CHAPITRE IV
John Brown. — Article de Jules Janiii et lettre do Lamartine. — Publication des Misérables. — L'album des dessins de Victor Hugo ; collaboration de Théophile Gautier.
Victor Hugo paraissait vivement désirer me voir reproduire ses dessins, dont quelques-uns retoucliés par une main expérimentée auraient pu intéresser ses admirateurs; il avait gardé en portefeuille quelques-uns de ceux qu'il considérait justement comme les meilleurs; il y avait un grand saint Paul de belle tournure et un coq gaulois superbe qui affriandaient ma pointe, mais une circonstance imprévue décida du choix définitif d'un autre sujet en raison de sa poignante actualité.
Le matin même de ce jour, le maître avait appris l'exécution de la sentence prononcée contre John Brown à Charlestown, le 2 décembre 1859, ce qui lui causa une profonde émotion. John Brown fut pendu : Victor se rappela qu'il avait fait autrefois, à la suite d'un pareil supplice, infligé en Angleterre, un dessin plein d'émotion et très sensationnel qui rendait bien sa colère et sa pensée indignée. Ce carton lui revint à l'esprit et devint John Brown pour lui-même et pour tous. Je revins à Paris avec le dessin qui était d'un grand format et le montrai chez Jules Janin à plusieurs amis de Victor Hugo; le grand critique saisit avec empressement cette circonstance pour affirmer une fois de plus sa fidèle amitié et sa constante admiration pour le poète exilé, dans un article qu'il publia à ce sujet dans rindépendance belge sous le pseudonyme d'Eraste et dont je reproduis ici le fragment qui le concerne.
« C'est ainsi que nous avons vu revenir de l'île de Guernesey un jeune artiste nommé Paul Chenay déjà connu par plusieurs belles
|)lanches entr'autres par la gravure du Larmoyciir, d'après Ary Scheffor.
(( M. Paul Chenay venait de saluer dans sa retraite, son beau-frère Victor Hugo, et pensez donc si nous avons entouré l'artiste pour qu'il nous racontât cette maison, cet océan, ces vives paroles, ces grands silences, ce franc rire et ces nobles larmes!
« Surtout de ce dernier voyage à Guernesey il a rapporté des merveilles, un portrait du poète qu'il a gravé à l'eau-forte et puis une grande image de 73 centimètres dessinée à l'encre de Chine, au crayon rouge et au crayon noir avec des effets terribles, par M. Victor Hugo, lui-même.
(( On dirait une image à la Goya, une des pages les plus sombres et les plus éloquentes de la Légende des siècles : la scène, en pleine désolation, en pleine douleur, représente un homme, un malheureux qui vient d'expirer et qui, tout à l'heure encore, se débattait dans une lugubre agonie ; on ne voit pas son visage et pourtant le regard le plus distrait comprend par quelle douleur a passé ce malheureux : il est pendu à cet ar-
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bre de malheur, il est pendu, victime innocente et résignée.
« Certes, jamais le iil inclura poësis n'accomplit un plus rare, un plus hardi chefd'œuvre. Au premier coup d'œil et quand on sait le nom du peintre, l'on s'écrie : ô malheur : Ceci est John Brown! C'est John Brown, en effet, tel que l'a vu le poète et peintre avec l'œil de son esprit. C'est bien la mort de ce héros que Victor Hugo a pleuré avec tant d'éloquence et de douleur dans sa lettre du mois de décembre dernier.
(( Jamais Victor Hugo n'avait prononcé des paroles plus désolées et plus prophétiques.
(( Lorsqu'on réfléchit à ce que Brown, ce « libérateur, ce combattant du Christ a tenté <( et quand on pense qu'il va mourir, égorgé (( par la République américaine, l'attentat (( prend des proportions de la nation qui le « commet ; et, quand on se dit que celte c< nation est une gloire du genre humain, « que, comme la France, comme l'Angle- « terre, comme l'Allemagne, elle est un des « organes de la civilisation, que souvent « même elle dépasse l'Europe dans certaines
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« audaces sublimes du progrès, qu'elle est « le sommet de tout un monde, qu'elle poiie « sur son front l'immense lumière, on af- « firme que John Brown ne mourra pas, car « on recule, épouvanté, devant un si grand « crime, commis par un si grand peuple. » « Lorsqu'il écrivait ces belles lignes le poète espérait encore, à peine il apprit le supplice, il dessina d'un crayon plein de furie, ce fantôme avec l'inscription Crux nova^ et, nous autres, nous écrivons comme un digne commentaire à ce drame les paroles que voici :
« Que l'Amérique le sache et qu'elle y « songe : il y a quelque chose de plus effrayant que Gain tuant Abel, c'est Washington tuant Spartacus.
« Ilauteville-House, 2 décembre 1859.
« Au reste M. Paul Chenay grave en ce moment la nouvelle légende et la dernière feuille d'automne de Victor Hugo, afin que
l'Amérique et le monde entier se souviennent en contemplant cette image funeste, de John Brown martyr.
« Eraste (Jules Janin). »
M"^ Hugo revint à Paris cette même année et s'installa, selon sa coutume dans notre appartement ; M""^ Ghenay resta à Hauteville- House, afm de recopier et de colliger le manuscrit des Misérables que le maître ne confiait qu'à elle.
Peu après, je terminai à Paris la gravure du Pendu, j'en envoyai des épreuves à Hauteville-House. Ce fut M™^ Victor Hugo qui se chargea de m'en accuser réception et de me faire connaître l'impression et l'opinion du maître sur cet ouvrage par la lettre suivante :
« Mon cher: Chenay,'
« Nous sommes tous ici dans l'éblouisse- <i ment du Pendu : on dit que c'est ce que <( vous avez fait de mieux ; l'éloge n'est pas <( mince, je ne puis vous dire combien je suis (( contente de votre succès, pour vous
« comme pour nous, car ce qui vous touche, « nous touche.
(( A(hMe Victor Hugo. »
Cette lettre fut bientôt suivie de celle que m'écrivit Victor Hugo, qui eut un long retentissement, et que voici in-extenso.
« Mon cher Ghenay,
c( Vous avez désiré graver mon dessin de John Brown, vous désirez aujourd'hui le publier, j'y consens et j'ajoute que je le trouve utile : John Brown est un héros et un martyr : sa mort a été un crime, son gibet est une croix ; vous vous souvenez que j'avais écrit au bas du dessin Pro Christo sicut Clinsius. Lorsqu'en décembre 1859, avec une profonde douleur, j'annonçais à l'Amérique la rupture de l'Union comme conséquence de l'assassinat de John Brown je ne pensais pas que l'événement dût suivre de si près mes paroles.
<( A l'heure où nous sommes tout ce qui était dans l'échafaud de John Brown en sort; les fatalités, latentes, il y a un an, sont main-
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tenant visibles. La rupture de l'Union Américaine, grand malheur, et l'abolition de l'esclavage, immense progrès.
« Remettons donc sous les yeux de tous comme un enseignement le gibet de Charlestown, point de départ de ces grands événements. Mon dessin.^ reproduit par votre beau talent avec une fidélité saisissante, n'a d'autre valeur que ce nom de John Brown, nom qu'il faut répéter sans cesse aux Américains d'Amérique pour qu'il les ramène au devoir, aux esclaves pour qu'il les appelle à la liberté.
« Je vous serre la main.
Un éditeur publia le Pendu dont les épreuves furent immédiatement saisies aux étalages et lacérées à l'imprimerie même par suite d'une imprudence grave de l'éditeur qui avait fait graver au Ijas de la gravure la date de l'exécution de John Brown « deux décembre ». C'est ainsi qu'on retira l'autorisation, après l'avoir accordée, de publier le Pendu.
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Victor Ilugo fut furieux de ce contre-temps et ma liello-sœur m'érrivii le billet suivant :
« Vous Oies un grand ailislc, mon cher fi ère, mais encore un plus grand étourdi : mon mari vous donne l'écrit et jusqu'à la place qu'il doit occuper sur l'image du Pendu et vous y ajoutez une date et quelle date! Vous deviez répondre aux éditeurs que vous ne pouviez rien changer au dessin sans l'autorisation de l'auteur : vous en auriez informé mon mari qui vous aurait dit de vous eu tenir à ses indications, l'affaire est maintenant très compromise, le gouvernement ayant l'éveil.
(( Une publication où est le nom de mon mari et le vôtre ne peut faire fiasco. Courez au ministère, retirez la gravure et effacez la date qui, en dehors de la censure, serait un obstacle à la vente.
« Vous avez ce (|ui est rexce[ttiuu, le lalent, ajoutez-y, ce ({ui est facile, la réllexion et une exactitude plus rigoureuse dans les œuvres que vous interprétez, ce qui fait partir" de volro art. Je ne dis pas cela pour le
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Pendu que tout le monde admire, mais si je reprends et applique mon observation au Pendu quelle idée d'écrire cette date du 2 décembre ; le beau plaisir de vous égorger vous-même. Je m'arrête, je vous embrasse malgré tout, à la condition que vous réparerez votre balourdise.
(c Adèle. »
J'étais si bien convaincu que tout ce que contenait cette lettre était dicté par la tendre affection et le dévouement que portait à notre ménage cette bonne et excellente sœur que je me sentais disposé à faire mon possible pour réparer une étourderie dont je n'étais pas le seul coupable^ mais qui la chagrinait tant, à cause des conséquences qu'elle pourrait avoir pour nos affaires. Déjà elle m'avait secrètement prévenu qu'elle voyait surgir contre moi des jalousies provoquées par le grand intérêt et la sympathie que me témoignait le grand homme qui paraissait ne plus pouvoir se passer de moi, et n'avoir confiance qu'en moi. C'était assez pour exciter des jalousies ombrageuses, qui se tra-
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duisaient par ces insinuations perfides et ces calomnies, dont il reste toujours quelque chose, disait Bazile. Par tous les moyens, on cherchait à me circonvenir, et attentivement, ]\p° Hugo s'efforçait de combattre les influences néfastes qui s'unissaient pour me nuire. Je n'avais, moi, aucun soupçon, mais les détails de cette basse intrigue dont ma bonne sœur s'alarmait à juste titre, n'échappaient pas à sa sollicitude et à sa pénétration.
Peu après, elle vint à Paris, où je reçus de nouveau ses doux et affectueux reproches, je lui offris un traité de paix définitif qu'elle accepta immédiatement, sans restriction, pour toujours, et il fut maintenu. Quand ]\p« Hugo venait à Paris, ses nombreux amis se disputaient la joie de la recevoir à dîner. Je me faisais un plaisir et un devoir de l'accompagner quelquefois. Roblin, l'architecte, le plus ancien ami de son mari, plus âgé que Victor Hugo de sept ans, et qui du romantisme avait tout gardé, les traditions, les habitudes et le costume, faisait prévaloir ses droits anciens pour obtenir d'elle
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qu'elle acceptât plusieurs fois ses invitations, et à l'occasion du présent voyage, il voulut la fêter exlraordinairement dans sa niriison de la rue Saint-Guillaume en réunissant, en son honneur, le plus possible de ses amis, célèbres ou non. Ce fut l'un des triomphes de M"" Victor Hugo à Paris.
lloblin, assis entre elle et M"^ George Sand, avait pour convives ce soir-là : Alexandre Dumas père et fils, Théophile Gautier, Méry, Jules Janin, Paul de Saint-Victor, Sainte- Beuve, Mérimée, Auguste Vacquerie, Emile de Girardin, Jules Sandeau, David d'Angers, Francis Wey, Charles-Edmond, le poète peintre Auguste de Châtillon, Peyrat, le peintre Louis Boulanger, le statuaire Préault. Le soir, les salons de la rue Saint-Guillaume étaient littéralement envahis par une foule de belles et charmantes femmes qui venaient saluer M™^ Hugo, donner une preuve de sympathie au poète exilé et assister, ne fût-ce qu'un moment, à cette réunion où l'on coudoyait les plus brillantes célébrités de l'époque.
Je faisais en ce temps la retouche du petit portrait de Victor, commencé à Hauteville-
Ilouse. Pendant ses séjours à Paris dans noire petit appartement de la rue Turgot, la chambre de M""' Hugo dans laquelle elle recevait ses visites était en communication avec l'atelier où je travaillais; elle en profitait pour me présenter à ses amis.
Un jour que M. de Lamartine était venu la voir elle eut la bonne et gracieuse pensée de me présenter à lui. Il entra, vint me voir travailler et vit le portrait de Victor Hugo et les épreuves d'essai dont il me fit l'honneur de désirer une. Je m'empressai de la lui faire parvenir, ce qui me valut ce mot de l'illustre poète que je place ici malgré les termes qu'on trouvera un peu élogieux et qui m'allèrent au cœur, le voici :
« Monsieur et éminent artiste, votre portrait de Victor Hugo est poétique et fort comme sa tête, c'est le lion au repos ; vous avez eu de sa griffe dans la main, je vais l'encadrer et l'emporter à la campagne oîi les souvenirs sont plus doux, en mémoire de son génie et de votre bonté.
u Lamartine. »
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Quoique très satisfait de la reproduction du Pendu, Victor Hugo avait été très irrité de l'interdiction qui l'avait frappé, et dont il m'attribuait à tort, la faute, poussé par des gens malveillants intéressés à me nuire dans son esprit. Pourtant pendant le séjour que je fis à Hauteville-House sur sa pressante invitation, et que je prolongeai sur son insistance expresse, il fut plus affectueux que jamais pour moi; il est vrai que l'on était arrivé au moment de la publication des Misérables et que ma présence en ce moment à Hauteville- House pouvait avoir une urgente utilité (décembre).
H régnait une grande activité dans la maison, et nous attendions comme le public les volumes que nous dévorions au fur et à mesure qu'ils paraissaient. Je m'étais chargé de dépouiller la correspondance et de parcourir les journaux et les revues qui arri-
vaient chaque matin en grand nombre (ce n'était pas une sinécure.)
Aussi que d'illustres missives et quels précieux autographes me passaient chaque jour dans les mains, à l'heure de l'arrivée du courrier; quelle précieuse collection de documents pour l'histoire littéraire future j'ai dépouillé, et dont je désignais les plus précieux à l'attention du maître, en mettant le plus grand nombre en réserve pour les lire à loisir.
Plusieurs de ces lettres sont devenues historiques, celle de Barbés, par exemple, que tout le monde a lue, par laquelle il remerciait, vingt ans après sa condamnation, l'auteur des Misérables de lui avoir éi)argné l'échafaud; on sait dans quelles circonstances. Toutefois, il me paraît utile de les rappeler à la mémoire du lecteur.
Victor Hugo assistait, au théâtre de l'Opéra, à la première représentation d'Esmeralda, pièce qu'il avait faite en collaboration avec M"^ Bertin, auteur de la musique, c'est là que le poète apprit la condamnation de Barbes.
Il fit immédiatement les vers suivants qu'il porta lui-même au roi :
Par votre ange envolé ainsi qu'une colomije, Par le Royal Enfant, doux et frêle roseau, Grâce encore une fois ; grâce au nom de latomlje. Grâce, au nom du berceau.
Faisant ainsi allusion à la mort de la princesse Marie et à la naissance du Comte de Paris.
Voici la réponse du Roi :
<( La grâce est accordée, il ne me reste plus qu'à l'obtenir ».
Michelet écrivit une lettre datée d'une plage bretonne rude et pierreuse. Le bruit de la mer sans cesse en mouvement et roulant des galets avec un bruit qui l'empêchait nuit et jour de travailler, était pour lui un assourdissement perpétuel, sans paix ni trêve qu'il comparait aux aboiements de centaines de millions de chiens.
Celle de M""^ George Sand à son grand ami était pleine de chaleureuse émotion. Non moins émue la lettre que lui écrivait une princesse de sang royal qui reprochait au
iiiaUrc (l'avoir oublié de mentionner dans son livre les misérables nés et vivant sur les marches du trône. Cette lettre était pleine de conviction et d'admiration, attendrie. L'auteur laissait à la un éclater son enthousiasme et terminait en exprimant à Hugo la reconnaissance dont elle était pénétrée et le plaisir qu'elle avait pris à la lecture de son livre. Elle ne trouva d'autre formule pour terminer sa lettre que de lui baiser les pieds, (est-ce en souvenir de Magdalena et du Christ) en ajoutant coquettement qu'elle était jeune et belle et qu'elle possédait de magnifiques cheveux blonds pour essuyer les traces de ses larmes.
Chaque jour le courrier était plus volumineux et les articles de journaux du monde entier signés des plus grands noms de la science, de la littérature et des arts, arrivaient de toutes les parties et de toutes les aristocraties de l'univers.
Il venait aussi quelquefois d'humbles et touchants envois qui étaient accueillis avec joie et reconnaissance. Un matin, le courrier apporta avec d'autres et nombreux
paquets, une petite boîte de sapin de modeste apparence, que mon beau-frère me pria d'ouvrir.
Elle contenait un vieux bouquin et des fleurs : le petit livre avait été mal imprimé en caractères dits à tête de clous sur un papier à chandelles de peu d'apparence, mais qui portait sur la première page un envoi autographe du poète à son père :
(( A mon très cher Père, le général Hugo, « mes premiers vers imprimés.
« Son fils très respectueux,
Un pauvre ouvrier du faubourg Saint- Antoine, devenu Hugolâtre par la lecture, avait découvert la précieuse relique en bouquinant pendant ses courts loisirs sur le boulevard Bourbon. C'était un des exemplaires devenus rares du premier livre de poésies imprimé du poète (1818) qui n'était encore que l'enfant sublime consacré par Chateaubriand. La couverture n'avait rien de séduisant, mais elle portait le nom du poète qu'il aimait, et son flair l'avait bien dirigé, car, en
l'ouvrant, il découvrit sur la première page blanche la dédicace, et en le feuilletant les vers dont la suave musique le ravissait.
Sans se préoccuper de la valeur vénale de sa trouvaille, il ne songea après l'avoir acquise et lue, qu'à la faire parvenir à l'auteur exilé, comme un respectueux hommage de sa naïve admiration.
Quoique encore un peu fripé de ses pérégrinations à travers les étalages de la bouquinerie où il s'était échoué, le livre arriva à Hauteville-House, soigneusement emballé. Au fond de la petite boîte qui le contenait, le pieux expéditeur avait eu l'ingénieuse et attendrissante idée de remplir les vides de violettes fraîches et parfumées qui remphssaient l'air de leur délicieuse et délicate odeur et qui apportaient dans cette maison de l'exil le souvenir parfumé de la Patrie. Il me paraît que rien ne pouvait mieux prouver et mieux exprimer la sincère et naïve admiration de ce modeste bibliophile que cette attention délicate, discrète et enthousiaste au maître en poésies, qu'il admirait et aimait.
A cette même époque, un soir, qu'après le
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dîner de la famille nous étions tous réunis dans le jardin un étranger se présenta, que Victor Hugo me pria de recevoir.
Cet homme inconnu, d'un aspect singulier, se refusait à donner son nom. Sans doute le bateau l'avait amené, ce matin même, dans l'île oii il avait erré jusqu'au soir en dissimulant sa présence.
« C'est M. Victor Hugo lui-même que je veux voir » me dit-il. Je fus prévenir le maître, bien décidé à ne pas perdre un instant de vue ce qui allait se passer. En approchant ce personnage suspect, Victor Hugo lui demanda ce qu'il désirait de lui... « Je suis Jean Valjean, le soir d'un jour de marche », répondit-il et sur un signe formel de mon beau-frère, je le laissai seul avec cet inconnu, qui était en effet un malfaiteur. 11 avait pu échapper aux poursuites des gendarmes, auxquels il était signalé comme coupable de plusieurs vols. Le premier volume des Misérables paru quelques jours auparavant lui avait servi d'introduction. Après avoir entendu son récit plus ou moins véridique, Victor Hugo le renvoya en lui donnant un secours ;
mais, signalé et recherché, il ne pouvait tarder à être arrêté, car le capitaine du bateau qui l'avait transporté était moralement responsable de son passager, et, sa notoriété établie, intéressé à ce qu'il fût arrêté au plus tôt.
Victor Hugo alla le voir le lendemain dans la prison dont il fut retiré quelques jours après, poui' être extradé.
M. de Persigny ayant remplacé M, Billaud au ministère de Tinlérieur, les éditeurs obtinrent l'autorisation de mettre en vente le l'endu.
C'est à la suite de cette publication dont le succès fut plus bruyant que je ne le souhaitais, que Victor Hugo pendant une de nos promenades quotidiennes m'exprima le vif désir de voir un certain nombre de ses dessins, choisis parmi les plus beaux, gravés et reproduits par moi, et publiés sous forme d'album avec un texte.
90 VICTOR HUGO A GUERNBSEY
Heureux de celte nouvelle occasion qui se présentait de contribuer à l'éclat de la gloire de mon illustre beau-frère, je mis de l'empressement à satisfaire son désir qui était un ordre pour moi.
Je revins à Paris, et aussitôt arrivé je fis les recherches nécessaires pour découvrir les possesseurs de ceux de ces dessins qui pourraient le mieux convenir au but proposé. Les principaux, gravés sur acier, ainsi que les simples croquis dessinés par moi sur le bois, seraient intercalés dans le texte dont Théophile Gautier voulut bien se charger.
En mettant cet empressement à réaliser, dès mon arrivée à Paris, le désir si manifestement exprimé par le maître à Guernesey, j'étais sincèrement convaincu de remplir ses plus chères intentions ; aussi, sans perdre une minute, je me multipliai et ne négligeai ni efforts, ni démarches, pour arriver à lui procurer le plus vite possible la surprise d'un commencement d'exécution et de mise en œuvre.
L'éditeur était trouvé ; une fois lancé, il n'avait pas besoin d'ôlre stimulé; il partageait mon désir, quoique pour un motif différent, de voir s'accomplir le plus promptement possible la publication de notre livre et sa mise en vente. Le bon Théo avait déjà préparé de belles pages sur le maître et ses dessins, ainsi que sur leur reproduction dont il faisait un éloge flatteur.
Victor Hugo avait approuvé le choix que j'avais fait des dessins; le texte lui avait été communiqué et il n'avait rien trouvé à changer à l'arrangement. Plusieurs planches étaient déjà terminées dont il avait vu et signé chaleureusement les épreuves; nous n'attendions plus que le choix de la date que Victor Hugo devait désigner lui-même.
Puis, sans aucune apparence de motifs, le maître cessa de répondre aux lettres pressantes que l'éditeur lui écrivait à ce sujet ; ce dernier commençait à être inquiet; il avait fait pour cette publication une avance de fonds relativement considérable, et ne voyait pas sans effroi reculer le moment où il espérait réaliser un bénéfice rémunéra-
leur. J'avuue (jue je n'étais pas moins impatient que lui, car j'escomptais un petit succès pour nous tous.
Que s'était-il donc passé? Victor Hugo avait pris lui-même l'initiative de cette affaire et m'avait lancé sur l'idée de cette coûteuse publicatioa qui flattait son amour-propre tout en présentant pour lui un intérêt pécuniaire, puisqu'il participerait aux bénéfices ; il n'avait eu rien à faire, rien à fournir, que son nom illustre qui assurerait sans doute le succès de l'entreprise ; il avait tout laissé faire, donné son opinion préalable sur tout, il était enchanté du texte, ravi des gravures dont les épreuves lui avaient été envoyées et qu'il avait retournées avec des éloges et sa signature. Après avoir choisi ie format, le papier, avoir tout loué, tout approuvé, pourquoi ce silence? pourquoi celle hésitation de la dernière heure? Le maître subissait en ce moment, à propos de l'album, comme dans la plupart des actes de sa vie journalière, une influence occulte et malfaisante qui le dominait, et par laquelle il se laissait pénétrer, car elle était toujours colo-