‹ Victor Hugo à GuerneseyChapitre 34 sur 43 · HISTOIRE LNCONNUE D'UN CHAPITRE DES MISÉRABLES · texte numérisé non relu

HISTOIRE LNCONNUE D'UN CHAPITRE DES MISÉRABLES

l'adoration perpétuelle

Vers les premiers mois de 1839, j'étais à Guernesey. Victor Hugo était très préoccupé de la terminaison de son livre, dont les premiers volumes déjà composés allaient être mis sous presse. Ce jour-là, pendant le cours de notre promenade quotidienne, il me paraissait tourmenté et soucieux. Cela me frappa, et je lui en fis la remarque : « — Oui, me dit mon beau-frère, je suis, faute de documents nécessaires et authentiques, dans l'obligation de retrancher un des chapitres de mon livre auquel je tiens le plus... Croyez-vous que je n'ai jamais pu obtenir d'une personne qui y ait assisté, soit ecclésiastique, soit laïque, une relation exacte de la cérémonie de l'Adoration perpétuelle, telle

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qu'elle se pratique dans quelques couvents cloîtrés, nuit et jour, d'une façon permanente, mais secrète pour les profanes (sauf quelques exceptions), qui ne croient pas pouvoir les révéler.

« Je voudrais pourtant mettre sous les yeux de mes lecteurs ce spectacle auguste et inconnu. Ceux que je pouirais interroger utilement, se taisent. Ce chapitre est écrit, sauf le détail de la mise en scène que j'ai le regret d'ignorer, et que je ne veux écrire qu'exact et conforme aux traditions qui se sont perpétuées depuis la fondation des ordres cloîtrés dont rien n'a été changé.

« — Mais, lui dis-je, lorsqu'on expose publiquement l'ostensoir, certains jours de grande fête, il y a à genoux devant lui des adorateurs pieux et fervents, qui prient avec conviction.

« — Rien, me répondit-il, rien de ce qui peut se voir dans nos plus fastueuses cathédrales ne peut donner une idée de ce que je veux dire dans mon livre... il faut que cette description soit exacte ou qu'elle ne soit pas.

(( — Vous tentez bien vivement ma curio-

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site et je désire vivement que vous n'ayez pas à faire le sacrifice d'un pareil chapitre, ce qui serait très regrettable; ne pourriezvous pas m'enq)loyer comme intermédiaire, comme vous l'avez fait maintes fois, m'adresser à un de vos amis qui pourrait vous renseigner, et qui serait assez habile pour pénétrer ce mystère si inviolable qu'il soit.

« — Impossible, répondit le maître! Pourtant. . .

K — Il y a un pourtant, nvécriai-je; alors nous sommes sauvés, et je vais avoir le nouveau bonheur de pouvoir vous être bon à quelque chose. Cela me rend fier et heureux, car cela m'élève à la haute dignité de collaborateur.

Il sourit en me serrant la main :

« — Pourtant, répéta-t-il, il y a quelque chose que seul je connais et que je vais vous confier : Il y a deux couvents cloîtrés, à Paris, où l'adoration perpétuelle est pratiquée suivant le cérémonial et les rites rigoureux de la tradition primitive, l'un à Picpus, que j'ai désigné comme celui oii la scène que je veux décrire doit se passer, et l'autre rue

des Postes. C'est dans ce couvent que je puis employer le moyen par lequel j'ai chance d'obtenir la permission que je veux solliciter, si la personne qui voudra bien se charger de cette affaire sait agir avec l'habileté et le tact nécessaires.

Je suis seul en possession du secret de famille que voici : Je sais une personne qui était entrée dans ce couvent et faisait partie de la communauté; elle y est décédée il y a environ 30 ans; les parents, n'ayant pas été prévenus de son décès, menacèrent, à cette époque, le couvent d'une plainte au parquet, comme ayant, contrairement à la loi rigoureusement formelle à cet égard, inhumé la morte dans la chapelle du couvent, ce que font, chaque fois qu'elles peuvent éluder la loi, les maisons religieuses, surtout lorsqu'elles sont constituées sous un régime sévère; mais elles ont une grande peur des procès, ce qui est le commencement de la sagesse.

Victor Hugo ajouta : « Je connais les noms et qualité de la personne décédée, je sais aussi l'âge qu'elle avait au moment de son

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décès. Actuellement ce qui reste de la famille est assez indifférent au souvenir de cet événement; il ne s'agit donc que de savoir s'en servir, pour le but à atteindre. On pourrait se présenter au couvent en laissant percer la vague menace d'un procès possible que la maison pourrait éviter en autorisant la famille à déléguer un de ses membres pour assister, en souvenir de la défunte, et par piété reconnaissante à une séance de nuit de l'adoration perpétuelle. Cette personne serait prête à se soumettre à toutes les exigences et formalités prescrites par les règlements qui régissent la Communauté. La demande ainsi présentée dans des termes très respectueux de la religion et du couvent, aurait de fortes chances d'être favorablement accueillie. C'est la supérieure qu'il faut définitivement persuader, mais il serait impossible d'y arriver sans l'intervention favorable de la sœur tourière qui est une concierge de confiance dont l'appui est indispensable. »

Le maître accepta mon concours et je lui promis de tenter l'aventure de façon à le saie

tisfaire, sans toutefois me faire illusion sur les difficultés que j'aurais à surmonter.

— Rappelez-vous bien notre conversation me dit Victor Hugo et répétez-la moi avec les renseignements sur la religieuse, son âge et les dates approximatives afin qu'on puisse supposer, sans que vous ayez à le dire que vous appartenez à la famille, et que vous avez qualité pour empêcher toute réclamation si on consent à vous accorder la faveur sollicitée, non pour satisfaire une banale curiosité, mais pour vous associer à une haute manifestation de piété. »

Il fut contenu que j'agirais immédiatement. Un bateau qui appareillait ce même jour à destination de Cherbourg m'y déposait à six heures. Le lendemain matin j'étais à Paris et dans l'après-midi, je me présentai à la tourière du couvent indiqué. Elle m'écouta et se rebiffa d'abord, lorsque je lui fis connaître mon intention bien arrêtée de ne parler qu'à ^r" la Supérieure, mais je lui affirmai que la chose était grave et dans l'in.lérèt de la maison. En causant avec

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elle je m'aperçus que de temps à autre elle portait à sa bouche des bonbons. J'en conclus qu'elle était gourmande et en revenant, le lendemain, au rendez-vous qu'elle m'avait assigné, j'étais porteur d'un sac rondelet avec une étiquette alléchante; elle parut touchée de cette prévenance.

Après avoir fait un aimable accueil à mon sac et à moi-même, elle s'éloigna un instant et revint m'annoncer qu'elle allait me conduire au parloir où j'aurais l'honneur de causer avec M""^ la Supérieure...

Dès qu'elle m'eut introduit elle disparut; toutes les portes se fermèrent, et un grand rideau s'écartant sur ses tringles, démasqua un triple grillage à mailles serrées, qui laissait deviner plus qu'il ne laissait voir une forme vague et fantomatique.

Une voix grave et douce, une voix d'or, d'un timbre superbe, se fit entendre pour me dire qu'on m'écoutait. Je demandai alors humblement à M""' la Supérieure de vouloir bien m'écouter avec beaucoup d'attention, la communication que j'aurais l'honneur de lui faire étant de nature confidentielle, et

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intéressant la communauté qu'elle dirigeait. Je débitai alors de mon mieux, la leçon que Victor Hugo m'avait apprise la veille, sans être interrompu. Lorsque j'eus fini, la belle lYoix d'or me répondit qu'en principe Cl' que je demandais n'était jamais accordé qu'en de très exceptionnelles circonstances, et seulement lorsqu'il s'agissait des intérêts supérieurs de la religion ou du couvent. En tous cas, la supérieure ne pouvait prendre une décision dans un cas aussi grave sans avoir pris l'avis du chapitre. Enfin, si ma demande était agréée, on exigerait de moi la promesse de me conformer strictement à quelques formalités indispensables. Elle se retira en me faisant un salut, et en m'autorisant à venir le lendemain chercher la réponse. Le rideau se referma immédiatement, les portes se rouvrirent automatiquement, la bonne et sereine figure de la tourière reparut et elle me reconduisit en me donnant rendez-vous pour le lendemain à l'heure propice, ce qui me parut être de bon augure pour le succès de ma mission. Le lendemain, fidèle à la consigne j'étais arrivé

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