‹ Victor Hugo à GuerneseyChapitre 14 sur 43 · LA VIE DF. FAMIIJ.E A II AUTF.VII.LE-HOUSE · texte numérisé non relu

LA VIE DF. FAMIIJ.E A II AUTF.VII.LE-HOUSE

Plaino <Io Lancicsse ou dos Dniirlos, sitii6e ;\ l'extrémité nord de l'île.

Depuis longtemps, Victor Hugo avait formé le projet d'une excursion nocturne à cette partie si sauvage et si pittoresque de l'île; mais il n'avait pas rencontré jusqu'alors le compagnon qu'il paraissait désirer pour l'enti^eprondre ; il crut, paraît-il, l'avoir trouvé en ma personne.

La nuit était claire, le moment lui parut propice, il me proposa la promenade. J'acceptai avec empressement et, séance tenante, nous nous mîmes pédestrement en route, un bâton à la main. Il était près de minuit lorsque nous arrivâmes au milieu de cette vaste plaine solitaire, inondée de la blanche lumière lunaire qui mettait sur les monuments dont nous étions encore éloignés et sur ces pierres couchées, comme une lueur sinistre de suaire gigantesque. L'effet était grandiose et mystérieux. On aurait pu croire que l'illustre auteur de Notre- Dame de Paris avait commandé le décor, d'après son imagination, à son peintre ordinaire.

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Des myriades de petits échassiers, des courlis, je crois, dérangés et sans doute étonnés de notre visite inattendue, se levaient, surpris, sous nos pieds et s'enfuyaient à tire d'ailes à travers la vaste plaine et les grèves, en jetant des petits cris qui multipliés produisaient le plus curieux et le plus étrange effet. Nous nous étions approchés avec recueillement de ces cinq vastes tombeaux placés là depuis de longs siècles par la piété des ancêtres. Leurs silhouettes colossales et leur auguste masse de pierres monolithes immobiles imprimaient à cette lande, si grandiose dans sa sauvage sérénité, un caractère de religieuse majesté. L'imagination vivement surexcitée par ce spectacle, le poète ému, se mit à balbutier lentement, et à voix basse, puis comme envahie par l'inspiration, sa voix grandit et s'éleva, se développant au diapason du bruit de la mer montante qui servait d'accompagnement à sa parole sans pourtant l'affaiblir.

Ce n'était que l'introduction de la symphonie unique qu'il allait m'ètre donné d'entendre !...

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Il serait difficile de se rendre compte, sans l'avoir entendue, de ce que pouvait avoir de gigantesque et de saisissant cette formidable improvisation de Victor Hugo dans un pareil décor, car, à mesure que lui venait l'inspiration, sa voix s'élevait à d'incommensurables accents, toujours accompagnée du bruit des grandes eaux qui formait un trémolo incessant dans cette harmonie grandiose.

Le maître racontait les ancêtres, les Gaulois, les Druides, l'histoire de ces tombes glorieuses devant lesquelles nous faisions ce pèlerinage sacré.

Partis comme de simples et curieux touristes en excursion, le prestige poétique et la parole inspirée de Victor Hugo nous avaient transformés en pèlerins enthousiastes et recueilhs; il parlait aussi de la mer qui paraissait vouloir enfler sa grande voix pour éteindre la sienne ; son génie détaillait avec son érudition inépuisable l'intérêt historique de ces blocs frustes apportés là, et il parlait de ces oiseaux, seuls et doux gardiens de ces nobles cendres.

La voix vibrante du poète, de plus en

plus ému, ne cessait pas de se faire entendre, toujours accompagnée du grand silence de la terre et de la furieuse et terrible musique des vagues. Elles se heurtaient au large, déferlaient sur la grève, montaient en bataillons à l'assaut des falaises et les échos des grottes profondes multi[)liaient leurs inlassables plaintes. Et Hugo, sublime, inspiré, continuait de mêler sa voix à celle des éléments.

J'écoutais avec recueillement et admiration cet incomparable et poétique narrateur. Je revois encore, après bien des années écoulées, cette lande sauvage, avec sa nuit tristement éclairée, son ciel où glissaient des nuages sombres, cette mer terriblement agitée et envahissante et ce paysage qui passait, à toute minute, du sombre sinistre à la clarté inquiétante; mais ce qui rend ce souvenir inoubliable, c'est la parole éloquente du maître qui s'harmonisait si bien avec le paysage qui lui servait de théàtie. Il aurait fallu sténographier son impiovisation pour en garder le souvenir exact, et je préfère encore me la rappeler comme une mu-

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8i(iue à grand orchestre, exécutée par des géants, dans un milieu surnaturel.

Cette plaine fantastique et sinistre, éclairée par une lune (pii plongeait et reparaissait sans cesse, à travers les nuages livides, je la revois encore tiuidis (jue, souverainement sublime, Hugo, du geste la domine, formant une harmonie jjarfaite avec l'ensemble de ce prodigieux décor. Ces tombeaux dont les pierres sont en place depuis les temps préhistoriques, témoins muets des grands événements dont ils racontent la réalité incontestable, ces grandes ombres, ces profonds silences et le bruit de la mer assourdi par son plein, ont fait sur moi, une impression qui ne s'effacera jamais de ma mémoire.

Au retour, nous cheminions par la nuit, lentement, pensifs et silencieux foulant les belles routes désertes bordées de jolis cottages coquettement entourés de fleurs et de verdure ; l'air était tiède et embaumé par le parfum des roses et des jasmins qui nous arrivait à travers les grilles closes.

Déjà l'aube commençait à poindre, et des

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bruits lointains se faisaient entendre ; le mouvement commençait dans les plantureuses fermes dont les toits émergeaient audessus des arbres, le chant lointain d'un co(î et les aboiements des chiens de garde annonçaient le jour prochain. Parfois une lumière solitaire surgissait : quelque bouvier réveillé qui s'empressait de courir voir ses bêtes ; plus loin, on en voyait une autre traverser l'espace et piquer d'une vive lueur la demi-obscurité qui enveloppait, en l'estompant, la nature entière.

Nous respirions à pleins poumons cet air vivifiant et sain dont les arômes salins et bienfaisants pénétraient notre épiderme et dilataient nos poitrines.

Déjà l'horizon se teintait de rose lorsque nous rentrâmes à Hauteville-House.

Victor Hugo exprimait joyeusement sa satisfaction d'avoir accompli dans des conditions aussi favorables,, cette excursion qu'il projetait depuis si longtemps ; j'étais heureux de mon côté de l'avoir faite et d'avoir pu lui en faciliter le moyen; il me serra les mains souhaitant de pouvo^ la renou-

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