CHAPITRE VIII MADAME DROUET
Le mariage de Cliarles Hugo. — Le pique-nique annuel échoue. — Les projets de la belle Juliette. — Los moyens de séduction d'une jolie femme sur le retour. — Les origines d'une liaison durable. — Un voyage à Cythère ; l'amant, la maîtresse et l'ami, ou l'étrange aventure de Célestin Nanteuil.
Chaque année, Hauteville-House se dépeuplait à une certaine époque et une partie de ses habitants quittait pour un temps cette île qui, à la longue, devenait une prison. Victor Hugo, en homme économe, mais ami de son bien-être, partait avec M""^ Drouet pour Bruxelles qui devenait le point de départ des excursions continentales. C'est là que le maître organisait en pique-nique les voyages à petites journées à travers la Hollande et les Ardennes. Cela avait réussi
une ou deux fois, mais ses fils qui pouvaient, à prix égal, se procurer des déplacements plus en rapport avec leurs goûts et les exigences de leur âge et de leurs plaisirs, préféraient, cette année, garder leur liberté. Charles désirait rester à Bruxelles d'où il pouvait facilement faire incognito une plongée sur Paris qui l'attirait toujours; François-Victor (Toto) qui était devenu Anglais à force d'étudier cette langue à fond pour sa traduction de Shakspeare, s'en allait à Londres et pérégrinait- dans les bibliothèques du Royaume-Uni et à Strafford-sur- Avon, à la recherclîe de documents inédits pour le vaste travail qui l'absorbait.
Charles qui, par conviction ou gloriole paternelle, suivait ou voulait, pour la galerie, suivre son illustre père dans son intransigeance, revenait à Bruxelles. C'est de là qu'il écrivit à un de ses amis intimes qu'il venait de faire une perte irréparable dans la personne de sa chienne Lux, qu'il en était inconsolable, et que le profond chagrin qu'il en éprouvait ne pouvait s'atténuer que par un changement radical dans son exis-
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leiice : le niai'iage, auquel il n'avait jamais songé jusque-là. Comme il ne voulait pas froisser la susceptibilité du grand homme en faisant un nouveau voyage en France, alors qu'il lui avait laissé ignorer les précédents (et pour cause), il priait cet ami dévoué de faire part de sa détermination à quelques autres qui pourraient compatir à sa douleur, et de se concerter avec eux pour lui découvrir une femme. Les bons amis s'entremirent, et après quelques pourparlers, plusieurs allées et venues, et l'officieuse intervention de M"^ Victor Hugo la chose se conclut très rapidement.
Lorsque Victor Hugo voulait sérieusement travailler, il rentrait avant tout le monde à Hauteville-House et s'arrangeait pour y être seul quelques semaines, ce qui lui était facile à certaines époques de l'année où tous se déplaçaient. Il ne gardait alors qu'une seule domestique. Lorsque M"^ Hugo et sa fdle étaient à Paris où elles habitaient chez M"® Chenaiy, le maître dînait et passait ses soirées chez M"*^ Drouet, qui profitait habile-
ment de l'occasion qu'elle avait su doucement amener, pour consolider son empire, et se rendre un peu plus indispensable par un redoublement d'attentions et de recherches délicates. Ce n'était déjà plus la belle Juliette et elle n'élait pas sans s'en apercevoir; les cheveux blancs avaient depuis longtemps remplacé les boucles d'or d'autrefois qui faisaient les déhces de ses admirateurs, et sa taille épaissie et alourdie n'était plus celle de la svelte et gracieuse comédienne, fêlée et adulée aux jours déjà lointains où elle se montrait dans la princesse Négroni. Elle connaissait trop le cœur humain pour ne pas comprendre que sa décadence physique lui faisait perdre son principal moyen de séduction; aussi modifiait-elle ses procédés pour conserver sa néfaste influence sur le poète, et surtout sur le chef de famille. Elle attendait ainsi avec patience que la maladie de cœur de IVP^ Hugo eût accompli son œuvre implacaèle, pour réaliser enfin dans un avenir prochain le rêve de sa vie.
La mort prématurée, quoique prévue, de cette regrettée et charmante femme qu'elle
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osait vouloir remplacer, et la rentrée de V^ictor Hugo, peu de temps après, à la suite de la Révolution du Quatre-Septembre ont pu lui laisser croire à la possibilité de resserrer, d'une façon plus légitime, les liens qui l'unissaient à lui. Ce rêve caressé depuis si longtemps n'est heureusement devenu qu'une demi-réalité, lamentable pourtant et surtout funeste pour la famille du poète et pour lui-même. Henry de Pêne avait raison d'écrire le 15 mai 1885, au lendemain des funérailles pompeuses de M""^ Drouet, ces paroles prophétiques : « Que devient l'épouse, si sa rivale est divinisée? Que devient le foyer conjugal, si la petite maison devient un temple consacré? Et de quel droit conseillerez-vous à vos fds la vie régulière si vous approuvez chez un des plus illustres enfants du siècle, les écarts dont vous prétendez les détourner? Vos fds riront de vos leçons! »
C'est peut-être ici le lieu de rappeler l'origine de ces relations qui enchaînèrent le poète pour la vie.
A l'époque des répétitions de Lucrèce Borgla, à la Porte-Saint-Maiiin, sous la direction de Harel, je crois, il y avait, pai-mi les figurantes, une jolie fdle nommée Juliette, fort remarquée des amateurs du beau sexe, et fort protégée par un richissime prince russe propriétaire de mines en Sibérie, qui la comblait de cadeaux. Cette personne spirituelle et surtout fort avisée avait jeté son dévolu sur Victor Hugo; celui-ci, préoccupé de toute autre chose, ne l'avait pas encore remarquée. De nombreux habitués du théâtre, critiques, écrivains, littérateurs, artistes et gens du monde, suivaient les répétitions avec un intérêt dont on ne peut se faire une idée, en ces temps-ci. Après avoir fait plusieurs vaines tentatives pour attirer l'attention du poète, et fait agir en pure perte quelques-uns de ses meilleurs amis, elle résolut de frapper un grand coup pour parvenir à ses fins et voici ce qu'elle fit. Gustave Planche, le grand et intègre critique, assistait à la répétition ce jour-là. Lorsqu'il vint au loyer, Juliette l'apostropha avec effronterie au milieu d'un cercle de ses amis,
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cl lui (lit à liaule voix : « — Mon clier philosophe, que me conseillez-vous de faire pour attii'oi' un pou sur moi l'attention de Victor Ihigo qui ne m'a pas encore regardée? — Il laul, lui l'épondil sur le même ton l'émincnt écrivain, lui dénouer publi(iuement les cordons de ses souliers, les lui ôter et lui baiser les pieds avec admiration ».
Est-ce ainsi que se passèrent les choses à la première rencontre, je ne l'ai jamais su positivement. Ce qui est certain, c'est que le rôle de la princesse Négroni, qui était à peu près insignifiant et destiné à n'importe quelle figurante, fut remanié et augmenté et qu'il devint un rôle assez important. Il fit valoir, sinon le talent absent, du moins l'éclatante beauté de la figurante que ses nombreux et riches amis se chargèrent d'embellir encore et de rehausser par la magnificence des toilettes et des joyaux que pouvait comporter son rôle.
Après le succès de la pièce, dans les notes qui suivaient les indications de l'auteur aux directeurs qui monteraient l'ouvrage et où il complimentait, selon l'usage, les interprètes.
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sur leur talent, Victor Hugo, avant de parler de Frédéric, de M"* Georges et de Lockroy, qui étaient les principaux, appréciait ainsi, selon sa manière laudative, le rôle de la princesse Negroni joué par Juliette :
« Il y a, dans Lucrèce Dorgia, certains personnages de second ordre, représentés à la Porte-Saint-Martin par des acteurs qui sont de premier ordre, et qui se tiennent avec une grâce, une loyauté et un goût parfaits, dans le demi-jour de leurs rôles ; l'auteur les en remercie ici. Parmi ceux-ci, le public a vivement distingué M"^ Juliette. On ne peut guère dire que la princesse Négroni soit un rôle : c'est, en quelque sorte, une apparition ; c'est une figure belle, jeune et fatale qui passe, soulevant ainsi un coin du voile sombre qui couvre l'Italie au xvi* siècle. M"" Juliette a jeté sur cette figure un éclat extraordinaire. Elle n'avait que quelques m-ots à dire, elle y a mis beaucoup de pensées; il ne faut, à cette jeune actrice, qu'une occasion pour réyéler puissamment au public un talent plein d'âme, de passion et de vérité. »
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Quelque temps après, Célestin Nanteuil, un des premiers amis du poète, romantique effervescent et fana.tique admirateur de ses œuvres, dormait paisiblement, passé l'heure de minuit, dans le modeste logis qu'il habitait dans le voisinage du Carrousel, encombré, à cette époque, par des marchands de bric-à-brac, des fournisseurs de peintres et autres artistes, et des marchands d'estampes, lorsqu'il fut réveillé d'une manière inusitée par des coups violents frappés à sa porte. C'était Victor Hugo, accompagné d'une femme voilée, qui venait lui demander l'hospitalité pour la nuit...
— J'ai d'intimes relations avec Madame, lui dit-il ; chez moi, on me croit parti pour un voyage avec vous et cette dame qui doit passer pour votre amie, et j'ai compté sur votre bonne amitié pour donner un corps à cette fable.
Un marché était passé avec un cocher qui
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mettait sa voiture à la disposition des amants à raison de 30 francs par jour pendant un mois. Cèles tin, aifin de rendre service à son ami, hésita d'autant moins que Victor le rassura immédiatement en lui disant que tout était prévu et qu'il se chargeait de tous les frais. Le pauvre lithographe, peu riche, quittait néanmoins avec regret, quoique ce ne fût que temporairement, ses habitudes artistiques et les travaux qui lui permettaient de subvenir, tant bien que mal, à ses modestes besoins.
Il fut donc convenu que pendant toute la durée du voyage, Nanteuil passerait pour l'amant en titre de Juliette.
Dans toutes les villes où passaient nos trois héros, ils occupaient à l'hôtel une pièce unique, pour donner consistance à la fable, sans contrarier les expansions amoureuses des amants. Lorsque Hugo recevait quelque directeur de théâtre, afin de bien marquer qu'il n'était que le compagnon de son ami, dans son exode amoureuse, Célestin était prié de se coucher auprès de Juliette, mais après avoir été préalablement enfermé dans