CHAPITRE III
M. Hachette, le fondateur de la célèbre maison de librairie, en se faisant de professeur éditeur, prit ces mots pour devise : Sic quoque docebo. M. Cousin pouvait dire aussi, en cessant d*être professeur pour devenir Tinspirateur et le chef de tous les professeurs, qu'il ne faisait qu'étendre et, en quelque sorte, généraliser son enseignement. Rendons-nous bien compte de la situation morale et matérielle qu'il avait alors, car, depuis, il ne s'est rien produit qui y ressemble, même de loin.
Il passait en France pour un philosophe très nuageux, mais très profond, qui avait foudroyé les idéologues et les sensualistes, et fondé pour des siècles une grande école de philosophie. On ne pensait pas si grandement de lui en Allemagne ; on l'y accusait un peu d'avoir pillé Schelling et Hegel; on l'y regardait, non sans raison, comme un disciple de ces deux grands hommes; on souriait des perfectionne-
ments qu'il avait apportés à leurs systèmes; mais, avec tout cela, on le regardait comme un esprit très ouvert, s' assimilant avec promptitude et facilité la substance des autres, suffisamment au courant de l'antiquité et des lettres, très ingénieux, très ardent, très éloquent, le premier sans contredit des Français, et presque digne d'avoir étudié à Bonn et à Gœttingue. Il avait été, en France, condamné au silence par la réaction, et, en Allemagne, jeté, comme il lui plaisait de le dire, dans les cachots, par un gouvernement despotique. Quand on le voyait paraître dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, la foule, qui refluait jusque dans là cour, éclatait en applaudissements frénétiques. Il étendait la main pour commander le silence, et au milieu de cette jeunesse émue, de ces vieillards revenus sur les bancs pour l'entendre, de ces savants, de ces adversaires, d'une voix vibrante, avec lenteur presque toujours, comme un homme qui cherche encore ses idées, dans une langue forte, imagée, solennelle, il promulguait ses oracles. On croyait assister au travail de sa pensée, et on n'assistait en réalité qu'à leur mise en scène. Le spectacle était émouvant. Quand tout à coup il ouvrait un vaste horizon, ou quand il trouvait une de ces formules qui se gravent pour jamais dans le souvenir, qui font penser et rêver, l'enthousiasme était à son comble. Il était maigre, il semblait souffrant; tout -son corps était secoué par ce^è fameuse fièvre métaphysique» plus intense que là fièvre poétique et aussi féconde en grands résultats. Ses yeux littéralement lançaient
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des flammes. Il souriait rarement, parlait rarement avec impétuosité, et pourtant on sentait qu'il pouvait briller dans tous les genres. Ce grand orateur, ce grand penseur était l'ennemi de l'ennemi, c'est-à-r jdire de la contre-révolution; il avait fait trembler les ministres de la Restauration ; il était le prophète du parti libéral, le maître et le révélateur de l'avenir. Il était, à la lettre, l'idole de la jeunesse des écoles, £t, ce qu'elle ne savait pas, cette jeunesse, il était en même temps* l'idole des salons, où il portait ses profondeurs, assaisonnées d'infiniment de grâces; écrivain de grande volée, d'ailleurs, ce qui ne se rencontre pas toujours avec le génie oratoire, digne de comprendre Platon, et, seul de son temps, digne de le traduire.
Après la révolution de Juillet il ne remonta pas dans sa chaire. Il fut, par tout le monde, compté parmi les vainqueurs, quoiqu'il n!eût pas été parmi les combattants. Il avait blâmé les Ordonnances; il était certainement l'adversaire de M. de Polignac, mais il n'était pas celui de Charles X, et il pensait qu'on aurait pu, sans révolution, revenir à une sage interprétation de la Charte. Il le disait très haut dans les premiers temps. Il n'eut pas grand effort à faire pour se rallier au gouvernement. Il n'était pas un des vainqueurs, mais il était Pami des vainqueurs, et les faveurs plurent sur lui, aux grands applaudissements de la foule. La foule est le caprice même. Tantôt elle veut que ses meneurs soient des Brutus, dévoués à tous et, pour eux-mêmes, impi-
toyables. Tantôt elle aime à les choyer, à les grandir, à agrémenter la gloire de toutes les glorioles de la vanité; c^est ce qu'elle faisait pour Cousin. Il lui plaisait qu'il tôt, à quarante ans, membre de deux Académies, conseiller d'État, pair de France, professeur titulaire de la Sorbonne, chef suprême de l'École normale et membre du Conseil royal de l'Instruction publique. Ce petit professeur né dans un grenier, et qui avait tâté de la persécution, passait grand seigneur sans intervalle. Il plaisait au peuple dans cette nouvelle incarnation. Il était une des formes de sa victoire.
Il ne lui fallut que trois ans pour parcourir tout ce chemin. Il fut professeur titulaire, membre de l'Académie française, conseiller d'État en service extraordinaire en 1830 ; membre du Conseil royal et de l'Académie des sciences morales et politiques en 1832, directeur de l'École normale la même année, pair de France l'année suivante. Il ne lui restait plus qu'à être ministre pour avoir épuisé la liste des grandeurs humaines; il le fut en 1840. Nous ne nous faisons pas à présent l'idée du pouvoir et du prestige que conféraient toutes ces dignités. La révolution de 1830 les avait bien affaiblies, mais celles de 1848 et de 1870 les ont anéanties. Un pair de France de Louis- Philippe n'était qu'un prestolet en comparaison d'un pair de Charles X; mais nos sénateurs et nos conseillers d'État d'aujourd'hui ne peuvent souffrir la comparaison avec ceux du roi Louis-Philippe. L'Université avait son banc des évêques dans la chambre
haute; M. Villemaîn, M. Cousin, le baron Thëniird, Georges Guvier; cela seul semblait une révolution. M. Cousin pouvait tenir tête à un maréchal dans le Parlement, et c'était au maréchal à se bien tenir. Mais ce qui est surtout bien loin de nos mœurs et de nos usages, c'est l'ancien Conseil de l'Instruction publique.
Nous en avons un aujourd'hui, composé de 48 membres, où siègent cinq ou six instituteurs, sains compter une institutrice, élus pour trois ans parleurs pairs, des régents de collèges communaux, des inspecteurs de diverses catégories; tout cela, suivant le législateur, pour obéir au principe de la compétence, parce que personne n'est plus compétent qu'une directrice de salle d'asile pour régler l'enseignement d'une chaire d'astronomie au Collège de France. Les membres de ce Conseil se réunissent a Paris, deux fois par an, pour huit jours. Ils jugent toutes les affaires disciplinaires, accordent toutes les dispenses et discutent au pied levé tous les règlements. On leo leur envoie à domicile le lundi; le mardi, ils les votent; le mercredi, ils peuvent les lire dans le Journal officiel. Institution admirable, qui donne toute l'autorité à trois directeurs, et toute la responsabilité à 48 conseillers, dont les noms mêmes sont inconnus, et qui ne se connaissent pas entre eux. Quand M. Cousin entra au Conseil royal, les conseillers étaient au nombre de huit. Chacun d'eux représentait un ordre d'enseignement dont il était le chef absolu. Il y avait là des lettrés comme M. Vil*
lemaîn, des chimistes comme M. Thénard, des mathématiciens comme M. Poisson. De tels hommes n'étaient pas seulement les chefs de leur ordre, ils en étaient l'illustration et le modèle. Le ministre de l'Instruction publique s'appelait M. Guizot, et M. Guizot était la plus forte tête, et sans contredit le plus grand orateur du cabinet : M. Thiers ne prit rang que plus tard. Tout occupé par la politique générale, M. Guizot n'intervenait dans le gouverne^ ment de l'Université que de très loin en très loin, pour donner une idée ou une direction ; il ne s'occu-> pait ni du personnel ni des détails ; il avait pour cette besogne huit conseillers, huit ministres. L'enseignement de la philosophie était sans réserve entre les mains de M. Cousin. Il rédigeait l'arrêté, le lisait pour la forme à ses collègues, et le ministre le signait aussi, pour la forme, dans son cabinet, où le lui portait un secrétaire. Il aurait été beau de voir M. Cousin discuter les ordres de M. Thénard sur la chimie, ou M. Thénard dire son mot sur la psychologie!
M. Cousin disait que les professeurs de philosophie- formaient son régiment; mais alors c'était un régiment dont le colonel était maréchal de France. 11 tenait son monde par tous les côtés. D'abord il était le chef de l'École normale. 11 avait cette supériorité sur ses collègues du Conseil. Il avait \h^ sous ses ordres , un directeur , M. Guigniaut, le meilleur des hommes , qui n'avait qu'un défaut , c'était d'être trop savant pour un Français. Le vrai,^
le seul directeur était M. Cousin, par qui tout passait : les finances, le règlement, la discipline, renseignement. Il nommait les professeurs , faisait ou revisait les programmes pour la littérature et la philosophie, entrait dans les plus menus détails. Il habitait la Sorbonne, où il occupait un bel appartement, tout rempli de ses livres; TÉcole était à deux pas de là, dans les bâtiments fort mesquins et fort délabrés de Tancien collège Du Plessis, annexé au xviii» siècle au collège Louis le Grand, lors de la réforme de Tancienne Université. C'était dans ces bâtiments qu'il avait commencé ses cours en 1814 comme suppléant de M. Royer-CoUard ; mais la petite salle dont ses prédécesseurs s'étaient contentés était devenue presque sur-le-champ insuffisante pour lui, et il avait fallu rouvrir cette grande halle de la Sorbonne, très incommode, mais très vaste. Le collège Du Plessis une fois délaissé par les Facultés, on y avait installé l'École normale, reléguée depuis 1810 dans les combles du collège Louis le Grand. On lui donna un grand dortoir, une grande salle d'étude, un grand réfectoire, une petite bibliothèque, trois petites salles où se faisaient tous les cours, et pour promenoir une allée assez longue, assez triste, plantée de quelques arbres mal venus, bordée de trois côtés par la maison, et de l'autre par une longue et haute muraille qui la séparait du Collège de France. L'École communiquait directement avec le collège Louis le Grand, qui nourrissait Jes élèves et leur prêtait son infirmerie et sa chapelle. On avait par jour trois recréations d'une
demi-heure, pendant lesquelles on ne cessait de se promener à grands pas dans cette longue allée, en parlant beaucoup de politique, beaucoup du romantisme, qui était ardemment discuté, et de Tabbé Lacordaire, qui n'était pas encore dominicain et qui commençait à faire ses conférences à Stanislas. Très souvent on voyait entrer M. Cousin, qui se rendait à rimproviste chez M. Guignîaut. Les plus braves tremblaient à sa vue. Il paraissait très grand parce qu'il était très maigre, et portait en hiver le plus singulier costume qu'on puisse imaginer: une longue redingote de bouracan bleu avec trois collets doublés de peluche rouge, un chapeau gris et une canne. Ses yeux flamboyaient sous son chapeau gris, et en passant il dardait ses regards sur nous comme un ogre qui cherche qui il va dévorer. Nous savions qu'il n'était pas méchant; mais il était fantasque, et aimait à passer pour inexorable. Il lui passait par la tête des idées fatales, comme par exemple de nous supprimer le jeudi. Il faisait peur à M. Guignîaut comme à nous, quoiqu'ils eussent passé toute une année ensemble sur les bancs de l'École normale. C'était M. Guigniaut qui nous communiquait les volontés de M. Cousin; nous Ten rendions responsable, et sa popularité, qui aurait dû être considérable, eu, souffrait quelque peu. Tant que Cousin était là, l'école se sentait comme oppressée, dans l'attente d*un malheur inconnu; je suppose que c'est un sentiment qui résulte tout naturellement de la proximité d'un souverain maître. Le maître, quand il sortait, s'appro-
chait volontiers de quelqu'un de nous; nous avions rhabitude de marcher vite, il courait encore plus fort, en faisant de grands gestes avec sa canne, et en criant à tue-tête. Il ne prenait pas la peine de se surveiller avec nous. Il nous servait toutes les idées qui lui venaient et tous les mots qui se présentaient, avec une verve incroyable, en y perdant quelquefois un peu de sa dignité, mais de son. autorité, jamais. On admirait, mais on tremblait. Quelquefois on avait grande envie de rire ; j*en rougis encore à présent ; c'est qu'on ne le comprenait pas, ou qu'il se moquait un peu de nous en abusant de sa supériorité. Il faut dire aussi à notre décharge qu'il était souvent assez excentrique. Quand il rencontrait un paradoxe, il le poussait presque jusqu'à l'extravagance, surtout quand il voyait notre ahurissement. Nous pensions que c'était un très grand génie, mais un peu fou. Personne ne fut jamais plus sensé; seulement il avait des façons et un* langage dont il fallait apprendrje peu à peu le secret. Un de ses grands bonheurs était de nous parler de notre avenir, en nous promettant avec beaucoup de condescendance des places tellement au-dessous de nos espérances, que la seule pensée nous faisait frémir. « Vous, Simon, me disaitr il, je ne puis pas vous promettre Pontivy, quoique ce soit au centre de votre pays. J'essayerai, je cherche des combinaisons. Peut-être, si vous êtes premier agrégé, pourrai-je y parvenir. » Pontivy était le dernier des collèges royaux , sans élèves , sans ressources; une petite ville, presque une bourgade
perdue au milieu de la basse Bretagne. On n'y allait que comme dans un lieu de pénitence. Il disait à Saisset, le plus fort de nous tous : « Avec. du travail et de la persévérance, vous pouvez arriver à tout, même à une place d'inspecteur d'académie I » Il fallait voir avec quel air de respect pour cette grande place il disait cela. Quelques années plus tard, je me trouvais chez lui à la Sorbonne, où je lui donnais des notes pour un discours qu'il méditait sur les marques de fabrique. On lui apporta la carte d'un professeur de cinquième ou de sixième au collège de Nantes. « Quel ennui I dit-il; je suis obligé de le recevoir: c'est un camarade d'École normale. » Il le reçut debout, pour abréger la cérémonie. L'autre était tout ému. « Que je suis heureux de te voir! » Cousin avait bien l'air de lui dire : « A présent que tu m'as vu.... » « J'ai là mes enfants, qUi brûlent d'envie.... » C'en était trop pour un pair de France si peu sentimental. Il prit la porte de sa chakubre à coucher, ce Tiens, lui dit-il en disparaissant, montre-leur Simon. C'est mon suppléant! »
Il arrivait le dimanche, très exactement, à huit heures, pour faire ce qu'il appelait sa leçon. Au coup de huit heures, nous voyions apparaître au bout de l'allée la canne, le chapeau gris et le bouracan bleu. Nous étions réunis d'avance dans la bibliothèque, deux petites salles à l'entresol, où les livres, vingt mille volumes environ , étaient entassés sur des planches de sapin mal dégrossies. C'était la bibliothèque de Georges Guvier, qu'il avait achetée pour
l'École l'année précédente. Il y avait une longue table et des bancs pour les lecteurs, et une table de sapin avec un fauteuil garni de paille pour le bibliothécaire, qui était, si je ne me trompe, notre camarade M. Barroux. Cousin s'asseyait dans le fauteuil de Barroux, en mettant le chapeau gris, la canne et le bouracan sur la table, qui s'en trouvait absolument encombrée. J'y mettais aussi ma traduction du 12* livre de la Métaphysique, Nous nous tenions sur le bout d'un banc, vis-à-vis de lui. Nous étions quatre, Saisset, Lorquet, Boutron et moi. Saisset était le futur traducteur de Spinoza et l'auteur de tant de beaux articles de la Revue des Deux Mondes et de plusieurs excellents livres, mort tout jeune, professeur titulaire de philosophie à la Sorbonne et membre de l'Académie des sciences morales et politiques. Lorquet est mort il y a quelques années, secrétaire de la Faculté des Lettres de Paris. Boutron est mort aussi. C'était un économiste distingué. Tous les élèves, excepté moi, sont morts comme le maître. Je lisais ma traduction du 12* livre; chacun faisait ses remarques avec une entière liberté. Cousili prenait naturellement la plus grande part aux débats, mais il discutait comme un de nous , en tenant grand compte des opinions de chacun. Nous aurions dû l'adorer, mais il y avait un je ne sais quoi qui écartait l'amitié; je crois que c'était la peur; pour notre admiration, elle était sans bornes. Quelquefois, presque toujours, il se mettait à chevaucher sur une idée que le hasard amenait, et c'était alors une suite
d*apérçùs variés, nouveaux, merveilleux, de comparaisons, de rapprochements, de tableaux, d'anecdotes ; jamais, je crois, on n*a vu ni on ne verrai dans la conversation d*un homme, une telle abondance de belles choses. La leçon, commencée à huit heures, devait durer une heure et demie; nous étions encore là à une heure. Il prenait son chapeau tout à coup, et me disait : « Venez au Luxembourg ». Par parenthèse, je me passais de dîner. Une fois au Luxembourg, il recommençait pour moi tout seul. Je crois qu'il oubliait souvent à qui il parlait, qu'il se parlait à lui-même. Il était, à la lettre; infatigable : aussi maître de lui, et avec une voix aussi forte, au bout de trois ou quatre heures. Il me plantait là quand le jour tombait, et allait s'habiller pour dîner chez quelqu'un de ses grands amis, tandis que j'errais par les rues en attendant qu'il fût temps de rentrer et de souper à l'École, où j'arrivais à huit heures, mourant de faim et n'ayant rien pris de ma journée qu'un morceau de pain sec à sept heures du matin. De quoi nous parlait-il dans sa leçon du dimanche? De toutes choses, et même quelquefois, mais rarement, de philosophie. Il nous parlait volontiers des contemporains, ce qui était un grand régal; de ses amis allemands, de Hegel, son préféré, de Schleiermacher, de Kant, qu'il n'avait pas connu; il parlait moins de leur philosophie que de leur personne et de leurs habitudes. Il nous parlait aussi de ses confrères de l'Académie, de Royer-Gollard, de Guizot, qu'il respectait et admirait beaucoup l'un et l'autre;
de Thiers, son maître en politique, disait-il, un historien de la taille de Tite-Live; de Villemain, qu'il détestait bien franchement. Il nous parlait aussi des romantiques, dont il riait un peu ; de Victor Hugo, dont il reconnaissait hautement le génie, et <lont il patronnait, en ce moment même, la candidature à r Académie : candidature difficile; on préférait à Victor Hugo Dupaty, et Thiers disait à Cousin : « Je lui donnerai ma voix quand vous m*aurez montré quatre vers de lui qui soient seulement médiocres ».
Armand Garrel mourut cette année-là. Je le connaissais; j'étais un très ardent politique de vingt ans. Je me considérais comme frappé dans la personne de mon chef. Il fallut que M. Guigniaut m'accordât, bon gi'é mal gré, la permission d'aller à Saint-Mandé, aux nouvelles. Je ne savais trop ce que M. Cousin en dirait le lendemain. Il vint droit à moi en entrant : « Eh bien, me dit-il, vous avez été à Saint-Mandé hier au soir. Où en est-on? — • Perdu », lui dis-je. J'étais accablé. Cousin se détourna et versa des larmes! Nous étions stupéfaits, mais très touchés. Ces larmes le changeaient et le grandissaient à nos yeux. Au fond, c'était l'homme de tous les contrastes. Il disait : « Un homme est complexe ; un peuple est complexe ». Sa théorie politique reposait en partie sur la complexité nécessaire des peuples.
Il nous parlait beaucoup de politique, mais de la politique de notre état, c'est-à-dire de la conduite que nous aurions à tenir avec M. le préfet et Monseigneur l'évêque. Il ne nous parla presque plus que de
cela pendant le second semestre. « Vous irez chez votre évêque. Non; je me trompe; vous irez d*abord chez M. le préfet, c'est votre supérieur hiérarchique. « Monsieur le préfet, je viens vous déclarer », vous pouvez même dire au préfet : a M. Cousin m'a chargé a de vous déclarer que le gouvernement peut compter a en toute occasion.... » Vous pensez peut-être qu'à ce moment-là nous faisions la grimace, et mol surtout, en ma qualité de grand chef de parti ; mais nous étions trop réjouis de ce que nous entendions, et trop certains que la visite en question ne serait jamais faite, pour penser à autre chose qu'à la comédie ainsi jouée pour nous quatre par ce haut et illustre personnage. Et chez révêque I « Monsieur Tévêque, — ici il se a reprenait avec de grands gestes, — Monseigneur, u tout en/nàintenant Tindépéndance de la raison... » ; mais non, il vaudra mieux ne pas le dire; parlez seulement de votre respect pour TEglise. « Je sais, « Monseigneur, que la philosophie n'aura jamais d'in- « fluehce que sur les classes lettrées, et que la reli- « gion est nécessaire pour le peuple. Elle est même fi nécessaire à la philosophie, pour lui frayer la voie « ou compléter son action. » Et là venaient des considérations très élevées sur les deux sœurs immortelles, car c'est nous qui en avons eu la primeur, et c'est à Cousin que M. Thiers les a empruntées. Nous étions trop remplis d'arrogance philosophique pour goûter ce qu'il y avait de réellement fort dans le discours qu'il nous faisait tenir; et nous ne pensions qu'à la stupéfaction de Tévéque si nous nous avisions d'aller
lui faire à domicile une leçon de théologie, et à celle de Cousin lui-même si Tévêque lui écrivait qu'un petit professeur de philosophie, frais émoulu de l'École normale, était allé lui jouer une scène impertinente dans son palais.
Il nous donnait d'utiles instructions sur l'emploi de notre temps, sur nos études particulières et sur la manière de faire la classe. Il indiquait quelques livres, le Discours de la Méthode^ la Connaissance de Dieu et de soi-même, de Bossuet, V Existence de Dieu, dé Fénelon ; le Père Bufifier. Leibniz est un peu difificile pour des enfants. « Ne songez pas à Malebranche; c'est un malade. De mes livres, prenez surtout la Réfutation de Locke, la Préface de 1826, le premier volume des Fragments, »
M. Damiron raconte, à la gloire de M. Cousin, que ses élèves de l'École normale étaient parfaitement libres de ne pas lire ses livres, qu'ils pouvaient les discuter, qu'il admettait la contradiction avec une bonne grâce parfaite, qu'on était là, pour ainsi dire, entre amis. C'est admirable. Il en était certainement ainsi, puisque Damiron lé dit, du temps de Damiron. On était entré amis, je le crois bien : on était même entre camarades de collège. Cousin avait connu Bautain et Damiron sur les bancs; il les tutoyait. Mais plus tard il parlait non seulement en supérieur hiérarchique, mais en chef d'école. On l'aurait pris à certains moments pour un camarade ; si l'on s'émancipait sur la foi des apparences, à l'instant la griffe se montrait. Je sais par Damiron qu'il avait déjà,
ëtànt enfant, Thabitude et comme l'instinct dé la supériorité; si une discussion s'élevait, au lieu d'argumenter, il invectivait, il blessait, il écrasait. Il conserva ce caractère toute sa vie ; il va sans dire que c'est surtout à l'Ecole normale qu'il se montrait cassant et impérieux. Avec tout cela, il connaissait les élèves à fond, leurs défauts, leurs qualités, leurs aptitudes. Une fois placés dans des collèges hors de Paris, il ne les perdait pas de vue. Il correspondait avec tous ceux qui promettaient d'être quelque chose. Il indiquait des sujets d'étude, des thèses pour lé doctorat. Il envoyait des listes dé livres. S'il voyait ou s'il devinait qu'on faisait fausse route, vite il vous redressait. Il n'aimait peut-être pas beaucoup les soldats de son régiment, car au fond il n'était pas tendre; mais il aimait passionnément le talent et la philosophie. Personne n'avait plus d'action que lui pour éveiller, entretenir, développer l'amour du travail. Jouffroy n'avait pas, à beaucoup près, la même vertu de propagande. Son action ne s'exerçait que sur un petit nombre d'amis et dé disciples, qu'il ne cherchait pas à accroître. Il était l'homme de l'intimité, comme Cousin était l'homme des foules. Jouffroy, quand on allait le chercher, était bon, tendre, secourable; Cousin n'était ni bon ni tendre, mais il allait vous chercher lui-même; il vous secouait; il vous forçait au travail. En un mot, c'était un maître; et quel maître ! Je trouve à présent que nous n'étions pas reconnaissants autant que nous l'aurions dû. Les petits côtés nous cachaient les grands.
Au sortir de l'École normale, c'est la règle absolue de se présenter au concours de l'agrégation. Les futurs professeurs de philosophie retrouvaient là M. Victor Cousin, qui a présidé tous les ans le jury pendant vingt-cinq ans. Non seulement il y soumettait ses anciens élèves dé l'Ecole normale à une nouvelle et décisive épreuve; mais il y jugeait tous les candidats étrangers à l'Ecole. Ainsi tou« les professeurs des collèges royaux lui passaient par les mains, car il n'y a pas d'autre porte que l'agrégation pour entrer dans l'enseignement des collèges royaux, qu'on appelle, depuis 1848, des lycées. Pour être admis à concourir, il faut avoir fait ses trois ans d'Ecole normale ou deux ans de stage dans un collège. Élèves ou stagiaires, tous les candidats doivent être licenciés es lettres; on exigeait, de plus, sous le règne de M. Cousin, le diplôme de bachelier es sciences physiques; on y a renoncé depuis. Il y avait d'abord deux épreuves écrites, qui étaient éliminatoires; l'une sur un sujet de philosophie, l'autre sur un sujet d'histoire de la philosophie. Chaque composition durait Six heures. Le sujet était donné par le président. Les candidats admis aux épreuves orales tiraient au sort un sujet de thèse; puis ils tiraient au sort, parmi leurs concurrents, un adversaire. L'épreuve avait lieu le lendemain; le premier posait une thèse sur le sujet donné; le second faisait des objections, auxquelles il était répondu; la discussion durait pendant une heure; puis de nouveaux tirages avaient lieu pour de nouveaux sujets
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et de nouveaux adversaires ; ceux qui avaient d'abord posé les thèses faisaient, dans ce second jour, l'argumentation, et ceux qui avaient argumenté posaient les thèses. Ces deux séances constituaient Tépreuve de Targumentation. Une troisième épreuve était cellç de la leçon, qui durait aussi une heure, et dont; lé sujet, comme celui des deux argumentations, était donné par le président, et tiré au sort par les candidats. On voit que le concours embrassait au moins cinq journées, sans compter les journées de préparîition. Quand les concurrents étaient nombreux, chaque épreuve durait plusieurs jours, et l'agrégation se prolongeait pendant plusieurs semaines. Je ne crois pas qu'il existe d'iexercice jplus fatigant pour les candidats. Il est aussi très fatigant pour les juges. Aucun des huit membres du conseil royal ne manquait au devoir de présider chaque année l'agrégation de son ordre. Et il ne s'agissait pas ici d'une séance où l'on peut se lever, se distraire, se désintéresser à certains moments de ce qui se passe ; il faut être attentif à tout, depuis le commencement jusqu'à la fin, noter tout, se souvenir de tout. J'ai vu des séances commencer à huit heures du matin, et durer jusqu'à six heures du soir, avec un interf valle d'une heure pour le déjeuner, et cela se .répétait ainsi pendant plusieurs semaines. J'ai siégé bien des fois dans le jury de philosophie avec M. Cousin. Il y était étonnant. Non seulement il était attentif à tout, mais il se rappelait tout. Au bout de huit jours, au bout de quinze jours, les idées, les
nuances, le ton, le geste, le style, les hésitations, tout lui était présent. La journée des membres du jury ne finissait pas avec celle des candidats; on restait en séance pour comparer les notes, pour discuter. Nouvelle discussion, et souvent très longue, à la fin de chaque série d'épreuves . Le jury prenait souvent pour cela plus d'une journée. La correction des compositions écrites pouvait durer un mois ou davantage quand les concurrents étaient très nombreux; mais en général il n'y en avait pas plus de sept ou huit. On se doute bien que M. Cousin n'aimait pas la contradiction; pourtant il était obligé de compter avec des collègues tels que Jouffroy, Damiron, Frédéric Guvier, et même Cardaillac, dont il avait été le suppléant au collège Bourbon, ^t qui était resté fidèle à M. La Romiguière. Il savait plier et flatter, mais il ne savait pas céder. Il ne pliait et ne flattait que bien rarement. Son goût, son triomphe était l'attaque. Il recourait aussi à la raillerie, où il était maître. On sortait tout meurtri d'une discussion avec lui, car il vous mettait dans l'alternative de rompre absolument ou d'obéir. Au demeurant, il était souverain dans le jury d'agrégation tout autant qu'à l'École.
J'ai dit qu'il se souvenait de tout pendant la durée du concours. Il s'en souvenait vingt ans, trente ans après. Il avait une mémoire implacable. C'était une des causes qui le rendaient si redoutable. Il dédaignait souvent, il pardonnait quelquefois, il n'oubliait jamais ni une qualité ni un défaut, ni une offense ni un mérite.
Après avoir franchi cette terrible barrière de Tagré-î gation, on restait sous sa main comme professeur. Il pouvait vous garder à Paris ou vous envoyer au bout du monde ; vous nommer titulaire ou vous condamner indéfiniment aux suppléances, c'est-à-dire à la misère. Il jouait quelquefois de ces tours, non par méchanceté, mais parce qu'il aimait à lutter et à voir lutter. Quand je commençai, en 1839, à le suppléer à la Sorbonne, il fixa mes honoraires à mille francs par an, quatre-vingt-trois francs par mois. Il savait, à n'en pas douter, que je ne possédais pas autre chose au monde. Il en était ravi, a II s'en tirera », disait-il. Je demeurais dans une mansarde au sixième étage, sur la place de la Sorbonne. Il disait à mes camarades qui passaient avec lui sur la place en lui demandant de l'avancement : a Voyez Simon ; il est là-haut sans feu dans son grenier, et il ne sait jamais aujourd'hui s'il dînera demain ».
Il connaissait le nom et le dossier de tous ses soldats. Pour les élèves de l'Ecole normale, il les avait eus trois ans sous sa surveillance très directe et très efficace. Il avait examiné la plupart des autres pour la licence. Il les avait étudiés à l'agrégation, et quelques-uns, les malheureux, plusieurs années de suite. Pour les régents des collèges communaux (on les appelait dans ce temps-là des régents, ce qui était fort ridicule ; à présent, ils ont le titre de professeurs), pour les régents, dis-je, qui n'étaient ni licenciés ni agrégés, il était bien obligé de s'en rapporter aux notes des recteurs et des inspecteurs. Si l'un d'eux
publiait une notice, une édition, un article un peu sérieux, à plus forte raison un livre, à Tinstant Cousin le lisait, ou tout au moins, c'était son mot, le subodorait. S'il ne valait rien, Thomme était perdu. S'il y avait quelque trace de talent. Cousin devenait du même coup son tyran et son protecteur; il n'avait de cesse qu'il ne l'eût forcé à donner tout ce qu'il pouvait donner, et qu'en revanche il ne lui eût fait une po* sition digne de son talent. £f' une manière ou d'une autre, il n'y avait pas un professeur de collège royal ou de collège communal, je parle des professeurs de philosophie, qu'il ne connût sur le bout du doigt. Il n'avait pas besoin de notes, sa mémoire lui suffisait. Dès que vous prononciez le nom d'un professeur, il pouvait vous dire sa résidence, son histoire, ses grades (avec la date de ses examens), ses qualités, ses défauts, et, s'il avait écrit, la liste de ses livres ou de ses brochures, tout cela avec une sûreté de mémoire et une exactitude de jugement qu'il était impossible de surpasser.
C'était alors l'habitude des professeurs de philosophie [je n'ai pas à parler des autres) de venir à Paris tous les ans, et d'y passer une partie de leurs vacances. Les jeunes et les ambitieux venaient aussi à Pâques, pour se faire voir plus souvent. On débarr quait et, avant toutes choses, on allait chez Cousin. La cour de la Sorbonne était pleine de philosophes. On était sûr d'être reçu ; on n'était pas sûr d'être bien reçu. Si l'on n'avait pas travaillé à quelque thèse ou quelque mémoire, ou si l'on avait négligé sa classe, ou
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81 Ton s'était attiré quelque affaire, ce qui était bien rare, il vous accueillait avec une dureté sans pareille. Il avait des mots sanglants, comme quand il disait d'un homme qui était de son rang, quoiqu'il ne fût pas de son siècle (Cousin était du xvii* siècle, et l'autre du xx*) : « Je l'ai connu honnête et médio-» cre » , et d'un autre : a II est de ceux à qui Dieu a dit : Tu ne te débrouilleras jamais I » Et prenez encore cette épitaphe, qu'il proposait pour un de ses meilleurs amis : « Ci-git un tel, qui fut un chien, suivant la définition dé Platon, léchant la main de ses maîtres » et mordant les mollets des ennemis de la maison ». Je me rappelle l'aventure d'un de mes camarades, homme très distingué, qui était professeur titulaire dans une Faculté de province. Cousin était alors ministre. C'était à une de ses réceptions du soir; les salons étaient pleins de grands personnages, de membres de l'Institut, de pairs de France, de députés et aussi de professeurs, parce que c'était le moment des vacances de Pâques. L'autre arrive, tout enfariné, en redingote — il me semble le voir — une redingote qui battait sur ses talons, avec un gros bouquin sous lé bras, sur lequel il fondait ses espérances de succès et de gloire. Il marche droit à Cousin, écartant tout le monde, et, sans penser seulement qu'il interrompait Une conversation : « Monsieur le ministre, dit-il de S4 voix la plus sonore, voici mon livre! Vous en avez le premier exemplaire. Je vous demande la chaire de ***, qui est vacante. » Tout le monde s'était tu pour écouter et pour regarder ce parfait modèle du
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cuistre. « Monsieur, lui dit Cousin en parlant plus haut que lui, vous remettrez votre livre à l'un des huissiers de mon antichambre. Quant à vous, je vous conseille de songer un peu plus à votre avancement intellectuel et moral, et beaucoup moins à votre avancement matériel. » Ces algarades n'étaient pas fréquentes, parce que le régiment marchait droit, mais personne ne se sentait à Fabri, et tout le monde était en haleine.
Une de ses grandes affaires était les candidatures académiques. Il était très puissant à l'Académie française et à l'Académie des sciences morales. Outre l'influence qu'il devait à sa grande valeur philosophique et littéraire, il y avait l'influence de sa langue. Toute élection, dans 1 une où l'autre Académie, était précédée d'une discussion des titres sérieuse, approfondie. Il était rare que Cousin n'y prît pas la part principale, et naturellement, devant cet auditoire d'élite, il faisait appel à toutes ses ressources. C'était un grand point d'être défendu par lui; attaqué par lui, on était perdu. C'était l'homme de son temps qui savait le mieux dédaigner. Je note en passant que sa prépondérance à l'Institut était encore un de ses moyens d'action sur son régiment, car il n'avait pas un officier qui ne voulût être de l'Académie, ni un sous-officier qui ne demandât au moins une récompense académique. S'il était pour vous, il n'y .avait pas d'ami et de protecteur plus chaleureux et plus puissant; s'il vous repoussait, il y ajoutait tous les désagréments dont il pouvait s'aviser. Par exemple^
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il était rare qu'il ne vous fît avaler Télogc de votre adversaire. Il fut impertinent avec Michelet, qui le détestait, ne s*en cachait pas, et lui rendit coup pour coup. Le hasard me rendit témoin de cette passe d'armes. Ils avaient Tun et l'autre à qui parler. Quand M. Ancelot lui demanda sa voix pour l'Académie française, il fit précéder sa visite par l'envoi de ses livres. Le ballot, tout ficelé, était encore sur la table quand M. Ancelot arriva. « Vous n'avez pas fait tout cela? lui dit M. Cousin. Vous y avez joint les œuvres de Mme Ancelot? — J'avoue, dit l'autre, que j'ai cru.... — C'est ce que voui» pouviez faire de mieux », lui dit M. Cousin. « Je ne voterai pas pour le ménage, me dit-il dès que M. Ancelot fut parti. La femme est une précieuse ridicule, et le mari est un sot. » Il ne traita pas ainsi Jouffroy, qui ne lui en donna pas l'occasion; c'est à moi qu'il fit confidence de son opinion à ce sujet. « Je suis Lien embarrassé pour l'Académie française, me disait-il. Je n'ai personne. — Prenez Joufiroy. — Ah ! le pauvre Joufiroy (avec tous ses grands gestes)! S'il vous entendait, il rougirait jusque derrière les oreilles. » Je pourrais citer bien d'autres aventures. Voici la mienne. J'étais candidat pour l'Académie des sciences morales et politiques, et ma candidature marchait assez bien, lorsque mon ancien maître, M. Garnier, eut l'idée de se présenter en concurrence avec moi. Je ne me serais jamais présenté contre lui; mais je n'eus pas la vertu de me retirer devant lui. Cette situation m'étjiit très pénible. Pendant deux mois
qu'elle dura, je n'allais pas une fois chez M. Cousin qu'il ne me fît Téloge de mon concurrent; il lui découvrait tous les jours de nouveaux mérites, à mon intention ; et quand il m'avait bien torturé avec les louanges de M. Garnier, il se mettait à discuter mes pauvres livres. J'avais beau lui dire que, suivant moi-même , ils ne valaient rien , et que je ne demandais qu'à les oublier ; il revenait tous les jours à la charge, et chaque fois avec un redoublement de verve. Vous croyez peut-être que, comme conclusion, il me conseillait de me retirer? Au contraire. 11 m'énumérait les candidats courageux qui avaient été battus quatre fois avant de pénétrer dans le sanctuaire. Il y avait même un de ses confrères qui s'était présenté six fois. Et il ne manquait pas de conclure que la persévérance était aussi un mérite.
Où il se déployait à l'aise, c'était aux examens de doctorat. Ils se faisaient à peu près dans le désert. On en a appris le chemin depuis que M. Garo, M. Janet et leurs collègues y font assaut d'érudition et de dialectique. Mais alors on ne s'y portait pas, quoiqu'on pût entendre dans la même séance M. La Romiguière, M. Damiron, M. Jouffroy, M. Gousin. Nous n'étions jamais dans la salle qu'une quinzaine de gens du métier, candidats futurs ou aiûis des candidats. M. La Romiguière était doux et . poli, mais entêté, et, comme il parlait la langue d'une autre école, on ne le comprenait pas toujours. Il était très vieux quand je l'ai connu (soixante-dix-huit ans en 1834), et comme Gousin nous poussait à faire
des thèses sur les philosophes de Fantiquîté grecque, il y était fort dépaysé, lui qui ne connaissait que les dialogues de Platon traduits par le P. Grou. Damiron, le pauvre et cher maître, avec sa bonté et sa modestie ordinaires, songeait uniquement à faire briller le candidat. Quand Jouffroy était en présence d'un candidat capable et d'un sujet de psychologie ou de morale qui lui plaisait, il argumentait et parlait longuement, avec cette précision, cette clarté et cette autorité ferme et calme, que personne n'égalait. Il était quelquefois impitoyable. Je T ai entendu dire à un candidat qui Tavait obligé de revenir sur une démonstration : a Vous comprenez cela ou vous ne le comprenez pas; mais si vous ne le comprenez pas, je vous plains ». L'autre fut tellement démonté qu'après quelques efforts pour répondre à Texamina*. teur qui suivait, il ne put retrouver ses esprits et.se retira. Jouffroy n'hésitait pas à se récuser, quand le sujet ne lui était pas familier. A ma soutenaiice, il me dit : <K Je suis venu pour voter pour vous après vous avoir applaudi, mais je n'ai pas compétence pour parler de l'école d'Alexandrie ».
Cousin était persuadé de sa compétence sur toutes les matières possibles, et je crois vraiment qu'il avait raison. Il n'y avait pas de sujet au monde sur lequel il ne pût improviser une étincelante causerie. Il savait d'ailleurs , une foule de choses sur une foule de sujets divers, parce qu'il avait l'esprit toujours en éveil, et qu'il ne perdait rien de ce qu'il avait une fois su. Dès qu'il était là^ on savait qu'il parlerait, et longuement ^
si longuement quelquefois qu'il ne laissait pas de place aux autres. Il s*en inquiétait peu, car il n'était pas d'une politesse recherchée. Et d'ailleurs, comme il venait là pour lui, et pour lui seul, c'était pour lui seul aussi que les auditeurs étaient venus. Il était bon logicien, mais redoutable surtout parce qu'il était sans égards et sans scrupules. Le candidat, qui avait souvent passé un ou deux ans à creuser son sujet, se savait fort, même devant Jouffroy, de toute la force de sa préparation; mais, dès que Cousin prenait la parole, on se sentait à sa merci. Il voulait vous faire briller ou vous faire échouer; on le voyait sur-lechamp, et on savait qu'il en serait comme il avait décidé. Il ne faisait pas, comme Jouffroy, une leçon; il faisait une conversation, mais à sa manière, c'està-dire en une série de monologues.
J'ai déjà dit que, dans la conversation, il était sans rival; les mots heureux, les idées neuves, les comparaisons, les anecdotes lui arrivaient en foule, et il en disposait avec une liberté d'esprit et une maestria incomparables. Il passait de la plaisanterie à l'émotion et des plus grandes choses aux minuties avec une aisance qui mettait tout de plain-pied. On ne pouvait pas s'ennuyer, parce que les aspects changeaient à chaque minute, ni s'impatienter, parce qu'il y avait toujours profit à l'entendre. Il vous annulait pendant la durée de l'opération, mais au, sortir de là vous étiez fortifié. C'était comme une magie. Ajoutez que ce n'était pas son esprit seulement qui était merveilleux, c'était le compagnon de son
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esprit, dont il faisait ce qu'il voulait, sa voix qui prenait tous les tons, ses yeux riants ou terribles, sa bouche éloquente, ses gestes légèrement exagérés, sans cependant blesser le goût, car il était de Técole et du monde de Platon et ne perdait jamais la mesure, inême dans ses plus audacieuses fantaisies. Il avait une qualité que je n*ai rencontrée chez aucun autre causeur; 'il leur faut un public d'une certaine nature; Sainte-Beuve n'avait d'esprit qu'avec les hommes d'esprit on les jolies femmes ; je n'ose pas dire que Saint-Marc Girardin en avait surtout quand on était entre cuistres ; à Villemain il fallait une chaire ou un salon. Cousin était prêt partout, sur tout, et avec tous. Peu lui importait l'interlocuteur. Qu'il y eût toute une chambrée ou une seule personne, et que ce fût un homme d'esprit ou un sot. Cousin poursuivait sa pointe s'il était en humeur de trouver et de parler. Apparemment qu'entre autres créations qu'il faisait l'une sur l'autre dans ces moments-là, il se créait aussi un public qui le comprenait et l'applaudissait. Le public, le vrai, celui qui était là, à côté de lui sur une chaise, et qui s'émerveillait que Cousin voulût bien se donner tant de mal à son intention, aurait été bien surpris d'apprendre tout à coup que Cousin ne pensait pas à lui, ou le regardait comme un parfait imbécile.
Je pense que les huit mois de son ministère ne furent pas les plus heureux de sa vie. Il était heureux d'appliquer certaines idées qu'il avait longuement mûries, de faire quelques bonnes créations, dont je
parlerai tout à Theure ; heureux aussi d'être le premier» d'être le maître, de parader, car il avait de ces faiblesses, d'avoir la préséance à la cour et dans les salons, de n'être plus à un cran au-dessous de Villemain; le grand et le petit se mêlaient beaucoup en lui, comme le bon et le mauvais. Il avait longtemps désiré cette place; il en aimait jusqu'aux enjolivements. Il se promenait un soir avec moi dans l'avenue Gabriel, dans les derniers jours de février 1840, et, en me montrant les beaux jardins qui bordaient un côté de l'avenue, il me disait : a J'aurai peut-être demain des jardins comme cela. — Quoi ! lui dis-je, vous avez fait fortune?— Mieux que cela, je vais être ministre. Nous avons rendez-vous ce soir chez M. Thiers. Il me presse; il insiste. Je ne puis pas refuser. Il faut marcher avec ses amis ! » Et là-dessus il me parlait de son Platon^ a qui n'était pas fini ». Mais je me disais en moi-même que, s'il n'y avait pas d'autre difficulté que Platon^ le ministère était fait. Il partit le lendemain, à pied, pour la rue de Grenelle, où Louis, son domestique, avait fait porter par un commissionnaire une malle contenant quelques effets. Il n'eut pas d'autre embarras pour son installation.
On peut raconter ces petitesses sans le diminuer, car rien de tout cela ne l'aurait retenu une minute si son honneur lui avait conseillé de partir. Il l'a bien montré; c'est lui qui disait au roi, dès le commencement de l'affaire d'Egypte : « Renvoyez-nous I » Je crois que, tout en se gaudissant de ses grandeurs, il en était gêné et embarrassé. Il commençait un
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disconlTfi familier avec une vieille connaissance, et il s'arrêtait tout à coup, de peur de se manquer de res« pect. Quand il tenait une plume pour donner des signatures, il sentait comme une démangeaison d'écrire une page sur Jacqueline Pascal. Il monta une fois dans son ancienne chaire de la Sorbonne, mais c'était pour présider la distribution des prix du concours général et pour lire un discours écrit. Quel triste contraste avec le passé !
Il déploya une grande activité pendant son minis< tère, et pourtant il ne fit pas de grandes révolutions. Il avait été associé de trop près à l'administration de ses prédécesseurs pour avoir besoin de réparer la maison; il était comme un ancien locataire qui devient acquéreur de l'immeuble. Il trouvait chaque chose à la place où lui-même l'avait mise.
Il ne faudrait pas croire que le ministre ne retrouvait les traces du conseiller que dans les affaires de la philosophie. Ce serait bien mal connaître Cousin, qui avait pour habitude de se mêler de tout. Il n'aurait pas souffert qu'on se mêlât de son régiment, mais il se mêlait volontiers du régiment des autres. On me dirait qu'il a bataillé avec M. Thénard sur la chimie, que je n'en serais pas surpris. Il avait d'ailleurs, sur certaines parties étrangères à sa spécialité, une compétence très étendue.
Il était, la veille, administrateur de la philosophie; mais il était loin d'être étranger à l'instruction primaire, qui était, depuis M. Guizot, un des services les plus importants. Il avait collaboré à la loi de 1833.
Il s'en attribuait la paternité, qu'il faut maintenir à M. Guizot. Cousin n'a écrit la loi que d'après ses inspirations et sous ses ordres. Il n'en est pas moins vrai qu'il l'a écrite, et que même l'exposé des motifs est de sa main. Il était depuis longtemps compétent dans la matière, ayant été chargé, en Allemagne et en Hollande, de diverses missions qui ont donné lieu à des rapports très nourris de faits et d'idées. Il n'avait donc rien à changer à la loi de 1833. Une de ses préoccupations fut de développer les écoles primaires supérieures. Il leur aurait donné, si le temps ne lui eût fait défaut, une très grande importance, car il pensait avec raison que les écoles du premier degré forment des ouvriers, que les collèges forment des savants et des lettrés, et qu'il faut .des écoles moyennes, ou écoles primaires supérieures, pour faire des contremaîtres, des comptables, de petits patrons. C'est à peu près la même pensée qui a donné lieu plus tard à la création de l'enseignement secondaire spécial; seulement, en 1840, l'industrie n'avait pas le même développement que de nos jours ; les chefs d'industrie avaient moins de prétentions . et moins de besoins intellectuels; les écoles primaires supérieures suffisaient.
Cousin pensait qu'il y avait trois inconvénients à remplacer ces écoles par de mauvais collèges : celui de ne pas donner à la petite bourgeoisie un enseignement dont elle a besoin ; celui de donner à des incapables un enseignement qu'ils ne comprennent pas, et qui leur inspire de l'orgueil san^s leur pro-
curer aucune ressource; celui enfin d'abaisser dans nos collèges renseignement littéraire, qu'on pourrait évidemment renforcer s'il était exclusivement réservé à une élite. Ne donner aux masses que l'instruction strictement nécessaire, mais la donner largement, au peuple entier ; donner aux classes intermédiaires une instruction positive, pratique; ne leur enseigner que des choses utiles; au contraire, pousser aussi loin que possible la culture intellectuelle dans les écoles réservées aux hautes classes et aux intelligences d'élite, tel était son plan d'ensemble, auquel se rattachent les ordonnances, arrêtés, circulaires, programmes émanés de lui.
L'enseignement supérieur, les facultés, le Collège de France, les grandes écoles sollicitaient tout particulièrement son activité. Il se hâta de créer les agrégés de facultés, destinés à être les auxiliaires des professeurs titulaires, et à leur fournir des suppléants. C'était rimportation en France des privâtdocenten allemands. De cette institution sont sortisr les maîtres de conférences actuels, avec cette différence qu'on les nomme aujourd'hui directement, et que Cousin les faisait arriver par le concours, assimilant ainsi le règlement des facultés des lettres et des sciences à celui des facultés de droit et de médecine.
Un de ses grands projets était d'avoir des villes universitaires, à l'exemple de l'Allemagne, où léna, Gœttingue, Heidelberg et tant d'autres villes rivalisent de science et d'éclat. De même en France, il
voulait multiplier les centres d'activité intellectuelle, créer un ensemble de facultés dans les chefs-lieux de nos anciennes provinces. Une faculté des lettres isolée n'a pas même d'auditeurs ; mettez à côté une école de droit et une école de médecine, l'ensemble est florissant. En formant ce projet, en soi excellent, il oubliait que si Rennes ou Lyon ont autant qu'Iéna ou Gœttingue les aptitudes nécessaires pour devenir de grands centres de travaux intellectuels , nos grandes villes ont à subir l'écrasante prépondérance de Paris. L'Allemagne était alors divisée en une foule de petits États, et Berlin même, comparé à Paris, n'était qu'une petite ville.
L'initiative des transformations de l'enseignement supérieur appartient à Cousin. Le temps lui manqua, non les idées. Il était pleiû de projets quand il partit, et pourtant il n'avait cessé de travailler et de produire. D'autres ministres, qui ont duré plus longtemps, ont fait plus. Aucun n'a fait autant dans une durée si restreinte. U recherchait ardemment la publicité pour tous ses actes. Damiron lui disait : « Tu fais trop de bruit ». Il le regardait dans le blanc des yeux sans lui répondre, et recommençait à faire du tapage. Il en a fait encore sur son ministère après sa chute, puisqu'il s'est chargé lui-même d'écrire l'histoire des grandes choses qu'il avait faites.
Il avait été obligé, après de longues hésitations, à se donner un successeur dans son régiment, c'est-àdire à nommer un conseiller au Conseil royal chargé de diriger la philosophie. Il avait pris Jouffroy; il le
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fallait; il n'avait pas songé un instant à en prendre un autre. Jouffroy n'était pas un lieutenant; c'était bel et bien un colonel, de sorte que Cousin, en mon^ tant en grade, avait perdu le pouvoir auquel il tenait le plus. Dans quel état retrouverait-il son régiment, au sortir de là? Et l'École normale? Et sa biblio* thèque, une autre partie de son cœur? Je suis sûr que quand il traversait la rue du Bac dans son équipage pour aller dîner chez le roi, il lui arrivait de regretter les promenades que nous faisions ensemble le soir, dans ces mêmes rues et dans la rue Saint-Jacques, car nous faisions, comme on dit, le tour de l'îlot, ayant chacun, le pair de France et le prestolet, pour deux sous de marrons grillés dans nos poches, et les croquant au nez des passants, qui ne se doutaient pas qu'ils coudoyaient un des plus grands écrivains du pays.
Enfin il tomba. Le rêve n'avait duré que huit mois. La chute lui fut rude, surtout dans les premiers temps, parce que tout lui manquait à la fois, son empire et son régiment. Il se déclara réduit, pour vivre, aux expédients. Il m'avait repris, bien entendu, les appointements de professeur titulaire dont j'avais bénéficié pendant tout un trimestre ; mais la place de conseiller, que Jouffroy n'offrait pas de lui rendre, valait douze mille francs par an. Ces douze mille francs disparus le mettaient dans la gêne. Il m'en faisait la confidence tous les soirs, et j'étais un confident singulièrement choisi pour cette sorte de doléances. Il se lamenta tant et si bien que le bruit
en vint jusqu'au roi. Le roi Taimait, et il ne lui convenait pas qu'un de ses anciens ministres fût dans rembarras. Il en parla à M. de Rothschild, qui offrit aussitôt une place dans un conseil de chemin de fer. Mais voilà ce que devront méditer les adversaires de Cousin, habitués à crier contre son avarice : il refusa sans hésitation. « Ce n'est pas une place d'académicien », dit-il. Rien ne pouvait le dédommager de cette place du Conseil royal, qu'il aimait beaucoup pour le traitement, et beaucoup plus pour l'autorité. S'il me parlait avec mélancolie de sa bibliothèque, à laquelle il ne pourrait plus, comme avant son ministère, consacrer six mille francs tous les ans, il me parlait bien plus des nouveautés introduites dfins le régiment. Il faut être juste ; les douze mille francs n'étaient rien auprès de ces nouveautés, qui lui déchiraient le cœur, a C'est un honnête homme; c'est mon ami. Un grand esprit, si vous voulez ; un philosophe même ; un continuateur de Dugald Stewart, un peu plus étroit que son maître* Mais cette dernière circulaire!... » Pour comble, le régiment s'y prétait; il tournait le do% aux Éléates et à l'école d'Alexandrie ; il était tout à la psychologie. <K Que dirait Schleiermacher? »
Jouffroy mourut au commencement de 1842. Cousin put rentrer au Conseil royal. Il lui sembla, en y rentrant, qu'il y avait siégé la vetlle, tant les choses et les personnes étaient présentes à son esprit. Il fut persuadé qu'on se réjouirait de son retour jusqu'au fond de l'Allemagne. En France, je veux dire dans
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les collèges français, on fut partagé. Jouffroy avait presque autant d'amis ; il avait beaucoup moins d'ennemis, ou plutôt il n'en avait pas. En somme, on n'aurait pas dû hésiter entre le maître et l'élève. Jouffroy n'avait ni l'activité infatigable, ni la vivacité d'esprit, ni l'étendue de vues, ni la variété de connaissances, ni l'attachement sans bornes à sa tâche et à sa mission, qui faisaient de Cousin un directeur incomparable. Je pensais quelquefois qu'il aurait dû naître au xv** siècle, et être abbé général de Cîteaux ou de Cluny. Il aurait peut-être agité l'Église, je ne le crois pas ; mais il l'aurait, à coup sûr, illustrée par ses travaux et par les travaux de ses disciples. Il est certain que l'Université et la philosophie universitaire ne pouvaient souhaiter ni un défenseur plus habile, ni un maître plus capable et plus dévoué. Je ne dis pas un plus doux maître.
On se plaignait beaucoup de lui, comme on se plaint toujours des tout-puissants. Il était dur pour les autres parce qu'il était dur pour lui-même. Ses duretés étaient souvent une preuve d'estime. S'il n'avait pas fait quelque cas de moi, il ne m'aurait pas exposé à mourir de faim. C'est ce que je me dis quelquefois en me reprochant de n'avoir pas eu toute la reconnaissance que je lui devais. Il avait deux désirs qui l'obsédaient : être juste, donner au talent le moyen de se produire. J'ai beau me rappeler tous les actes de son administration, je n'en trouve pas qui ne prouve son amour de la justice et 9on dévoue* ment pour les talents naissants. Il lui arrivait qneU
quefois de se retourner contre sa créature, quand le talent était formé et devenait éclatant. Je suis bien sûr qu'avant d'avoir peur de Jouffroy il l'aimait tendrement; et même à l'époque où il le jalousait, il l'aimait. Il l'aimait à sa manière, qui n'était pas une manière bien sentimentale ni bien profonde. Une nomination à faire, dans quelque collège obscur, quand il y avait plusieurs candidats dont les mérites se balançaient, était pour lui une grosse affaire. S'il s'agissait d'un poste important, d'une chaire dans un grand collège royal, et surtout d'une chaire à Paris, il n'avait plus d'autre pensée. Il en souffrait, il s'en tourmentait. Il se décidait toujours par les meilleures raisons. Le choix fait, il était désolé pour la victime, à condition pourtant qu'il ne la vît pas. Car, si. le malheureux venait se présenter devant lui, il le bousculait; il le terrifiait. On aurait dit qu'il avait été condamné par quelque mauvais génie à se faire méconnaître.
Il aurait pourtant dû être aimable, car il était content tle lui-même. On dit que les grands hommes ne sont jamais contents de ce qu'ils ont fait. Si cela est vrai, c'est pour les petits grands hommes, pour les grands hommes de seconde classe. J'ai toujours vu les hommes vraiment grands satisfaits d'eux-mêmes. Je pense que c'est de ce sentiment que parle Michelet, quand il dit que les grands hommes ont la joie. Cousin avait la joie de savoir ce qu'il valait. Il se sentait nécessaire. Je rencontre un jour (c'était un an ou deux avant 1848) Emile de Girardin, qui se met à dé-
blatérer contre les éclectiques. « Au reste, me dit-il, tout cela va tomber avec Cousin. Quand Cousin disparaîtra, toute votre bande de professeurs et toute votre école disparaîtront avec lui. » J'étais tout bouillant après cette conversation, car je ne pensais pas que nous fussions si peu de chose. Je la racontai à Cousin, qui déjeunait avec du pain et du miel, a II a raison », me dit-il paisiblement en mangeant sa tartine. Je vous prie de croire qu'il n'était pas toujours si décourageant.
Il admirait trois choses de son temps : la Charte, à laquelle succéda dans sa pensée la monarchie de Juillet, la philosophie de Schelling et de Hegel, qu*il croyait avoir perfectionnée, et le Conseil royal, dont son département était le mieux conduit et le plus discipliné. Entendez bien qu'il s'agit de l'ancien Conseil royal, du vrai, du grand, tel qu'il était sous Guizot, Villemî^in et Cousin; du Conseil des huit en un mot. M. de Salvandy, sous prétexte de l'agrandir, le déshonora, en y introduisant des nullités. C'était du moins l'avis de Cousin, que cette prétendue réforme avait exaspéré. Il lui sembla que M. de Salvandy touchait à l'arche sainte. Quand Duruy fut nommé ministre de l'Instruction publique, il eut la pensée de faire d'abord une visite aux deux ou trois grands universitaires de Paris. Il ne manqua pas d'aller chez Cousin à la Sorbonne. « Que feriez-vous de plus important, lui dit-il à la fin d'une longue conversation, si vous étiez à ma place? » Cousin mit son menton dans sa main, et réfléchit profondément pendant
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rétablissement dans l Univers ,J H ^ de rentrée - fonctions de M. C- ^^^^ ^^ ^^^^^ Collard y avait nns un peu do . ^^ ^^^^^.^
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tinée de ^'^rF^rejon 1 de LaRomiguière; àVexcartes, ou de Feneion, o barbare, tout cela
ception de cette logique, qui ^*"*^;^;^;. ^, ^an- .'é'tait qu'une '^'^^»<>"'ï"^:;:;:i;t satellite, der- ,ais y paraissait, «-- - «^^^ ,^^.„,,,e. C'est rière le latin qm était la '^« . ^.^^, j^; q„i
M. Cousin ^«\-;;P:XTuiTui imposa un proremit le français à «* P**^;;; J^, • J^.e dans les gramme uniforme et le fat accepiei j h ^us humbles collèges. M. Janet ---^^^ J^ " programme prescrit les questions et ne présent p
LE REGIMENT, ff^
lès solutions. Gela est vrai, et cela était liécesgaire pour le faire accepter. D'ailleurs, le même programme servant pour les classes et pour le baccalauréat, il ne pouvait être question d'imposer dans les examens, au nom de TËtat, une philosophie orthodoxe. Aucun système n'était donc imposé ; il était seulement entendu qu'on enseignerait partout l'existence de Dieu, la providence, la spiritualité et l'immortalité de l'âme, le libre arbitre, le devoir. Si un professeur avait bronché sur un de ces points, à l'instant il aurait trouvé sur lui la main de M. Cousin. Je ne l'en blâme pas. On n'avait pas encore inventé la neutralité de l'enseignement; tout le monde croyait, dans ce temps-» là, et, grâce à Dieu, je continue à croire qu'il n'y a aucune différence entre un enseignement neutre et un enseignement nul.
Un autre point que M. Cousin avait conquis, c'est que tout professeur se donnait à lui-même une tâche : étudier une question de psychologie ou de métaphysique, traduire ou commenter un philosophe ancien^ tirer des limbes un ouvrage, une doctrine méconnus. A l'exception de quelques vieillards qui achevaient leur carrière dans l'oubli, toute la jeune Université était à l'œuvre. Les académies n'avaient de couronnes que pour elle. Si je faisais l'élire de M. Cousin, au lieu de faire son portrait, je voudrais placer^ à côté de ses ouvrages, la liste de ceux qu'il a suscités, et ces deux listes seraient également glorieuses pour lui ; car il ne se bornait pas à donner I0 goût du travail, il était toujours prêt à indiquer des Sources, à
ne , VICTOR cousm
fournir des idées, même à lire des manuscrits, et H montrer comment il fallait les refondre pour les rendre dignes d'être publiés. Il était, en France, une sorte de professeur universel.
M. Janet affirme qu'il était chef d'école, et, en même temps, qu'il laissait les professeurs de l'Université libres dans leur enseignement. Je conteste l'un et l'autre point. Il a eu quelques disciples, et ces disciples mêmes sont, à beaucoup d'égards, des dissidents. Son propre système n'était pas assez fortement conçu, et il n'y adhérait pas avec assez de persévérance pour fonder une école. Ce qui semble contradictoire, c'est qu'il considérait tous les professeurs de philosophie comme chargés de porter la parole en son nom. Pourquoi faisait- il un cours de troisième année à l'École? Pour y remplir de son esprit les jeunes maîtres'. Il leur indiquait très expressément ceux de ses livres qu'ils devaient prendre pour base de leur enseignement. 11 se faisait renseigner par les inspecteurs généraux, et, quand un récalcitrant ou un hésitant venait à Paris, il était reçu et traité selon ses mérites.
M. Damiron exalte, comme M. Janet, la grande liberté que Cousin laissait à ses élèves. Je pense bien que Damiron et^ses amis, élèves à l'École normale de leur ancieu condisciple qui enseignait la philosophie avant d'en avoir une, n'étaient pas astreints ^ V^ne, trop forte discipline. Il n^en fut pas ainsi au l^p\Lt de quelque!? années. On n'était libre que nominar jfement. On n'avait que la] lit>!^^é de se çassçr le cout
M. Janet peut se renseigner auprès de nos deux collègues MM. Waddington et Hatzfeld. Quand la révolution de Février est venue mettre un terme à la domination de Cousin, ils étaient occupés, sous sa direction, à composer un Manuel de philosophie élémentaire, où il n'entrait que des passages de ses difiërents livres, bien coordonnés entre eux pour constituer un système régulier, complet et irréprochable. Ce manuel aurait été autorisé officiellement, et imposé officieusement. La philosophie aurait eu son catéchisme. Elle avait déjà son évêque.
Comment les professeurs auraient-ils été libres sous un chef qui avait été leur maître à F École normale et leur juge à l'agrégation, qui était leur espérance à l'Académie, qui ne les quittait pas de Toeil une minute, qui était renseigné sur toutes leurs paroles, qui lisait tous leurs écrits, qui était investi des droits les plus absolus sur toute leur carrière ? Et luimême, comment aurait-il pu être libéral, dans la position où il se trouvait? Il voulait l'être. C'était un de ces libéraux qui disent : <x La philosophie, c'est moi ! » Jamais Hegel, Leibniz ou Descartes n'aurait pu rêver une autorité aussi despotique. La France avait remis l'enseignement de la philosophie dans ses mains, et je puis attester que c'étaient des mains aussi fermes que puissantes.
Il restait à Paris deux professeurs attachés à la doctrine de M. La Romiguière, MM. Valette et Safary. Bien leur en prenait d'être titulaires et de n'avoir ni ambition universitaire ni ambition académique. Quand
M. Thiers fut rapporteur de la loi sur Tinstruction secondaire, M. Safary accourut chez lui pour se plaindre du despotisme de M. Cousin. M. Thiers me disait : « Je Tai saboulét » Le plaisant est que, quand Thiers s'avisait de faire de la philosophie, il était plus près de La Romiguière, et par conséquent de Safary, que de Cousin. Quant à Valette, on lui offrit avec instances un suppléant. « Il vous suppléera pour douze cents francs I » C'était bien tentant. Valette résista. Que fit-on ? Le futur suppléant fut chargé de faire une conférence avant la classe. On avait choisi un jeune garçon, frais émoulu de l'Ecole normale, qui avait le caractère bienveillant et la parole facile. M. Octave Feuillet, qui était alors en philosophie au collège Louis le Grand, peut s'en souvenir. On laissa entendre aux élèves que, s'ils voulaient avoir des prix au concours général et des boules blanches au baccalauréat, il fallait écouter le maître de conférences, et se boucher les oreilles aux leçons du professeur. Cette domination était très dure ; les professeurs en étaient humiliés. Ils souffraient surtout des étroites limites dans lesquelles on resserrait leur enseignement. Cousin voulait que l'Université fût irréprochable, parce qu'il la voyait très fortement attaquée. Les professeurs ne voyaient pas aussi bien que lui le péril. Ils se reposaient sur lui du soin de le conjurer. Mais ici se termine le rôle purement administratif de Cousin. Nous touchons à son rôle politique, qui doit être étudié à part.