Laromiguière, Royer-Col-
lard, Maine de Biran devait conduire un esprit
généralisateur comme Cousin à une philosophie
de conciliation'. Les conversations de Hegel n'ont
dû senâr qu*à provoquer ou confirmer une pensée
latente ou préexistante. On peut dire sans doute que
' Cousin, en transformant Toptimisrae systématique
de Hegel en éclectisme, afilaiblissait peut-être en un
sens la pensée du philosophe allemand; mais dans
un autre sens il lui donnait ce caractère pratique qui
plaît à l'esprit français, et qui pouvait s'appliquer
à toutes les sphères de la connaissance : Yillemain
l'appliquait à la littérature et Guizot à l'histoire.
Ce qui mérite surtout d'être remarqué dans
celte première déclaration d'éclectisme, c'est cette
idée que € l'éclectisme est le véritable esprit
des sciences ». On voit que ce qui a frappé le
philosophe, c'est la pacifique impartialité qui
caractérise les sciences, en opposition avec l'esprit
de controverse et de dispute qui est propre à la
philosophie. Il remarque que ce qui fait l'unité
i. C'est loi-même qui l'explique ainsi : c Je n'ai, dit-il, emprunté l'éclectisme à personne. Il est né spontanément en notre esprit du spectacle des directions opposées dans les trois dernières écoles du XYiil* siècle. »
et l'accord des esprits dans les sciences, c'est la méthode, qui consiste à éliminer les points sur lesquels on discute, pour ne conserver que les principes sur lesquels on est d'accord. Pourquoi n'en serait-il pas de même en philosophie? c Dans les sciences, dit-il, le temps a choisi entre les théories particulières, laissant la part d'erreur, et a attaché les unes aux autres toutes les décou* vertes partielles pour en former peu à peu un ensemble vaste et harmonieux. La science intellectuelle, fille de Descartes, s'est aussi enrichie peu à peu d'une multitude d'observations exactes, de théories solides et profondes. Que lui a-t-il manqué pour marcher d'un pas égal avec les sciences physiques, dont elle est la sœur? Il lui a manqué d'entendre son propre intérêt, de rester fidèle à elle-même, de tolérer les diversités apparentes pour en tirer les vérités communes. >
Ainsi, ce qui avait frappé Victor Cousin, dès l'origine de ses recherches, c'était la diversité des systèmes et des écoles, en opposition avec l'unité et l'accord que présentent toutes les grandes sciences. Ce fait de la lutte perpétuelle des systèmes sans qu'aucun d'eux puisse jamais réussir définitivement à triompher des autres, est l'un des plus grands problèmes de la philosophie. Pendant long-
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temps, on a pu fermer les yeux sur ce problème et croire que Ton n'avait pas encore trouvé le véritable système, mais que, lorsqu'il apparaîtrait, tout le monde s'y rallierait. Mais l'épreuve a été renouvelée si souvent et par de si grands hommes qu'il a dû arriver un moment où l'on a perdu l'espérance de voir jamais ce système définitif, ce système type que l'esprit humain réclame. Descartes a détrôné Aristote; Locke a détrôné Descartes; Kant a détrôné Locke.Chacun d'eux a cru avoir trouvé la philosophie définitive ; mais aucun n'a mis fin à la lutte et à la diversité des systèmes. On s'est donc trouvé à la fin en face d'un fait qui paraissait être la condition nécessaire de la science philosophique ; et l'on a dû se demander ce que ce fait signifiait.
A celte question, trois réponses différentes ont été données. Suivant les uns, le fait seul de l'opposition et de la contradiction prouve Terreur. Tous les systèmes sont faux et chimériques, puisqu'aucun ne peut donner la preuve de la vérité. La philosophie n'a pas de critérium. Elle doit donc chercher en dehors d'elle cette autorité qui lui manque: cette autorité est celle de l'Église; et la philosophie doit abdiquer devantla religion. Tel est le système traditionnaliste, celui de Donald et de l'abbé de Lamennais.
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D autres philosophes admettent les mêmes prémisses ; mais ils en tirent d'autres conclusions. Sans doute, tous les systèmes philosophiques sont faux parce qu'ils sont opposés les uns aux autres etn'ont d'autre méthode que la controverse ; mais il en est de même des religions. Il y a autant de religions différentes que de philosophies. Si la diversité est un signe d'erreur, elle dépose contre les églises aussi bien que contre les écoles philosophiques. Il faut sans doute une autorité infaillible ; mais cette autorité n'est pas celle de la religion : c'est celle de la science. La science seule tranche tous les débats, met fin à toutes les controverses. La philosophie doit donc céder devant la science; c'est la solution positiviste, la solution d'Auguste Comte.
Les deux conceptions précédentes ont le défaut de trancher le nœud sans le dénouer. Elles mettent les philosophes d'accord en les proscrivant tous. Elles fondent la philosophie sur les ruines de la philosophie. Une nouvelle solution était encore possible, sans sortir de la philosophie elle-même : c'était en elle-même qu'elle devait chercher le remède des maux dont elle souffrait. Au lieu de dire : tous les systèmes ont tort, ne pouvait-on pas dire : tous les systèmes ont raison. Tous les systèmes dans cette hypothèse sont des
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diversités et non des contradictions : ce sont des points de vue différents d*une seule vérité trop vaste pour être aperçue par tous. Au lieu des solutions désespérées et négatives, proposées par la religion et par la science, essayons d'une solution pacifique et conciliatrice qui introduira dans la philosophie quelque chose de l'unité et de l'objectivité qui caractérise la science proprement dite. Cette solution est la solution éclectique : c'est celle de Victor Cousin.
« Je ne viens, disait-il, ni attaquer, ni défendre aucune des trois grandes écoles du xviii* siècle; je 'ne viens pas perpétuer et envenimer la guerre qui les sépare, je viens au contraire, ami commun de toutes les écoles, offrir à toutes des paroles de paix^ ».
Ce principe de tolérance et de concorde introduit en philosophie, Victor Cousin l'appliquait même à récole de Condillac, dont il était, à unautrepoint de vue, l'infatigable adversaire.
€ C'est un fait, disait-il en 1826 (préface des Fragments^ p. 11), qu'en France et en Angleterre Locke et Condillac ont remplacé les grandes écoles antérieures. Au lieu de s'irriter de ce fait, il faut
DigitizecfbyiL^^Qgie
tâcher de le comprendre ; car, après tout, les faits ne se créent pas eux-mêmes; ils ont leurs lois. Si la philosophie de la sensation s*est accréditée, ce phénomène doit avoir sa raison. Or cette raison, si Ton ypeose, fait honneur et non pas injure à l'esprit humain. Ce n'était pas sa faute s'il n'avait pu res^ ter dans les fers du cartésianisme; car c'était au cartésianisme à le garder, à satisfaire à toutes les conditions qui peuvent éterniser un système. L'esprit du xviii* siècle n'a pas besoin d'apologie : l'apologie d'un siècle est dans son existence. >
On croit généralement que l'éclectisme n'a pas été autre chose que la méthode qui consiste à remplacer la philosophie par l'histoire de la philosophie, et par conséquent à renfermer la philosophie dans son passé. L'éclectisme a pu en effet prendre cette forme dans la suite; mais ce n'est pas du tout de cette manière qu'il s'est présenté d'abord à la pensée de son fondateur. Il avait fait trop peu encore d'histoire de la philosophie pour être amené à cette conclusion. Non; à cette première époque, il confondait la cause de l'éclectisme avec celle de la méthode psychologique. La vraie méthode de la philosophie, comme. des sciences, est la méthode d'observation; et c'est le mérite duxviii' siècle de l'avoir posée; mais
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cette méthode qui part de la conscience, ne doit pas être exclusive : elle doit exprimer ce qui est dans îa conscience, et tout ce qui y est sans négli* ger aucun élément : c II s'agit, dit-il, de commencer en France avec la méthode du xviii* siècle, mais dans un esprit éclectique, la régénération de la science intellectuelle\ > — • c La méthode, dit-il encore, est irréprochable ; mais il faut l'appliquer selon son esprit. Il ne faut qu'observer, mais il faut observer tout. La philosophie du xviii* siècle était expérimentale contre le passé, mais systématique en fait d'expérience*. »
L'éclectisme n'était donc pas exclusivement une œuvre historique* Il a pu devenir cela plus tard, à mesure que Ton s'est aperçu que l'esprit humain avait pensé jusque-là plus de choses qu'on n'avait cru, et qu'il n'était pas né avec Locke, Reid et Kant. Mais, dans le principe, l'éclectisme se présentait comme un appel à la méthode d'observation sincère, impartiale et complète, et l'on croyait, sur cette base, pouvoir fonder ce que Cousin appelait c l'alliance tant cherchée des sciences métaphysiques et des sciences physiques^ ».