‹ Victor Hugo à GuerneseyChapitre 36 sur 43 · UN CHAPITRE DES « M1SKRAHLES · texte numérisé non relu

UN CHAPITRE DES « M1SKRAHLES

J'avais été placé avec un discernement calculé et tout artistique afin que je pusseassister à une grande partie de l'adoration et à la relève qui se produit de deux heures en deux heures, ainsi que je vais essayer de le décrire.

Le décor ne change pas; l'éblouissement des lumières autour de l'autel qui se détache sur le fond obscur de la chapelle reste le même. Tout à coup, au milieu de ce silence prolongé, le murmure d'une psalmodie argentine se fait entendre, et je vois sortir de l'obscurité deux théories de fantômes blancs qui en surgissent comme des ombres et viennent processionnellement se ranger de chaque côté de l'autel et des adoratrices en fonctions.

Les deux premières qui doivent remplacer les sortantes s'approchent, et les deux suivantes prennent chacune d'un côté la partie supérieure du lourd manteau sous lequel la nouvelle titulaire se glisse d'un côté, tandis que celle dont la mission est terminée sort de l'autre, sans que cela s'aperçoive tant le changement est bien réglé, et tant le

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iVêlement sacré est ample. Les deux nouvelles adoratrices sont à peine agenouillées que les deux anciennes complètent volontairement, sans doute, leur prière pour le prochain en se jetant la face contre terre et en continuant à prier avec la même humilité.

Tout ce changement s'exécute avec tant de précision que la traîne du manteau ne remue pas, en bien moins de temps qu'il n'en faut pour l'écrire quoique avec une lenteur liturgique et symbolique.

La porte s'ouvrit derrière moi en ce moment et la tourière vint m'arracher à cette vision dont je garderai toute ma vie le souvenir, tant je fus vivement impressionné par ce spectacle émouvant que j'ai décrit tant bien que mal, et dont le génie du maître a fait le merveilleux chapitre que tout le monde connaît.

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A la suite de la scène dramatique du déjeuner de famille que nous racontons dans une autre partie de ce livre, scène provoquée par une espèce de sommation par trop impérative faite à son père par Adèle Hugo, une décision fut prise en famille pour l'éloigner momentanément d'Hauteville-House. On voulait lui procurer un peu de distraction, laisser quelque temps aux réflexions et préparer l'apaisement de l'irritation paternelle. M"^ Hugo demanda donc et obtint de son mari la permission d'envoyer sa fille passer en compagnie d'une gouvernante, une nouvelle saison à Brighton, ainsi qu'elle le désirait. Mais cette excellente et bonne mère en croyant bien faire, jetait elle-même de l'huile sur le feu. C'est à Paris qu'elle eût

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dû emmener e-t accompagner elle-même sa fille. A Paris, Adèle se fut distraite sans danger, au milieu de la foule chaque jour pressée des amis nombreux qui se disputaient le plaisir de la posséder.

J'étais, en ce moment-là, l'hôte d'Hauteville-House et, comme d'habitude, je descendais de très bonne heure, lorsqu'à ma grande surprise, je trouvai dans le vestibule ma nièce toute habillée et prête à sortir. Elle m'attendait, prétextant, devant la domestique présente, du désir qu'elle avait d'aller visiter, en ma compagnie, les travaux du port et de la jetée, ainsi que les opérations des scaphandriers qui occupaient beaucoup la population de la ville en ce moment. ;

Je compris qu'Adèle voulait me faire de nouvelles confidences. Je comptais y répondre par de nouveaux et sages conseils qui ne seraient pas sans doute mieux suivis que les premiers, mais je ne désespérais pas de ramener cette chère enfant à la sagesse ef^ à la prudence. Je me mis à ses ordres. Je ne m'étais pas trompé. Elle me raconta sa triste

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aventure, la première rencontre à Giiernesey, où son prétendu amoureux put lui faire ses premières et timides déclarations, grâce à une femme de service corrompue. C'est pendant ces rares et courtes entrevues de Guernesey que furent préparées celles de Brighton dont elle me racontait la première et dont la seconde fut décisive sur son pauvre cœur mal défendu contre sa passion naissante par l'isolement dans lequel elle vivait. Les mauvais conseils et le peu de confiance qu'elle avait dans la fermeté et l'intervention de sa mère achevèrent de l'égarer. AP^ Hugo, pleine de bonté et de tendresse pour sa fille était sans aucune force pour la défendre et la protéger contre la volonté paternelle, si âpre et si dure dans les questions d'argent, et contre laquelle d'ailleurs son influence était nulle.

Elle me fit part des sentiments qu'avait enfin réussi à lui inspirer ce prétendu qu'elle croyait sincèrement épris et dont la famille ne faisait encore que soupçonner l'existence.

Ces confidences me laissèrent perplexe et firent naître dans mon esprit des craintes

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graves pour l'avenir. Adèle profita de la permission qu'elle ayait obtenue et partit le jour même avec sa gouvernante qui me paraissait avoir dans toute cette intrigue un rôle inquiétant. Elles revinrent plus promptement qu'on ne s'y attendait. Voici pourquoi : des promesses avaient été échangées entre les amoureux ; la résistance de Hugo avait exaspéré sa lîUe, entretenue dans son irritation par les promesses et les serments de l'officier et les perfides conseils d'un entourage intéressé, qui avait servi, depuis l'origine de cette liaison, d'intermédiaire à leurs amours. Pendant leurs séparations une active et brûlante correspondance était fidèlement et secrètement remise à cette pauvre Adèle, qui, dans toute cette intrigue savamment et perfidement conduite, avait fini par perdre le peu de sang-froid que des conseils autorisés auraient pu lui conserver.

Elle s'était définitivement et secrètement mariée, sans consulter aucun membre de sa famille, cédant à la nécessité de satisfaire aux exigences professionnelles de son mari

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qui était désigné pour aller tenir garnison à Halifax (Nouvelle-Ecosse) et qui ne pouvait reculer son départ.

L'annonce de ce mariage produisit un terrible effet dans la famille, la colère de Victor Hugo fut terrible quoiqu'elle ne se traduisit pas par des violences. On le sentait impitoyable, mais son irritation était justifiée par l'événement inattendu. Quelles que fussent les circonstances atténuantes, Adèle était d'ailleurs blâmée par tous ; la stupéfaction était générale, aucune voix n'osait la défendre. Le maître, en cette circonstance, avait pour lui le droit imprescriptible du chef de famille méconnu et désobéi; sa fdle avait manqué à ses devoirs respectueux envers lui, il avait pu et dû en souffrir. Certes, elle avait commis une faute grave, étant donné surtout le nom illustre du chef de famille. Il refusa toute espèce de concession et de pardon; il était, d'ailleurs, quelquefois injuste et vindicatif, et se montrait souvent aussi sévère pour les autres, qu'indulgent pour lui-même, mais il était autoritaire et se jugeait impeccable comme

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les empereurs et comme Dieu lui-même. Il a dû mourir sans avoir pardonné à sa fdie ce mariage incorrect qu'elle a pourtant durement et longuement expié, puisque l'expiation dure encore. Maintenant, en allant, sans parti pris, au fond des choses, sans méconnaître les torts de l'enfant, on a le droit de se dire que son père n'avait pas rempli tous ses devoirs envers elle. Adèle, sous le coup du blâme de tous les siens, reconnut ellemême qu'elle avait eu tort de ne pas suivre les conseils temporisateurs que lui avaient donnés ses meilleurs amis.

Elle partit sans avoir pu obtenir le pardon qu'elle sollicitait de son père par l'intervention de tous les membres présents de la famille dont l'insistance fut inutile. Inexorable, Victor Hugo disparut et ne se montra qu'après le départ du bateau qui emportait la pauvre enfant désolée vers son mari à Southampton oîi ils s'embarquèrent pour Halifax...

Déjà, pendant le cours de cette triste traversée l'homme néfaste qu'elle avait épousé se montrait cupide et méchant.

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L'expiation commença pour elle, hélas!

par les mauvais traitements qu'elle eut à sr.bir à bord du navire; arrivés à destination il prit plaisir à l'injurier et même à la frapper devant les serviteurs indigènes qui dansaient en se moquant d'elle. Ce brutal avait joué devant cette créature naïve, sincèrement honnête, l'ignoble comédie du faux amour pour obtenir le sien. Dur supplice pour elle si bonne, si confiante et dont l'enfance avait été entourée d'hommages de caresses et de toutes les distractions que procure la vie mondaine. Maintenant, quelle chute! Combien peu dura l'illusion du bonheur qu'elle avait espéré en compensation de l'immense sacrifice qu'elle avait fait à son mari. Ces tristes réflexions la jetaient dans un abîme de douleur et de désespoir et elle se sentait perdue, perdue à jamais pouiavoir aimé un homme indigne qui l'avait trompée et pour lequel elle ne pouvait plus avoir ni amour, ni estime. Où elle avait cru fermement trouver des tendresses et des protestations affectueuses, elle ne trouvait plus en réalité qu'un homme qui la méconnaissait

et l'abreuvait de mauvais traitements lorsqu'il rentrait au logis dans un état lamentable, aviné et nauséabond, incapable de raisonnement et d'égards pour elle. Ses absences, qui auraient pu être pour sa victime un moment de calme réparateur dans sa misérable existence étaient la cause de nouvelles souffrances par suite de l'attitude indigne de cette domesticité indigène, à moitié sauvage, qui l'insultait de son arrogance et de sa haine effrontée, encouragée sans doute par son mari. Un pareil abandon et de semblables tortures étaient bien faits pour troubler un caractère et un cerveau plus solides que celui de la pauvre Adèle déjà si éprouvée.

Affolée et affaiblie par les privations, les souffrances et les terreurs que ces démons lui inspiraient et qu'elle ne pouvait plus supporter, poussée au désespoir, elle résolut de fuir cet horrible enfer et de s'en aller n'importe où. Elle quitte la maison, court devant elle au hasard et, fatiguée de celte première course, près de défaillir, elle cherche un endroit pour se reposer un ^^^, en

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attendant que la I^rovidonce lui ]>i'(iciir'e un refuge.. La vue de mâts de navires à travers les arbres lui rend, sans qu'elle puisse encore s'en rendre compte, le courage et l'espoir; quelques instants après, elle se trouve sur le ([uai. Elle voit des navires, des pavillons, le drapeau tricolore. C'est un bâliment français, c'est presque la France; elle franchit la passerelle, elle arrive sur le pont et tombe évanouie; l'équipage et les officiers s'empressent autour d'elle avec sollicitude et sympathie. On lui prodigue des soins. Elle renaît et entend parler français. Ce sont des amis inconnus, des compatriotes, qui s'efforcent de la rassurer, comprenant bien vite qu'elle vient d'échapper à un grand danger...

« — Cachez-moi, leur dit-elle, je suis poursuivie par des monstres qui me tueraient, je suis Française, et la fille de Victor Hugo; ramenez-moi en France où je retrouverai ma famille qui sera reconnaissante envers vous, réglera la dépense que je vous aurai occasionnée et vous récompensera, je voiiSftle promets.

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Tel est le récit des malheurs de la pauvre fille, récit que je tiens d'elle-même, et qu'elle me faisait peu de temps après son inslallalion dans la maison de santé de M™^ Rivet à Saint-Mandé, où elle avait été internée, et où elle était l'objet de soins constants et d'une sollicitude presque maternelle. J'ai pu la voir plusieurs fois à cette époque et, sauf une exaltation qui s'explique après de pareils événements qui ne retracent qu'une partie de son martyre, rien ne marquait une raison irrémédiablement ébranlée. Ce n'était rien de plus qu'une surexcitation temporaire. Elle me parlait avec calme et précision de ses malheurs. Les visites que nous lui faisions, sa tante et moi, étaient toujours accueillies avec joie par la pauvre Adèle qui me réclamait toujours, tant elle était heureuse de me raconter ses aventures que j'écoutais avec sympathie, touché de tant de souffrances. Soit que la famille légale ne voulut pas laisser connaître ces faits presque incroyables, soit pour d'autres motifs que je ne veux pas me permettre d'apprécier, une mesure générale fut prise. On

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ne permit plus à M™" Rivet de recev(»ii" les visiteurs de ma pauvre nièce. A plusieurs reprises je manifestai mon étonnement de cette mesure et de cet ordre étrange donné par un médecin inconnu, dans des circonstances où quelques soins affectueux et quelques distractions auraient très certainement adouci peu à peu les fâcheux souvenirs qui la hantait, en les remplaçant pour un présent plus aimable et surtout plus affectueux.

Au lieu de lui donner' une prison pour gîte et de la mettre en compagnie d'aliénés, il fallait la faire voyager et lui procurer quelques distractions.

Depuis les derniers arrangements pris par le conseil de famille, Adèle a été transférée à Suresnes, sous la haute direction de ses cohéritiers ou de leurs mandataires. Cette pauvre Adèle est riche à plusieurs miUions qui ne sont pas perdus pour tout le monde...

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