‹ Victor Hugo à GuerneseyChapitre 17 sur 43 · I.I'S DHSSINS liR VICTOR llUflC · texte numérisé non relu

I.I'S DHSSINS liR VICTOR llUflC

rée d'une fausse apparence de sollicitude pour ses intérêts matériels auxquels il était loin d'être insensible. Au fond ce n'était qu'une profonde haine et une jalousie féroce pour tous ceux qui appartenaient à la famille, et étaient attachés à M"'^ Hugo, contre laquelle, cyniquement, et goutte à goutte, il se distillait un venin subtil qui ne manquait pas do produire son effet dissolvant. Vous n'êtes pas engagé par votre signature, lui disait-on ; profitez-en ; ne vous pressez pas de répondre, de donner votre bon à tirer ; surtout réclamez les droits d'auteur que vous pouvez exiger et que l'éditeur sera bien obligé de vous donner afin de sauver les dépenses déjà faites. Tous ces conseils perfides furent rigoureusement suivis et la preuve en est, qu'après avoir fait attendre plusieurs mois son autorisation de laisser paraître l'album, il ne l'accorda qu'à des conditions que l'éditeur et moi dûmes lui proposer, sur le conseil que m'en donna un de ses plus chers amis pour lequel le maître n'avait pas de secret.

Alors Victor Hugo acquiesça avec empressement ; outre les droits d'auteur qu'il avait

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préalablement stipulés, il fallut lui compter d'avance une somme qui augmenta beaucoup les énormes frais déjà faits, et lui accorder une participation d'un tiers dans les bénéfices (1860), Ces exigences léonines et inattendues obligèrent l'éditeur à augmenter du double le prix du volume qui était déjà fixé, ce qui en réduisit la vente, compromit le succès et finalement gâta cette affaire qui avait coûté beaucoup de peines et d'argent.

Fausse générosité. — Deux lettres caractéristiques.— Victor Hugo à son éditeur. — Auguste Vacquerie à M""* Victor Hugo. — Encore les dessins du maître. — Quelques lignes de Théophile Gautier.

La Presse fut très favorable à la publication des dessins de Victor Hugo et le grand public eût acheté l'album s'il eût coûté un peu moins cher.

Victor Hugo ne perdit rien, car les journaux célébrèrent sa gloire une fois de plus, et il encaissa la forte somme ; les autres furent ruinés... Pourtant cela ne suffisait pas à ce grand homme insatiable, il tenait à avoir la réputation de bienfaiteur de l'humanité. Voici la lettre par laquelle il autorisa la publication de l'album :

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« Mon cher monsieur Caslel,

« Le hasard a fait tomber sous vos yeux quelques espèces de dessins faits par moi à des heures de rêveries presque inconscientes, avec ce qui restait d'encre à ma plume, sur des marges ou sur des couvertures de manuscrits ; ces choses, vous désirez les publier, et l'excellent graveur M. Paul Chenay s'offre à en faire des fac-similé. Vous me demandez mon consentement : quel que soit le beau talent de M. Paul Chenay, je crains fort que les traits de plume quelconques notés plus ou moins maladroitement sur le papier par un homme qui a autre chose à faire ne cessent d'être des dessins, du moment qu'ils auront la prétention d'en être. Vous insistez pourtant et j'y consens. Ce consentement à ce qui est peut-être ridicule veut être expliqué, voici donc mes raisons : j'ai établi depuis quelque temps à Guernesey une petite institution de fraternité pratique que je voudrais accroître et surtout propager.

'( Cela est si peu de chose que je puis en

parler : c'est un rept^s hebdomadaire d'enfants indigents ; toutes les semaines des mères pauvres me font l'honneur d'amener leurs enfants dîner chez moi ; j'en ai eu huit, puis quinze, j'en ai aujourd'hui vingt-deux. Ces enfants dînent ensemble, ils sont tous confondus, catholiques, protestants, Anglais, Français, Irlandais, sans distinction de Religion ni de Nation ; je les invite à la joie et au rire et je leur dis : « Soyez libres!!! »

« Ils ouvrent et terminent le repas par une simple invocation à Dieu en dehors de toutes les formules religieuses pouvant engager la conscience. Ma femme, ma fdle, ma bellesœur M""^ Chenay et moi, nous les servons ; ils mangent de la viande, ils boivent du vin, deux grandes nécessités pour l'enfance ; après quoi, ils jouent, puis vont à l'école.

« Des prêtres catholiques, des ministres protestants, mêlés à des libres-penseurs et à des démocrates proscrits, viennent, quelquefois, voir cette humble cène, et il ne paraît pas qu'aucun soit mécontent.

« J'abrège, mais il me semble que j'en ai dit assez pour faire comprendre que cette

idée, l'introduction des familles pauvres dans des familles moins pauvres, introduction à niveau et de plain-pied, fécondée par des hommes meilleurs que moi, par le cœur des femmes surtout, peut n'être pas mauvaise; je la crois pratique et propre à porter de bons fruits, et c'est pourquoi j'en parle, afin que ceux qui pourront et voudront, l'imitent.

« Ceci n'est pas de l'aumône, c'est de la fraternité. Cette pénétration des familles indigentes dans les nôtres nous profite comme à eux. Elle ébauche la solidarité, elle met en action et en mouvement et fait marcher, pour ainsi dire devant nous, la sainte formule : Liberté, Egalité, Fraternité. C'est la communion avec nos frères moins heureux : nous apprenons à les servir et ils apprennent à nous aimer. C'est en pensant à cette petite œuvre. Monsieur, que je crois pouvoir faire un sacrifice d'amour-propre et autoriser la publication souhaitée par vous. Le produit de cette publication contribuera à former la liste civile de mes petits enfants indigents.

« Voici l'hiver, je ne serais pas fâché de

donner des vêtements à ceux qui vont en haillons et d'offrir des souliers à ceux qui vont pieds nus. Votre publication m'y aidera, ceci m'absout d'y consentir. J'avoue que je n'eusse jamais imaginé que mes dessins, comme vous voulez bien les appeler, puissent attirer l'attention d'un éditeur connaisseur tel que vous, et d'un rare artiste tel que M. Paul Chenay. Que votre volonté s'accomplisse, ils se tireront comme ils pourront du grand jour pour lequel ils n'étaient pas ^aits, la critique a sur eux un droit dont je tremble pour eux. Je les abandonne, je suis toujours sûr que mes petits pauvres les trouveront très bons.

u Publiez donc ces dessins, monsieur Castel, et recevez avec tous mes vœux pour votre succès, l'assurance de mes sentiments les plus distingués.

Dans la belle lettre qu'on vient de lire, Victor Hugo exprime des sentiments évangéliques dignes de saint Vincent de Paul, mais si les phrases sont harmonieuses et pleines

"vjnîvorsTtas" BIBUOTHCCA

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d'un souffle éloquent de charité démocratique à l'adresse de la galerie, il y avait beaucoup, hélas! à en rabattre sous le rapport de la réalité.

Voici la vérité : Victor Hugo n'a jamais fait d'autres sacrifices pour les enfants pauvres que celui d'assister un instant à leur repas et de prêter une pièce dans sa maison en hiver et un coin de son jardin en été, pour placer leur couvert. Depuis longtemps, au contraire, M""^ Hugo, navrée de la misère qu'elle avait sous les yeux, avait vainement sollicité son mari de lui accorder, quelques subsides dans le louable but de la soulager, celle des enfants surtout, des enfants catholiques, français pour la plupart, ou irlandais, toujours abandonnés les uns et les autres par la bienveillance protestante anglicane qui ne secourait que les siens, et refusait impitoyablement son aide aux autres. Tout cela causait à ma charitable belle-sœur d'inexprimables tristesses. Ce fut alors que, voyant l'inutilité de ses tentatives auprès de son mari qui lui reprochait l'excès de ses dépenses. M""* Huso, dont le seul luxe était

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Ici bienfaisance à laquelle elle ne pouvait suflire, résolut de s'adresser à ses amis de Paris et de les intéresser au sort de ses protégés; c'est pendant le séjour qu'elle fit à Paris, vers cette époque, qu'elle réussit à recueillir l'argent nécessaire aux premiers besoins de l'inslilulion fondée par elle. A son retour, elle rapporta un énorme lot de vêtements et put constituer un fonds de réserve, pour la continuation de son œuvre.

C'est donc bien à elle, à son activité, à ses démarches, à sa chaleureuse sollicitude et à son ardente charité à laquelle elle parvint à associer ses nombreux amis, que les enfants pauvres de Gueinesey ont dû les quelques adoucissements apportés à leur infortune, de son vivant, et^pi'un petit capital de réserve a pu leur continuer après elle, si ses intentions ont été remplies.

C'est bien à "SV^' Hugo, à sa mémoire, et non à d'autres qu'ils doivent apporter leur tribut de gratitude. Victor Hugo n'y fut pour rien et ne sortit pas de sa poche un maravédis pour le repas des enfants pauvres dont

il s'attribue pourtant le mérite dans sa lettre à Castel.

En réalité, A'ictor Hugo voulait donner à ses droits d'auteur provenant de l'album des dessins, une autre destination : il pensait prélever dessus un cadeau, qu'il aurait offert en deux parts, à la Société des Gens de lettres, et à la Société des Auteurs dramatiques. La Société des Gens de lettres n'avait pas craint, sous d'inqualifiables pressions, de rayer son nom de la liste des présidents honoraires et c'était le moment que Victor Hugo choisissait pour lui faire un cadeau. Auguste Vacquerie écrivit à ce sujet une lettre très digne à M""^ Hugo : je l'ai retrouvée dans les papiers que ma belle-sœur m'a légués, et Vacquerie, à qui j'offrais de la rendre, refusa de la reprendre, m'autorisant à en faire l'usage qui me conviendi-ait. La voici :

(( Chenay sort d'ici ; je lui ai lu la lettre de votre mari, mais je ne la lui ai pas donnée, et je l'ai même déchirée devant lui. Je vais vous expliquer cette énigme : dans cette lettre, votre mari demande des droits d'auteur,

mais pour les donner aux caisses des Gens de lettres et des Auteurs dramatiques. Or, je trouve insensé et impossible qu'il les leur donne. La Société des Gens de lettres vient d'être ignoble pour votre mari : elle a rayé son nom de la liste des présidents honoraires. Répondre à cette insolence par une donation, ce serait d'une grandeur par trop chrétienne ; votre mari aurait l'air de supplier, de chercher à les attendrir, d'acheter leur bonne grâce, La société ne pourrait guère éviter de le renommer président, si elle acceptait son argent ; mais il n'est pas démontré qu'elle accepterait, le comité est composé de bonapartistes, Thierry, Francis Wey, etc, ...

'( La caisse s'alimentant principalement des bienfaits de Walewski, on craindrait que l'argent de votre mari n'effarouchât l'argent ministériel : or, on pourrait renvoyer à votre mari son cadeau. Quand j'ai dit à Meurice que votre mari pensait à donner l'argent à ces gens-là, il a bondi.

« Que votre mari ne fasse pas cela, qu'il ne collabore pas aux charités des ministres,

qu'il ne s'expose pas à se faire renvoyer son argent.

« La Société des Auteurs dramatiques no vaut guère mieux : elle serait cent fois supérieure, que votre mari ne devrait non plus rien lui donner. On dirait : il donne à cellelà parce qu'elle ne l'a pas rayé de la liste : il est furieux d'avoir été rayé : donc impossible de donner à la Société des Gens de lettres et impossible de donner à l'autre société sans donner à la première.

« La conclusion est que votre mari fera très bien de garder ses droits d'auteur pour lui-même. Comme j'espère qu'il se décidera à ce parti, le seul raisonnable, je n'ai pas voulu qu'il existât une lettre où il promît de donner ses droits d'auteur aux caisses des sociétés, et j'ai déchiré la lettre. Conseillez donc à votre mari de garder l'argent, et après, conseillez-lui de ne pas exiger ses droits tout d'un coup, l'éditeur qui fait l'affaire n'a pas beaucoup d'argent comptant, il voudrait que votre mari se contentât, par exemple, de trois mille francs donnés avant la publication, et ensuite les bénéfices se

partageraient par tiers, entre votre mari, Chenay et l'éditeur : quant à la condition de ne paraître qu'après les Misérables, il va, sans dire qu'elle est acceptée.

« Si votre mari consent dans ces termes il sera bien aimable d'écrire le plus tôt possible quatre lignes que Chenay puisse montrer à son éditeur. »

L'album des dessins parut enfin, je détache ce fragment des magnifiques pages dont Théophile Gautier avait enrichi ce livre.

(( Il n'est pas difficile de deviner au prodigieux sentiment de l'écrivain qu'il eût été aussi aisément un grand peintre que grand poète ; la puissance d'objectivité qu'il possède lui eût servi pour les tableaux, comme elle lui sert pour des pages et pour les livres: mais il n'a pas poussé plus loin qu'un simple délassement cette faculté naturelle, sachant

que ce n'est pas de trop de tout un homme pour un art.

« Le dessin n'est donc pas une prétention chez Victor Hugo et si parfois on a vu d'illustres maîtres tirer plus de vanité d'un talent secondaire que de l'art qui faisait leur gloire, ce n'est pas le cas de notre poète, il a fallu la sainte institution d'une œuvre charitable pour qu'on pût lui arracher la permission d'éditer les croquis. On sait, luimême y fait mainte allusion dans des vers, quel infatigable promeneur c'était que Victor Hugo ; pensif et mystérieux rôdeur, il aime à surprendre la solitude dans l'abandon de ses attitudes secrètes, à venir chez la nature à l'heure où n'attendant personne elle reste en déshabillé et ne compose pas son visage. II erre à travers les prairies lorsque sur les rougeurs du soir les files de peupliers prennent des silhouettes étranges, et ressemblent à des processions de fantômes, et le matin quand le frisson de l'aube fait grelotter le vieil orme convulsif au bord d'une route baignée d'ombre. Un passant rêveur a remarqué ce tremblement noir, sur les blancheurs

livides de l'aurore, et vous les retrouverez dans une strophe ou un dessin. »

Paul de Saint-Victor à qui Victor Hugo écrivit un jour : (( on ferait un livre rien que pour vous faire écrire un article », s'exprima ainsi :

« Dès le premier coup d'œil, ces dessins font songer aux paysages de Rembrandt : le dessin explique l'écrivain, Victor Hugo dessinant sur les marges de ses manuscrits c'est Michel-Ange traçant ses sonnets sur le socle de ses statues et les bordures de ses fresques. »

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