CHAPITRE PREMIER LE BANQUET DES PROSCRITS
Par une brumeuse matinée d'octobre de l'année 1858, le Packett-Royal mail qui faisait le service régulier des voyageurs et de la poste, entre Southampton et Jersey, en touchant Guernesey, m'amenait en rade de cette île. La Manche en cette saison était déjà dure et houleuse et, à marée basse, les lourds canots de Pierre-Port devaient, encore à cette époque, aller chercher les voyageurs et leurs bagages en rade, à bord du bateau.
Ce jour-là, la houle secouait si rudement l'embarcation qui me portait, que les paquets de mer qui nous fouettaient le visage
12 VICTOR HUGO A GUKKXESEY
la remplissaient d'eau et nous aveuglaient; malgré cela, j'apercevais parmi les personnes qui attendaient les voyageurs, sur le quai, au milieu d'un groupe. M"® Chenay qui m'avait précédé de quelques jours; elle était accompagnée de sa nièce M"* Adèle Hugo et de ses doux neveux Charles et François-Victor, venus pour me recevoir et me souhaiter la bienvenue.
A peine étais-je descendu et débarqué, tout ruisselant d'eau salée, que tous s'empressaient déjà autour de moi en démonstrations sympathiques et en témoignages d'amitié dont j'étais touché... et, les premières présentations faites, nous nous acheminâmes vers Hauteville-House.
Aussitôt arrivé, et à peine installé dans la chambre qui m'était destinée, on me prévint que toute la famille allait bientôt se réunir dans la salle à manger pour le déjeuner et que c'est à ce moment que je serais présenté au grand Homme.
Je me préparais à descendre, lorsqu'à ma grande surprise ma porte s'ouvrit.
C'était Victor Hugo lui-même qui, impa-