‹ Victor Hugo à GuerneseyChapitre 11 sur 43 · I.A VIE DE FAMIILE A IIAUTEVILLE-II0U5E · texte numérisé non relu

I.A VIE DE FAMIILE A IIAUTEVILLE-II0U5E

s6c d'être agréable à Victor Hugo à qui celte ridicule incorrection ne paraissait pas déplaire.

M""-^ Drouet était venue s'installer à Guernesey aussitôt après l'installation de Victor Hugo à Hauteville-House et dans la maison même qu'il avait habitée avec sa famille pendant les réparations et la reconstitution d'Hauteville-House.

Une fois installé dans sa propriété, il acheta la maison qu'il quittait au nom de M""® Juliette Drouet qui s'y établit aussitôt.

A peine eut-elle pendu la crémaillère qu'elle reçut à dîner la petite colonie de Français composée de proscrits et des amis et admirateurs de passage qui savaient être agréables au maître en venant offrir leurs hommages à la nouvelle voisine d'Hauteville- House; les fils du poète eux-mêmes, et certains faux amis qui accablaient M""^ Victor Hugo de protestations chaleureuses de dévouement a'étaient pas toujours les moins assidus aux plantureux dîners et aux ripailles de cette fantaisiste baronne.

L'excellente M"' Victor Hugo, qui avait

une tendresse maternelle pour sa jeune sœur et qui était remplie de sollicitude pour la prospérité de notre ménage, tenait beaucoup à la continuation des bons rapports entre son mari et moi. Aussi m'avait-elle engagé elle-même, dès mon premier voyage, à aller faire visite à cette épouse de la main gauche et à accepter l'invitation à dîner qu'elle ne manquerait pas de me faire. Je m'y refusai formellement, mon caractère droit ignorant ce genre de transaction avec la conscience; mais quelque temps après, au moment d'un départ, je m'aperçus, à certains froncements de sourcils, que cet acte d'indépendance bien naturel avait d'autant plus mécontenté le maître qu'il lui était difficile de me le reprocher ouvertement.

Je ne fus donc pas peu surpris de recevoir, peu de temps après mon retour à Paris, une lettre des plus chaleureuses de Victor Hugo, qui m'invitait à venir passer quelque temps près de lui (été de 18o9j.

Sans mettre en doute la sincérité des sentiments affectueux que sa lettre exprimait, je ne me l'expliquai clairement qu'à mon arri-

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vée, en trouvant le maître seul et sa vaste maison presque vide. Victor Hugo s'ennuyait et ma présence, en ce moment, pouvait lui être utile et agréable. Il me reçut avec les plus chaleureuses et les plus affectueuses démonstr-ations: il m'attendait avec impatience et, à peine arrivé, le poète aussitôt me prévint, malicieux et triomphant, que ces dames absentes, ainsi que ses enfants, il avait donné congé aux servantes et à la cuisinière et que la marmite était renversée ; mais qu'à titre de compensation, il allait me présenter le jour même à une charmante dame de ses amies qui consentait de la plus gracieuse façon à nous prendre comme pensionnaires jusqu'au retour lic la faniiHc. EL la présentation eut lieu le jour même.

On devine sans peine qui était la charm mte dame de ses amies. J'étais tombé dans un piège, il ne me restait plus qu'à m'exécuter de bonne grâce et à accepter l'événement, ce que je fis le plus galamment qu'il me fut possil)le.

A partii- de ce moment, et pendant toute la durée de ce séjour de trois mois

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je vécus en tête-à-tête avec mon beaufrère et je parcourus chaque jour avec lui son île qu'il connaissait dans tous les détails. \'oici comment se passait la journée pendant cette période inoubliable de mon existence.

Le déjeuner avait lieu à Hauteville-House; il était confectionné et servi par l'unique femme de chambre restée en fonctions. Après la lecture des journaux et quelques moments de repos, nous nous mettions en route pour nos excursions dans l'île que le maître dirigeait de façon à me la bien faire connaître et, au retour, nous nous rendions chez j^jme Di-ouet, la charmante dame de ses amies, prendre le repas du soir qui était aussi plantureux et recherché que celui du matin était frugal. (A cette époque le maître était d'un très robuste appétit.)

J'ai éprouvé de la part du grand homme, de bien cruelles déceptions sous le rapport de son attitude envers certaines personnes qu'il aurait dû aimer, et vis-à-vis desquels il a été cyniquement ingrat, injuste et cruel, mais je n'oublierai jamais ce grand bonheur

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aïKjuel je pense toujours avec attendrissement, et qui se renouvelait cliaque jour. Ce déjeuner sommaire seul à seul avec ce génie, déjeuner simple et frugal composé de viandes froides, était une inappréciable faveur, et je crois même que peu de personnes parmi ses amis les plus anciens et les plus estimés ont pu jouir ainsi que moi d'une pareille intimité que j'ai dû, non à mon mérite, mais à la sympathie que je lui avais inspirée et aux circonstances qui se sont produites. Il était alors d'une humeur toujours égale et dépourvu de la pose qu'il affectait de prendre quelquefois vis-à-vis de certaines personnes; il ne manquait jamais de me marquer sa reconnaissance pour ce qu'il appelait mon dévouement qu'il appréciait alors au delà de sa valeur. A cette époque, il me répétait sans cesse que je l'aidais par ma présence à supporter ce douloureux exil que je partageais volontairement, oubliant mes amis, mon pays, négligeant mes travaux, le soin de mes affaires. C'était vrai, mais quelle compensation que de voir et d'entendre chaque jour ce grand charmeur qui s'appe-

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lait Victor Hugo, ol quellfi joie fie sentir que j'allégeais un peu ce qu'il y avait de douloureux pour lui dans cet exil.

C'était vers les trois heures que nous nous mettions en route pour faire notre excursion journalière à travers l'île, visiter ses belles plages et faire des découvertes nouvelles, j'ai encore dans l'oreille cette voix claire, juvénile, ce fianc rire dont la sincérité éclatait en joyeux soubresauts dans les chemins creux, sur les grèves et pa,rmi les rochers contre lesquels se brisait la mer. Là il était bien lui-même et l'on partageait sans effort cette communicative gaîté éclatant si vibrante en pleine nature. Victor Hugo semblait avoir tout appris et il aimait à produire son érudition devant moi, encouragé par l'attitude pleine d'intérêt, de déférence et de respect avec laquelle je l'écoutais. Les sujets les plus simples, les incidents les plus fortuits lui étaient textes à de savantes explications. Sa mémoire était surprenante et il me répétait volontiers avec modestie qu'elle était une grande partie du génie; jamais il n'hésitait sur une date ou un fait historique en discus-

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