CHAPITIŒ IX MES DÉPLACEMENTS
Maladie et mort de M'"'= Hugo. — Rentrée do Victor Hugo ;i Paiis. — Mon attitude ù l'égard de M""^ Drouet triomphante. — Je me retire.
Comme on a pu le voir au cours de cette étude faite sans système, au fur et à mesure des souvenirs, j'eus souvent pendant l'exil du maître la joie de pouvoir lui rendre des services, et c'était avec un véritable empressement que je saisissais toutes les occasions qui se présentaient de lui être utile et de lui prouver mon dévouement. Aussi le grand homme, je l'ai vu plus tard, en usait largement, et en abusait souvent. Mais ni efforts, ni sacrifices, ni dangers, n'arrêtaient jamais m.on zèle. Il arrivait parfois que, pendant sa solitude à Hauteville-House, M""* Drouet ne suffisait plus au maître pour l'aider à la sup-
porter. 11 se laissait aller à être nerveux et irritable; le travail lui devenait difficile, et il éprouvait le besoin, ne pouvant pas venir à Paris, de voir des visages parisiens. Il s'apercevait qu'il lui manquait des documents indispensables, des matériaux qu'on ne pouvait se procurer qu'à Paris, il m'écrivait aussitôt un mot des plus aimables pour me prier de lui copier un fragment dans une bibliothèque, d'acheter un livre ou d'aller faire quelques visites d'affaires qui ne souffraient aucun retard; il ajoutait que je mettrais le comble à mes obligeances, en venant égayer un peu sa triste maison. Enlin, seul je pouvais lui apporter les réponses qu'il attendait et qu'il n'eût pas osé confier à une autre personne, car j'avais sa confiance et son amitié. C'est ainsi que, connaissaint ma bonne volonté, il la mettait à profit sans cesse ; j'étais le trait d'union entre Paris et Guernesey, son factotum, son aller ego pour ses affaires personnelles et son secrétaire intime pour ses recherches littéraires; il employait mon dévouement, mes aptitudes et mes relations : tout cela m'occasionnait de
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nombreuses pertes de temps, des voyages roùteux et réitéi'és. Souvent porteur de papiers qui, à cause de l'adresse, ne fussent jamais parvenus par la poste, j'étais obligé de changer mes itinéraires pour dépister la police qui avait l'œil sur moi, et quelquefois de faire la traversée dans quelque barque de pêcheur qui consentait, moyennant un prix élevé, à me prendre à son bord. J'arrivais souvent dans la nuit, à Hauteville-House, trempé jusqu'aux os, les membres ruisselants el raidis par le froid; mais la compensation que je trouvais alors dans le plaisir d'obliger mon beau-frère et de lui donner une nouvelle preuve de mon dévouement était un stimulant et une récompense suffisante. Outre les fatigues et les dangers, ces fréquents déplacements me faisaient négliger mes travaux et apportaient une grande perturbation dans mes finances peu prospères Le peu d'argent dont je disposais y avait passé et je voyais avec peine que le maître, qui tenait un compte si ligoureux de ses dépenses personnelles, feignait systématiquement d'ignorer toutes celles que je faisais
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pour son compte. Jamais il n'y faisait allusion.
Ces voyages fréquents n'étaient pas sans présenter quelques dangers. Je dois cependant ajouter, pour être exact, que les papiers dont j'étais chargé n'étaient pas destinés à provoquer une propagande révolutionnaire quelconque et que je n'étais l'agent d'aucune conspiration. Je ne portais que des documents littéraires, mais il suffisait, à cette époque, qu'un fonctionnaire grincheux ou trop zélé devinât qu'ils étaient destinés à Victor Hugo pour que je fusse visité, saisi au passage et rigoureusement traité.
Enfin toute le monde sait qu'à l'époque des équinoxes pendant lesquelles j'ai fait de nombreuses traversées, la Manche est d'une navigation très difficile et souvent dangereuse et que les naufrages y sont fréquents. Ma santé s'est trouvée très ébranlée par cette existence un peu trop mouvementée et par l'excitation nerveuse et les inquiétudes qu'elle développait dans mon esprit au sujet de l'avenir, car, aussitôt rentré à Paris, c'étaient des commissions et des avances à
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faire, M""** Hugo et sa fille à recevoir de mon mieux dans notre modeste ménage d'artiste, dont les ressources étaient très limitées.
Ces dames y recevaient leurs nombreuses visites, et leurs fournisseurs y apportaient les achats de la journée avec leurs factures qu'elles trouvaient la plupart du temps acquittées lorsqu'elles rentraient. Jamais ces avances ne me furent remboursées, pas plus, d'ailleurs, que mes déplacements et mes voyages de Paris à Guernesey et de Guernesey à Paris.
Une seule fois Victor Hugo m'en parla, mais ce fut bien longtemps après, dans une rencontre fortuite où il vint au-devant de moi à travers l'avenue devant la statue de Lamartine. C'était quelques semaines avant sa mort, vers les premiers jours d'avril 1885; il eut, ce jour-là, le sentiment ou le regret de son incorrection (pour ne pas prononcer le mot ingratitude) envers moi, car, après être revenu sur le passé, il en rejeta la faute sur son entourage contre lequel il n'eut pas assez d'amers reproches; il m'assura tout en se plaignant de sa gêne actuelle qu'il
était résolu à réparer ses loris : (( Cioyez bien, mon cher Chenay, ajoula-l-il, que je n'ai ouljlié aucun des services que vous m'avez rendus pas plus que je n'ai oublié ce que vous avez eu à soulTrir à cause de moi sous beaucoup de rapports. »
Un fait qu'on m'a raconlé précipita peutêtre sa niorl. Une pei'sonne de son intimité arrivait toujours en relard pour le dîner, et surtout, comme par une taquinerie voulue, lorsqu'il y avait des invités de Victor Hugo; le poète s'en exaspérait, et un jour il ordonna qu'on enlevât le couvert de celui chez qui ce manque d'égards et de politesse devenait une affectation. A l'instant même la dame présente, tille du maîtie, fit enlever le sien, et lit signe aux deux petits-enfants du vieillard de quitter la table. Le pauvre vieux poète, en voyant ces derniers s'éloigner avec indifférence, sans même lui faire le moindre geste affectueux, ne put retenir ses larmes et les convives partagèrent son émotion. On l'entendit sangloter toute la nuit. Les enfants n'étant pas allés l'embrasser ce soir-là, comme ils en avaient l'habitude, il
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les demanda en se lovant, mais, on lui lit répondre qu'il ne les verrait qu'après avoir l'ait des excuses. 0 le lion devenu vieux! Voyez-vous Hugo, le grand Hugo obligé de s'excuser. N'est-ce pas grand'pilié de voir ce manque d'égards pour un vieillard, lorsque ce vieillard, roi par son génie et son âge, peut, en quelque sorte, imposer son nom à un siècle; n'est-ce pas une faute de lèse-génie, que de lui refuser, pour un motif futile, les embrassements enfantins qui lui sont légitimement dus. 0 pauvre vieux lion!
Pauvre roi Lear de la poésie!,.. La France entière que tu as glorifiée te doit une acclamation de plus pour faire oublier à ta mémoiie l'oulrage sans doute inconscient qui te fut infligé.
Aussitôt rentré à Paris après le 4 septembre, Victor Hugo m'envoya ces mots :
(( Mon chei- beau-frère, venez me voir, je vous attends, mon cœur et mes bras vous sont ouverts.
« Victor Hugo, avenue Frochot.
o septembre 1870. »
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Il était déjà fort entouré d'une foule de nouveaux amis qui lui étaient inconnus la veille et qui s'empressaient de venir le féliciter de son retour et offrir le tribut de leurs flatteries à celle qui s'était définitivement emparée du gouvernement de la maison de Victor Hugo et dont les caprices et la volonté dirigeaient tout. On ne pouvait être présenté à Victor Hugo sans avoir préalablement reçu l'agrément de 1\P^ Drouel; elle recevait et décachetait les lettres et y répondait sans même consulter le maître. C'était cynique, aussi refusai-je nettement de venir m'asseoir à cette table qu'elle présidait avec une indécente ostentation. Le maître de la maison subissait sans récriminer son autorité despotique à cause des dépenses et des petits ennuis qu'elle savait lui éviter. N'était-ce pas navrant de voir, à la place si bien occupée jadis et depuis si peu de temps laissée vide par la douce et charmante M"^ ^'ictor Hugo, cette vieille ballerine qui fut princesse au théâtre, qui fut princesse russe de la main gauche dans la vie privée, cette Juliette à qui Victor Hugo avait donné une
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scandaleuse notoriété, en la traitant avec une déférenre ridicule, cette femme, enfin, que les gobeurs et les parasites qui fréquentaient son salon et sa table se plaisaient à diviniser et à qui ils s'efforçaient d'être agréables en lui adressant des vers ou de la prose. Je savais que ma protestation platonique de fidélité à la mémoire de ma chère belle-sœur morte le 27 août 1868, n'aurait pas d'imitateurs... même qu'elle passerait inaperçue, mais elle irrita Victor Hugo contre moi, et, comme je me retirais sans bruit, elle servit de point d'appui aux malveillances des gens, auxquels l'amitié qu'il me témoignait portait ombrage; mais j'avais un tel dédain pour ces attaques sourdes et intéressées que je négligeai d'y répondre.
Mon altitude me paraissait justifiée et, en même temps qu'elle vengeait un peu la mémoire outragée de M""^ Hugo, elle faisait ressortir l'ingratitude de beaucoup de ses amis, de ceux qui l'adulaient pendant les jours de son glorieux bonheur et qui entouraient maintenant M™® Drouet. J'avais l'apnrobalion de ma conscience et celle des hon-
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nêtes gens au courant de ces choses et cela me suffisait. Peut-être aurais-je mieux fait de m'expliquer, mnis j'avais conscience de faire strictement mon devoir; je n'estimais donc pas (jue j'eusse à me justifier.
Et ainsi se vérifia la justesse du précepte de Basile : « Calomniez, calomniez, il en restera toujours quelque chose. » Je ne me préoccupais pas de l'effet possible des calomnies répandues sur mon compte, convaincu que l'avenir, plus équitable, mettrait en lumière ma loyauté.
Victor Hufiço, à Paris, se trouvait, à la lin de sa vie, un peu isolé au milieu du tumulte de cette foule bruyante qui l'obsédait sans cesse et de cette nouvelle famille que les circonstances lui avaient imposée.
« Il me semble, me disait-il, le jour de la rencontre dont je parle plus haut, que je suis enfermé et prisonnier et que je manque d'air ». Il sentait bien déjà sa santé devenir mauvaise et ses forces faiblir et diminuer sensiblement, il n'avait déjà plus la résistance nécessaire pour réagir et faire respecter son autorité contre les influences né-
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fastes qu'il subissait par lassitude et [>ar la crainte d'èli'e privé de ses petits-enfants. Il prévoyait les funestes effets de leurs aptitudes si peu développées et de l'éducation qu'ils recevaient.
Victor Hugo croyait sincèrement à Dieu et à une vie future, il respectait les prêtres dont il appréciait le caractère et dont il parlait toujours avec déférence ; il vantait l'instruction et la moralité du clergé français dont il admirait le dévouement et l'abnégation. Pendant les longues et journalières promenades que nous faisions autrefois ensemble à Guernesey à une époque plus heureuse, quoique ce fût celle de l'exil, il m'avait très longuement développé ses croyances, ses convictions religieuses intimes et ses théories sur l'âme après la mort. Je puis affirmer en mon âme et conscience, que si l'illustre malade avait pu avoir connaissance de la lettre que lui fit parvenir, à son lit de mort, Mgr Guibert, il aurait sinon reçu, du moins fait remercier l'archevêque de Paris d'une démarche qui l'aurait touché. La réponse qui fut faite en son nom visait sur-
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tout la galerie; ce n'était certes pas celle qu'eût faite Victoi' Hugo; mais à ce moment, le poète n'était déjà plus en possession do ses facultés. La chambre dans laquelle il se mourait et le salon voisin étaient déjà encombrés d'étrangers, de journalistes, de poètes, qui s'installaient là comme chez eux. Des peintres, des photographes, des médecins, des charlatans de toutes sortes s'agitaient pour se faire remarquer et se tailler une réclame. Tout le monde entrait dans cette chambre mortuaire, et le regard presque éteint du mourant suivait ces allants et venants fourbes ou intéressés. Sa véritable famille, celle qui l'aimait depuis sa naissance, pour ne pas provoquer les craintes ombrageuses qu'elle aurait inspirées à la famille légale, s'était volontairement exclue de ce spectacle navrant; mais, au moment de la mort, la mémoire dr passé revient, paraît-il, et les lèvres du mourant formulent des souvenirs et des prières à Dieu, nui doit en tenir compte.