scène di'aniati(]UL' qui suivit le llagrant délit avec M
Victor Hugo avait l'habitude de rentrer très tard dans la nuit. Sa jeune femme ne pouvait se résoudre à se mettre au lit avant de l'avoir vu ou entendu rentrer. Ce soir-là, lasse de l'attendre et prise d'inquiétude, elle allait s'habiller pour courir aux nouvelles lorsqu'elle entendit ouvrir la porte de l'appartement. C'était lui; vivement elle se coucha : il était quatre heures du matin. A peine était-elle au lit que, contrairement à son habitude dans de pareilles circonstances, Victor Hugo entra chez sa femme et, avant de dire un seul mot, se mit à genoux devant elle^ Etoimée de cette attitude, M""^ Hugo, prévoyant un gi'and malheur, fut prise d'une crise nerveuse, qui permit à son mari de se ressaisir et de la prévenir qu'il avait à lui faiie une confidence ou plutôt une confession de la plus haute gravité. Ce préambule n'était pas pour calmer la crise convulsive qui terrassait la pauvre femme : « Faites-moi la grâce de m'écouter et, d'avance, pardonnez-moi, car je suis cou-
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pable envers vous, lui dit-il. » Et, sans lui laisser le temps de répondre, il lui raconta la scène épouvantable qui s'était passée et les suites terribles que menaçait de lui donner le mari outragé qui ne parlait de rien moins que de faire enfermer sa femme à Saint- Lazare. Le poète, à genoux, priait, suppliait; il demandait grâce à la victime en faveur des coupables. Quoique blessée, la nature généreuse de M"* Hugo s'enthousiasma dans un admirable élan, elle promit plus qu'il ne lui demandait et fit plus qu'elle n'avait promis, car elle sauva les deux complices.
Aussitôt le jour venu, elle, l'offensée, le cœur saignant, courut chez l'époux outragé et en obtint de lui permetti-e d'emmener ellemême la jeune femme coupable dans un couvent oîi elle espérait pouvoir la faire entrer immédiatement comme pensionnaire, la cacher ainsi à la malignité publique, et la soustraire .au pire châtiment, à celui que tous redoutaient le plus, le scandale public; elle espérait ainsi obtenir l'apaisement, en attendant l'oubli. Elle réussit, mais la colère des pensioanaires du couvent ne connut plus
de bornes, lorsqu'elles apprirent que la jeune femme était l'héroïne de l'aventure dont tout le monde s'occupait déjà depuis la veille. M""* Hugo insista courageusement, et réussit dans sa généreuse entreprise.
Oubliant ses propres blessures, elle nous faisait quelquefois rire aux larmes par le récit piquant et spirituel de certaines scènes moins dramatiques, mais qui ne manquaient pas non plus de pittoresque.
Elle avait vingt-six ans, lors de l'aventure de M""^ *", ce qui lui permettait de préciser et de dater ses souvenirs. Elle nous a raconté avec brio une histoire de crêpage de chignons homérique et qui fut un peu scandaleuse à l'époque, car elle se passa devant témoins, venus là par hasard, entre ses deux rivales, justement M""^ *** et Juliette, dans une maison tierce, où \ iclor Hugo avait donné rendez-vous à l'une d'elles ; l'autre l'avait su, et les deux poules jonchèrent de débris le champ de bataille que le coq avait préalablement déserté. La victoire resta, par la suite à Juliette, mais qui Uni sa !
M""^ Hugo, qui nous témoignait tant de con-
liaiice et nous faisait toucher les plaies secrètes de son cœur meurtri, avait un esprit très cultivé, doué, ce qui est plus rare, d'une généreuse et tolérante bienveillance.
Elle était indulgente et sa bonté savait atténuer et pardonner les faiblesses d autrui; elle avait gardé une fidèle affection à ses anciens amis, ceux de la première heure surtout, qui l'avaient connue jeune, avaient assisté à son mariage et à la naissance de ses enfants.
Le plus intime et le premier en date était Auguste de Châtillon, peintre et poète connu de la génération actuelle par son petit poème de la Levrette en paVtot; il avait été lié avec Victor Hugo dès ses débuts, il était du même âge et faisait pour ainsi dire partie de la famille ; il avait dessiné ou peint les portraits des grands-paients et des enfants et il était l'auteur d'un grand tableau représentant toute la famille assistant, réunie dans la petite église de Fourqueux, à la première communion de Léopoldine, l'aînée des fdles
du poète qui épousa Charles Vacquerie et mourut si tragiquement avec lui à Villequier en faisant leurs visites de noces.
Ce fut pendant un de ses voyages à Paris que M""^ Victor Hugo connut la déplorable situation d'Auguste de Chàtillon, cet ami des premiers jours. A son retour elle en fit un récit navrant à son mari, en ma présence, espérant qu'elle le déciderait à ouvrir sa bourse à l'ancien et fidèle ami. Mais elle ne put, malgré la chaleur de sa prière en faveur de leur vieux compagnon de jeunesse, obtenir la moindre avance d'argent, ni même l'autorisation d'inviter le pauvre artiste à venir passer quelques semaines à Hauteville- House où il aurait pu oublier un peu, près de ses vieux amis, l'âpreté du sort et les dures épreuves qu'il traversait. Victor-Hugo fut sourd et inflexible à toutes les tentatives.
« J'ai horreur des parasites », dit-il et il imposa silence à sa femme avec un tel froncement de sourcils que les choses durent en rester là.
Peu de temps après le pauvre poète qui
n'avait rien su des pourparlers le concernant, était complètement à bout de ressources et traversait une période de misère si noire et si aiguë qu'il se résigna à imposer silence à sa fierté, et à solliciter de son vieil et illustre ami un secours d'argent, certain que cette unique et bien tardive démarche serait favorablement accueillie.
Sa lettre était déchirante, mais ce fut de l'éloquence et de la prose perdues, car Victor Hugo ne farda jtas à lépondre, mais, contrairement à l'espoir de l'infortuné, par un refus formel et motivé : le grand homme invoquait ses lourdes et nombreuses charges et ajoutait qu'en ce bas monde chacun gravissait son Golgotha...
Cette réponse fut connue, et le mot fit rapidement fortune dans le clan bohème, à ce point que quelques jours après, dans tous les ateliers et les cafés d'artistes, on se passait, au Rat-Mort et à la Nouvelle-Athènes, les copies d'une nouvelle complainte du graveur-chansonnier Pothey, sur un air connu dont chaque couplet se terminait par les mots : <( Doucement je golgothe. » Afin d'être
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rigoureusement exact, je dois ajouter, que quelques mois auparavant, le grand poète d'Hauteville-lIouse avait encaissé comptant 300.000 francs pour le manuscrit des Misérables, et les avait pieusement et intégralement employés à augmenter son avoir à la Banque de Belgique, dont il était devenu un des gros actionnaires.
Obligée de compter parcimonieusement avec les faibles et insuffisantes ressources qu'elle ne pouvait obtenir qu'à grand'peine de son mari, il était impossible à M""^ Hugo d'être prodigue, mais elle était charitable et bonne, et, contrairement à son mari, elle donnait sans compter pour le seul plaisir d'être utile et de soulager les infortunes qu'elle découvrait.
On a pu voir qu'après avoir été rayé de la liste des Présidents honoraires de la Société des gens de lettres, Victor Hugo avait poussé l'abnégation jusqu'à vouloir donner à cette société et à celle des Auteui-s dramatiques les trois mille francs qu'il avait exigés et reçus d'avance sur la pubUcation de VAlbum des dessins qui allait paraître. Un sait com-
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ment il renonça à faire celte libéralité intéressée qui ressemblait fort à un acte d'humilité, après avoir connu l'opinion un peu rudement exprimée d'un ami dévoué qui avait une grande et légitime influence sur ses actions et ses décisions, et surtout dans la crainte qu'on lui faisait concevoir du mauvais effet que produirtiit cette réclame peu digne de lui.
La souscription Lamartine, le don à la femme Doize et le cadeau aux conducteurs d^omnibus devaient produire un effet plus direct et plus populaire et cet argent donné ainsi serait un bon placement, car ces générosités seraient annoncées et proclamées à grand orchestre par les mille voix de la presse surchauffée par ses nombreux amis qui s'occupaient déjà à dorer la légende, préparant ainsi les apothéoses futures. En attendant, cela faisait vendre les volumes et servait à construire le piédestal en attendant la statue.
A partir de cette époque je ne retournai à Guernesey qu'à de rares intervalles, et
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mes séjours y étaient plus courts. D'ailleurs la maison était souvent déserte. Victor Hugo faisait de nombreux voyages, accompagné d'un de ses fds et de M""^ Drouet. Mon refus de faire partie de la première caravane qu'il avait organisée pour aller excursionner dans ce merveilleux pays des Ardennes l'avait mécontenté; il se doutait du véritable motif. J'étais d'ailleurs fidèle à l'amitié, je me devais à M"* Hugo qui était déjà malade à Bruxelles.
J'avais promis d'aller la rejoindre à Spa, oii elle devait faire une cure, et d'y passer quelques semaines avec elle et sa fdle Adèle, la seconde fille du poète, dont la nervosité s'était accrue à la suite des événements de toutes sortes auxquels elle avait assisté, au cours de cette délicate période de transition pendant laquelle la jeune fille se développe. Elle était devenue un peu misanthrope par l'isolement où elle se trouvait à Hauteville- House, sans relations extérieures ; ses frères avaient, chacun de leur côté, des habitudes, des affections et des travaux qui occupaient tout leur temps, excepté les
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heures et les jours où ils assistaient aux repas de famille; Adèle n'avait que son piano sur lequel elle se livrait, sans méthode bien précise, à un vagabondage musical solitaire, qui laissait pleine liberté aux folles idées de son cerveau et aux aspirations de son âme.
Personne n'écoutait la musique qu'elle composait : elle n'avait d'ailleurs aucune prétention à la produire, mais, pendant que ses doigts parcouraient capricieusement le clavier, son esprit travaillait et son cœur se gonflait à la pensée et au souvenir de certain jeune et bel officier avec qui elle avait échangé quelques paroles, l'année précédente, à Brighton où elle avait passé quelques semaines en compagnie d'une gouvernante.
J'étais à Hauteville-House à l'époque de son retour, et son état fébrile et nerveux me frappa. J'eus bientôt l'explication de cette nervosité, car ce fut moi qu'elle prit pour confident de l'état de son cœur et de son intention arrêtée de brusquer les événements. En ma qualité de grave confident, je lui conseillai d'en parler préalablement à sa mère, qui avait toute autorité pour la con-
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seiller et êtro son interprète près de son père. En altcndant, lui dis-je, patientez un peu, réfléchissez, et surtout ne brusquez rien. Elle n'avait aucune confiance dans la volonté et l'énergie de sa mère, qui n'était que bonté et indulgence, et dont l'autorité paternelle aurait vite raison. Je voyais bien qu'elle ruminait un projet scabreux qu'elle voulait réaliser elle-même sans prévenir personne. Elle le mit à exécution d'une façon inattendue devant toute la famille réunie à l'heure du déjeuner.
Au milieu du calme le plus parfait, s'adressant à son père : «. Je veux me marier, mon cher père, lui dit-elle avec respect, j'ai 30 ans, étant née en 1830, je suis donc majeure et je désire ne pas rester vieille fllle. » (Stupéfaction générale.) Le faciès du père de famille pâlit affreusement, et une légère mousse blanche apparut entre ses lèvres serrées. Après avoir quelque temps réfléchi, il se leva, terrible : « Vous avez résolu, lui dit-il, en la regardant avec colère, vous avez résolu de disposer de votre personne sans me consulter, et vous aggravez
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votre altitude arrogante en invoquant votre majorité; vous êtes une mauvaise fille, et il ne me reste plus qu'à me retirer et à réfléchir sur ce que j'ai à faire. » Et il quitta la salle à manger, seul, à pas comptés. Je n'oublierai jamais celte scène tragique, dont l'intensité se décuplait par l'importance do l'acteur principal. 11 fut invisible pour tous ce jour-là et il dîna chez ]\P* Drouet...
Cette triste scène pouvait et devait avoir un résultat contraire à celui espéré par la pauvre Adèle, déjà mûre pourtant. Tous les témoins présents à cette scène pensèrent avec raison que la violente sortie du maître avait pour but de retarder indéfiniment le mariage de sa fdle, et par là même le rendre impossible, à cause de la dot qu'il ne pouvait se dispenser de lui donner, ce qui eût été pour lui le fond d'un amer calice à avaler.
Le maître ne voulait pas se séparer de son magot qu'il aimait à voir grossir et à caresser. Pauvre Adèle, elle aimait son bon oncle qui la consolait, et elle aivait confiance en ses conseils lorsqu'elle se plaignait à lui des rigueurs paternelles. Sans lui dire toute ma
pensée sur la détestable parcimonie du poète, je cherchai à lui faire espérer une inlorveiiliou collective de la iamille et j'ajoutai (pie, d'ailleurs, le père avait le devoir de ne consentir au mariage de ses enfants qu'après références et réflexions. Je savais bien, au fond, à quoi m'en tenir, et Emile de Girardin, l'homme le plus positif de la terre, qui aimait beaucoup Victor Hugo et sa famille, et qui, plus tard, me parlait de ces fajts, regrettait que le poète n'eût pas franchi la mer pour aller en Amérique où il aurait richement établi ses enfants.
Sans aucun parti pris, il est permis d'attribuer le malheur d'Adèle au peu de sollicitude de son père à remplir ses fonctions de père de famille et à l'effroi que sa terrible colère blanche lui avait causé, car on peut dire que c'est de ce jour qu'elle prit la funeste détermination de se marier et de suivre un indigne époux. La maladie mentale qui en a été la suite a pu être exagérée et mal comprise. 11 lui aurait fallu être traitée par l'affection et la douceur, comme elle avait le droit de l'être, ce qui aurait exigé des dé-
vouements continuels, des soins amis, une sollicitude et une tendresse de tous les instants, mais cela fut remplacé par l'horrible souffrance de ne voir, dans ses moments lucides, que des aliénés, des malades et des prisonniers, au lieu de la liberté, du grand air et de gens aimés. Et cette pauvre Adèle est plusieurs fois millionnaire.
Il faut bien le dire, si ^"icl()r Hugo étail un père et un parent illustre dont ses enfants et sa famille pouvaient se glorilier, il manquait en réalité de tendresse pour les siens et son égoïsme est devenu légendaire.
Victor Hugo était un artiste, un très grand artiste qui savait merveilleusement exprimer les divers sentiments, même ceux qu'il ne ressentait pas; il li'ouvait, à volonté, des expressions de tendresse, comme plus tard de colère et de l'indignation dans son vaste et merveilleux génie, suivant les exigences
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de son intérêt ou de son ambition... Je justifie ce que j'avance. Au commencement de la présidence de Louis-Napoléon, Victor Hugo donnait une grande soirée dans les salons de sa nouvelle demeure, rue d'Isly, n° 5. M"" Victor Hugo avait inauguré pour la première fois, ce soir-là, la nouvelle formule devenue depuis générale : « Madame la vicomtesse Victor Hugo restera chez elle ». Les salons étaient combles. Pressentant que quelque chose d'important allait se produire, les nombreux amis du poète, et ceux non moins nombreux attirés par l'espoir de profiter de l'élévation probable et de la haute fortune cei'taine du maître de la maison dans le nouveau gouvernement, étaient là. On se chuchotait tout bas que le Président de la République était attendu. H y avait, paraît-il, beaucoup de vraisemblance dans les propos tenus à ce sujet et, dans les groupes fiévreux formés par un certain nombre d'invités, on ne dissimulait pas ses espérances. Le Président était alors, comme on le sait, ami du poète et sa présence à cette soirée devait, tout en réalisant les es-
pérances et les convoitises des familiers et des amis, être la sanction naturelle de celle amitié.
Les belles dames étaient sous les armes et tout était prêt pour recevoir l'hôte si ardemment attendu. Mais, au moment où la réunion battait son plein et où toutes les oreilles se tendaient à l'annonce des nouveaux arrivés, c'est le nom de monsieur Boulay de la Meurthe, vice-président de la République, qui retentit. La déception fut générale et cruelle, chacun ressentit le contre-coup de ce que dut subir l'orgueil olympien du maître blêmissant. Quelques moments après l'arrivée du second magistrat de la Républicpie, une conversation très animée s'engagea entre lui et Victor Hugo, dans le cabinet de travail du maître où ils étaient entrés. Ils en sortirent bienlôt se promenant et causant à voix basse, mais avec une grande vivacité; ils s'arrêtaient dans les profondes embrasures des fenèlies afin de s'abriter contre les regards et les oreilles aux écoutes des indiscrets et des curieux. La conférence se prolongeait, et quelques invi-
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tés plus tenaces suivaient du regard le mouvement des lèvres des deux interlocuteurs s'eft'orçant de saisir une phrase ou quelques mots de leur conversation qui leur eussent permis d'en [téiiélrci' le sens.
Un instant après, malgré la prudence diplomatique des deux éminents personnages, ils laissèrent échapper quelques lambeaux de phrases et des éclats de voix qui firent comprendre qu'il n'y avait pas accord parfait entre eux; à la fin, ils finirent même par oublier les précautions les plus élémentaires, et ceux qui se trouvaient les plus rapprochés purent entendre distinctement des paroles comme celles-ci :
« Monsieur Victor Hugo, disait M. Boulay, Monsieur le Président de la République m'a chargé de vous dire qu'il ne pouvait aller plus loin. »
— « C'est à prendre ou à laisser, répondait rageusement le poète. » Enfin, après de nombreuses et vives ripostes, ce long colloque prit fin et, comprenant que l'ambassadeur ne pouvait dépasser ses pouvoirs, Victor Hugo reconduisit lui-même avec déférence
M. Boulay de la Meurthe en lui rappelant les derniers mots de son ultimatum qui éclatèrent :
(( Dans deux heures, c'est la paix ou la guerre. »
Je tiens tous les détails de cette scène de M. Ballande, célèbre comme créateur des matinées théâtrales et historiques, qui servait à ce moment de secrétaire à M. Boulay de la Meurthe et l'avait accompagné et assisté à cette mémorable soirée. En me les communiquant, il y ajouta ces explications qui lui venaient de M. Boula-y lui-même. <( Il existait des relations intimes entre le futur Napoléon III et le poète, ils se voyaient chaque jour, soit chez ce dernier, soit à l'Elysée. Le chef de l'Etat tenait beaucoup au concours de Victor Hugo, et celui-ci ne voulait l'accorder qu'à des conditions déterminées, mais le Président qui ne pouvait plus disposer d'aucun ministère avait chargé M. Boulay de pressentir le poète et de négocier avec lui son entrée à la direction des Beaux-Arts dont on aurait considérablement augmenté les attributions, Victor Hugo re-
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fusa avec une orgueilleuse hauteur cette l'onction qu'il considérait comme intérieure à sa personnalité. M. Boulay insista néanmoins, en protestant du désir du Prince de lui être agréable, mais en njoutant qu'il avait le plus profond rogrel de ne pouvoir aller au delà de la proposition qu'il venait de lui faire. C'est à ce moment que Victor Hugo lui dit avec colère en le reconduisant : « Ceci est mon ultimatum; il .faut qu'avant deux heures, etc. »
Après les deux heures écoulées rien n'arriva.
Le grand homme en éprouva une vive irritation.
Ce fut la guerre.
L'Evénement qui avait été présidentiel, jusqu'alors, commença, dès le lendemain, une opposition acharnée contre le Président.
Peut-être eût-il mieux valu, pour le Président qu'il s'entendît avec le poète; il se serait évité, devant la postérité, ces deux terribles, pamphlets : Napoléon le pelil et les Châtiments. Il est dangereux d'avoir les poètes contre soi dans l'histoire.
En septembre 1862, une fête fut offerte à Victor Hugo par ses éditeurs, à l'occasion du succès de son livre; elle attira à Bruxelles de tous les points de l'Europe un grand nombre d'amis et d'admirateurs du poète venus pour le voir et le complimenter.
Ayant reçu une invitation très chaleureuse de Victor Hugo qui me priait d'y assister et de me réunir aux membres de sa famille, je ne pouvais me dispenser de m'y rendre. Au banquet se trouvaient réunis : Eugène Pelletan, Edmond Texier, Théodore de Banville, Nefftzer, Ghampfleury, Hector Malot, Desmarest, Legault, Charles-Louis Chassin du Progrès de Lyon, M. Low^e, pour la presse anglaise, M. Ferdry, pour la presse italienne, Pagnerre, Claye, Noël Parfait, Laussédat, Labrousse, Brives, anciens représentants du peuple, et une foule d'hommes de lettres, d'artistes, de journa-
CARACTÈRE ET HABITUDES DU MAITllE liO
listes venus de Paris et de toute la France, ainsi que de nombreux amis de Victor Hugo habitant la Belgique; parmi ces derniers le premier magistrat de Bruxelles, M. Fontainas qui avait tenu à venir saluer son illustre hôte au nom de la Belgique.
Plusieurs discours très importants furent prononcés par MM. Lacroix, un de ses éditeurs, Fontainas, premier bourgmestre de la ville de Bruxelles, Nefftzer, Berardi, etc.
Victor Hugo répondit par un de ces discours fulgurants et prophétiques, véritable manifeste de la pensée humaine où l'on croit entendre la voix de Dieu dictant les lois de l'avenir au poète inspiré, du haut de quelque mont Sinaï, et lui montrant de loin la terre promise, non pas seulement celle de la France, mais toutes celles où se réaliseront les rêves de liberté et de démocratie, qui bercent l'humanité en marche vers un avenir meilleur. On était déshabitué, dans notre pays, d'entendre de telles paroles et Victor Hugo, ce jour-là, ne parlait pas seulement de haut, il parlait d'assez près pour se faire entendre. Toute la presse d'en deçà
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et d'au delà la frontière retentit de cet admirable discours dans lequel résonnèrent toutes les cordes de la lyre humanitaire jusqu'à ce que le poète, remettant pied à terre, eût retrouvé le ton gracieux, familier et cordial, qui était aussi un de ses moyens les plus irrésistibles.
— « Etre au milieu de vous, dit-il en terminant, c'est un bonheur. Je rends grâce à Dieu qui m'a donné, dans ma vie sévère, celte heure charmante; demain je rentrerai dans l'ombre. Mais je vous ai vus, je vous ai parlé, j'ai serré vos mains, j'emporte cela dans ma solitude.
« Vous, mes amis de France (et mes autres amis qui sont ici, trouveront tout simple que ce soit à vous que j'adresse mon dernier mot), il y a onze ans, vous aAcz \u parlir presque un jeune homme, vous retrouvez un vieillard; les cheveux ont changé, le cœur non. Je vous remercie d'être venus; accueillez, et vous aussi, plus jeunes, dont les noms m'étaient chers de loin et que je vois ici pour la première fois, accueillez mon profond attendrissement. Il me semble que je respire
pai'ini vous Taii' natal que chacun de vous m'appoite un peu de France; il me semble que je vois sortir de tous les amis groupés autour de moi (juelque chose de charmant et d'auguste qui ressemble à une lumière qui est le sourii'e de la patrie. »
Louis Blanc prit ensuite la parole.