LES BONNES ŒUVRES DE M'"° HUGO
naître les grandes vérités qu'il importe à tout homme de connaître, etc. »
La pensée déterminante de Victor Hugo à ce sujet a été puisée dans le souvenir du rapport d'une commission d'enquête législative adressée à l'école de médecine en 1848 pour examiner les causes de la misère de l'eiFfance : il fut établi, d'après cette enquête, qu'on pouvait guérir le rachitisme et les maladies scrofuleuses en donnant aux enfants de la nourriture animale et du vin. Ces deux moyens curatifs furent indiqués pour améliorer l'état général de la santé en France. Les médecins, qui firent l'enquête, déclarèrent que si l'on donnait aux enfants, une fois par semaine, un repas substantiel (de la viande et un peu de vin), on améliorerait leur état physique.
L'institution fut résolue à Guernesey. J'ai dit d'autre part d'où les fonds i)rovinrent. Le dîner des enfants pauvres eut lieu le jeudi. C'étaient toujours les mêmes, alin de pouvoir constater les progrès et les améliorations produites, mais le nombre augmentait chaque semaine : ils étaient huit en corn-
mençant, et la deuxième année, ils étaient vingt-deux : catholiques, protestants, Anglais, Français, Irlandais, sans distinction de religion et de nation.
M'"'' Victor Hugo se faisait un devoir et un grand plaisir de les servir elle-même, ai- ^e de sa fille et de sa sœur. Toute la maison se joignait à elle et ce jour du dîner des enfants était une fête de famille à laquelle tout le monde prenait une joyeuse part.
Pendant les belles journées, la table était dressée, en plein air, dans le jardin; chacun circulait autour. A chaque nouveau plat, c'étaient des cris de joie, mais elle ne connaissait plus de bornes à l'arrivée de la surprise du plat sucré. Cette gaieté naïve et expansive se communiquait à l'assistance, et tout le monde était joyeux de cette joie folle et sincère, excepté — il y avait une exception — Marianne, la cuisinière bie tonne, la madrée. Cette fdle avait su prendre un grand empire sur Victor Hugo qui lui accordait toute sa. confiance dont elle s'empressait d'abuser. Sa puissance n'avait pu vaincre la volonté du maître au sujet du
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dîner des enfants. Elle avait cédé parce qu'il ne lui coûtait rien, à lui. Quelle était la cause de cette influence, nul n'aurait pu le dire; c'était peut-être l'économie soi'dide qu'elle affectait. Quoi qu'il en soit, elle en usait et en abusait pour faire le mal. Elle tyrannisait toute la maison, maîtres et gens de service; elle mettait quelquefois même de l'arrogance dans son air ou dans ses réponses à M"' Hugo, ce qui m'exaspérait. Sa dévotion était hypocrite et farouche, fanatique et intolérante jusqu'à la cruauté. Véritable inquisiteur en jupons, tourmenteur sans sexe, elle était impérative et inflexible. Le dîner des enfants était un supplice pour elle, car il y avait parmi eux plusieurs protestants qu'elle appelait mécréants et parpaillots. Elle aurait volontiers brisé et brûlé les objets qui leur avaient servis comme elle les aurait volontiers brûlés eux-mêmes. Avec une grande ostentation elle paraissait prendre une vive sollicitude aux intérêts de son maître, ce qui flattait Victor Hugo. Ce désintéressement lui a, je crois, servi à se constituer en peu d'années un capital rondelet,
avec lequel elle a pu retourner vivre rentière en Bretagne, y faire ses dévotions fréquenter M. le recteur et persécuter ses collatéraux, en attendant quelle les fasse hériter de ses honnêtes économies.
Un dessin qui représente le dîner des enfants a été fait d'après une photographie prise sur nature; il n'y avait encore à cette époque que huit enfants. M"" Hugo les sert, assistée de deux servantes : Victor Hugo, dans le fond, avec Kesler; l'auteur de ce livre, sur un plan plus rapproché, lit un journal, tout en assistant à cette scène intéressante. M. Henett de Kesler que je viens de nommer était un proscrit très pauvre et très digne, qui n'avait pour subsister, que quelques maigres leçons de français qui ne pouvaient lui suffire que par excès de privations; il était quelquefois invité à dîner à Hauteville-House. Lorsque Victor Hugo eut son anthrax, parents et domestiques étaient épuisés de fatigue, car il fallait passer toutes les nuits auprès du malade. On se mit en quête, sans parvenir à le trouver d'un garde
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qui pût remplir les conditions exigées par le malade.
Kesler ayant connu cette circonstance offrit très bravement de passer toutes les nuits, ce qui était absolument nécessaire à cause des nombreux pansements ordonnés par les médecins de deux heures en deux heures. Il fit ce qu'il avait offert et promis, se contentant de deux ou trois heiu^es de sommeil dans la journée pendant lesquelles il était remplacé par des serviteurs; il passa vingt-huit nuits de suite au chevet de l'illustre malade, lui faisant ses pansements, et lui administrant les remèdes et les bouillons, aux heures fixées par les médecins.
Grâce aux soins et à la sollicitude de l'entourage et au dévouement de Kesler, le poète fut remis sur pied ; la convalescence fut longue. Tout le monde avait admiré, même les médecins, la constance de ce garde-malade dévoué et persévérant, quoique improvisé. Victor Hugo, en l'invitant à dîner chez lui, un jour par semaine, crut certainement, par cette munificence, s'être
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acquillé envers lui, de tout devoir de gratitude.
Plusieurs années après, le pauvre JCesier, poussé par d'impitoyables exigences fut dans la nécessité de solliciter un emprunt; il s'adressa à Victor Hugo dans sa détresse. A sa demande inattendue le maître prit son grand air solennel, le priant d'attendre, et après plusieurs minutes de montées et descentes par les escaliers comme pour aller chercher très loin une grande somme, il revint et en lui remettant une guinée : « Voilà, mon cher Kesler, tout ce que je puis vous offrir; mais je vous en prie, ne m'en reparlez jamais. »
Quelque temps après, la misère et la maladie eurent accompli leur œuvre; Kesler mourut. Victor Hugo prononça sur sa tomne le jour des obsèques un superbe discours socialiste et fraternel.
M™*' Victor Hugo; son iiitarissal)le bonté ; confidences. — Histoire d'un flagrant délit. — Un crêpage de chignons liomorique. — Adèle Hugo ; scène de famille. — Une soirée historique ; Rupture de Victor Hugo avec le prince Louis Napoléon. — Le banquet des Misérables.
Victor Hugo se levait matin, faisait une toilette longue et détaillée, terminée par une douche générale glacée. 11 recueillait alors sur le plancher de sa chambre les notes sténograpliiées, produit de ses inspiralions nocturnes, les plaçait en leur ordre, après les avoir traduites, silr de les retrouver au moment voulu, car la prodigieuse mémoire du poète se doublait d'une faculté spéciale, qui lui permettait d'oublier et d'effacer de son souvenir ce qu'il avait emmagasiné dans le coffre aux manuscrits jusqu'au jour où il en avait besoin.
Il savait toujours où retrouver un vers, une pensée ou une strophe même plusieurs années après les avoir écrites.
Il considérait la mémoire comme le don le plus précieux d'un poète et il avait inventé, pour la conserver robuste, une gymnastique de mnémonique qui développait cette faculté et la maintenait en vigueur.
Aussitôt après avoir accompli ces premiers soins, il sortait seul, allait voir son notaire ou son agent de change, s'occupait de ses affaires et rentrait très exactement déjeuner à midi. C'est à ce repas qu'il invitait quelquefois les étrangers; il se composait invariablement de poisson frais et de viandes froides, veau, bœuf et mouton. La conversation était générale, mais Victor Hugo n'y prenait part que pour résumer et conclure la discussion, à laquelle il n'avait eu jusque-là qu'une part peu active.
En sortant de table, chacun se rendait dans la salle de billard, pour prendre connaissance du courrier et des journaux, puis le maître allait se mettre au travail et chacun
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l'imitait; la maison alors devenait silencieuse.
Vers les quatre heures, Victor Hugo sortait, rarement seul; il proposait souvent une promenade et pendant mes séjours à Hauteville-House, il m'offrait toujours de l'accompagner. Nos courses à travers l'île se prolongeaient jusqu'au dîner.
Lorsqu'il dînait chez lui, il invitait toujours un proscrit et quelques personnes venaient le soir, La famille Nicolle-Duverdier, avec son joyeux cortège de jeunes garçons et de jeunes fdles apportait dans cette triste maison un élément de gaieté qui animait un peu ces austères et tristes réunions. On parlait politique, littérature et arts; on organisait une poule au billard à laquelle tout le monde participait; le maître était acharné à vouloir blouser ses adversaires, puis après avoii' joué à son tour, il allait reprendre sa place dans le groupe des causeurs. Les dames sérieuses après avoir applaudi aux exploits des joueurs dissertaient sur les dernières créations de la mode parisienne et l'économie domestique; Victor
Hugo disparaissait toujours à dix heures...
Plusieurs fois par semaine le grand homme dînait chez M""* Drouet et ses fils l'y accompagnaient. Il retrouvait là toute la colonie augmentée des nombreux admirateurs qui se faisaient présenter au poète, trônant dans ce milieu choisi et trié par elle sur le volet, hiulile d'ajouter que le maître y était l'objet d'un culte fanatique et le point de mire de toutes les attentions et de toutes les prévenances.
La sollicitude affectée de la maîtresse de maison donnait le ton à ses invités, qui fai^ salent assaut de flatteries.
La table était exquise et l'amphytrione en soignait elle-même les moindres détails afin de faire jouir Victor Hugo et ses invités de tous les raffinements qu'on trouve dans une maison aisée qui veut retenir et ramener ses hôtes.
Entre cette agréable maison et Hauteville- House, le contraste était frappant. La plus stricte économie régnait, par ordre du maître, dans le service de la maison familiale, tandis que chez l'épouse de la main gauche
rien n'était épargné; la bonne chère et les vins les plus exquis y rendaient tout le monde gai et heureux. M"^ Drouet mettait au besoin la main à la pâte, et Victor Hugo trouvait dans celte maison hospitalière une cuisine très soignée qui remplaçait avantageusement le poisson équivoque ou la viande douteuse accommodée au poivre rouge et au vinaigre par la vieille et cupide servante bretonne.
Ces soirs-là, qui se renouvelaient trois fois par semaine, M""^ Victor Hugo, après le lugubre dîner de cette mégère qui agissait en maîtresse de maison, se retirait tristement en sortant de table, suivie de quelques amis fidèles, dans un des grands salons de Hauteville-House, à peine éclairé de quelques bougies nébuleuses ou de quelque bec de gaz fumeux.
Au commencement, une conversation quelconque qui aboutissait toujours au chapitre des souvenirs du passé. Les indifférents
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s'éclipsaient de bonne heure à la faveur de la demi-obscui'ité;la Mlle du poète, Adèle, qui se rappelait les fêles d'autrefois et rêvait les distractions et le bonheur de son âge, dont elle sentait douloureusement les dures privations, rentrait dans sa solitaire cellule de jeune fille, confier à son clavier le secret de son cœur attristé par les rigueurs paternelles, et les mélancolies de son esprit rêveur. Bientôt il ne restait plus avec M""^ Hugo qu'un ou deux intimes et celui qui écrit ces lignes. Elle passait alors en revue les années heureuses de sa jeunesse, se laissait envahir par ses souvenirs et les racontait avec une éloquence attendrie, une grâce et un charme attachants.
Elle savait donner aux événements qu'elle rappelait et aux anecdotes qu'elle contait, un tour familier et persuasif qui en doublait l'intérêt. Elle parlait de son enfance, de sa jeunesse, de son amour, du mariage, des débuts du ménage, des efforts du poète et de ses luttes, des premiers succès et de leurs joies. Tout était alors rayonnant de jeunesse et d'espérance.
Ce pendant, ou avait entendu rentrer le maître, qui, en montant à son appartement aérien, avait passé devant la porte du salon où étaient sa femme et ses amis; les domestiques étaient couchés; il se faisait tard. Et cette excellente femme, entraînée malgré elle par ses souvenirs, se laissait aller à des confidences qui nous faisaient connaître avec précision des détails inconnus et inédits de la vie du poète. Elle avait souffeit et elle éprouvait un soulagement à ses souffrances en les racontant à des amis sûrs et dévoués... Elle pardonnait de grand cœur, mais ne pouvait oublier les tortures qu'elle avait dû se résigner à subir sans les avoir méritées.
Ces récits faisaient connaître la grande âme de cette noble femme; l'écouter, c'était la connaître, c'était l'aimer davantage. Pourtant son pauvre cœur meurtri, incapable de haine, n'avait de ressentiment contre personne. Elle était, au contraire, prête à épuiser ce qui lui restait de forces et d'énergie à se sacrifier encore, ne goûtant plus
(le vrai boiilieur que dans rexercice tic sa charité et dans l'affection de ceux qu'elle aimait.
L'épouvantable calaslruplie de Villequier du 4 septembre 1843 où sa lille aînée, Léopoldine Hugo avait été engloutie dans la Seine avec son mari, la hantait toujours. Ce terrible souvenir ne pouvait s'effacer de sa mémoire, même pour un instant, et il revenait toujours dans ses épanchements douloureux dominant de beaucoup ses autres chagrins. Une confidence en amenait une nouvelle, et elles se soudaient les unes aux autres. Elle s'ouvrait à nous de ce qui lui avait été le plus amer; son exaltation naturelle prenait alors une éloquence tragique qui la soulageait.
La sincérité des amis qui l'écoutaient tout en cherchant à calmer son agitation nerveuse, dissipait peu à peu cette espèce de griserie que produit sur certaines organisations l'effervescence exagérée, inconsciente, des faits qui ont impressionné vivement leur imagination. Rien ne l'avait plus cruellement frappée dans sa vie d'épouse que la
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