TROISIÈME ÉTAGE
Hauteville-House.
Grande fête et bal costumé.
Le Iroisiènie élage contient le véritable cabinet de travail du maître. C'était là qu'il travaillait, qu'il vivait... et se reposait, car il y couchait aussi...
Ce groupe de pièces qu'il y avait fait construire dans ce but, constituait son habitation personnelle; il n'admettait là que des intimes et encore, rarement.
Une seule porte y donnait accès, et lui seul en avait la clé. Cet étage était désigné sous le nom local Long-staout ou belvédère, toutes les maisons un peu importantes de l'île en possèdent un.
De sa table de travail, A'ictor Hugo pouvait, sans changer de place, voir les côtes de
iiAUTi!;vii.i,i:-nousE 41
France, lors(|ue le temps était favorable; autour de lui, les îles de l'archipel, au loin la pleine nier, l'inlini ; au-dessous, la ville et le port.
Dans une maison relativement confortable qui était à lui, pleine de luxueux et nombreux bibelots qui représentaient une grande valeur, que le poète avait ornée et organisée selon son goût et sa convenance, il ne s'était personnellement réservé que ce belvédère oii il aimait à vivre et à travailler, en pleine lumière et exposé à tous les vents de mer, comme sur le pont d'un navire où il aurait été seul.
Il couchait dans une véritable cabine, avec celte différence qu'au lieu de s'étendre dans un hamac, il avait fait creuser son lit dans le sol, de façon à pouvoir saisir, sans efforts, les crayons et les feuilles de papier épars autour de lui, et écrire au moyen d'une sténographie qu'il avait inventée pour cet usage, les pensées ou les vers qui lui liaversaient le cerveau lorsqu'il se réveillait la nuit. Ainsi il ne laissait échapper aucune de ses inspirations.
42 VICTOR HUGO A GUEUNESEY
Chaque matin, il ramassait et réunissait les feuilles qui contenaient le résultat de ce travail nocturne et, après les avoir traduites et mises au net, les vers enfantés ainsi s'en allaient prendre leur |)lace dans le coffre de fer où il emmagasinait ses manuscrits, jusqu'au jour où, réunis à d'autres, ils devenaient Evimdmis ou les Pauvres Gens.
Il est probable qu'après la mort de Victor Hugo, les héritiers légaux qui n'ont guère connu Hauteville-House qu'à cette époque ont dû modifier les dispositions intérieures de cette maison au gré de leurs caprices, sans tenir compte des idées primitives de celui qui l'avait créée.
Quelques jours après mon arrivée, les deux fils de Victor Hugo obtinrent de leur père l'autorisation de donner, dans les salons d'Hauteville-House, une fête dont j'étais le prétexte et l'occasion. C'était la première, et ils se décidèrent pour un bal costumé qui fut brillant et animé.
IIAUTEVILI.E-IIOUSIÎ 43
La lettre d'invitation fut rédigée par les organisateurs. Ils en confectionnèrent une toute s|)éciale, qui fut imprimée et adressée au maître de la maison et dont voici la rédaction : « Madame Victor Hugo et Mademoi- « selle Adèle sa fille, Monsieur et Madame <( Paul Chenay, Messieurs Charles et Fran- « çois-Victor Hugo, prient Monsieur Victor <( Hugo de leur faire l'honneur d'assister à « un bal costumé qui aura lieu, mardi pro- « chain, dans ses salons d'Hauteville-House.
(( Par exception toute personnelle, le cos- (( tume ne sera pas de rigueur. — On man- <( géra. »
Beaucoup d'invitations furent lancées et spécifiaient rigoureusement la tenue costumée. Charles Hugo était vêtu en prince italien du xvr siècle, François-Victor Hugo, en fashionable ridicule, Adèle Hugo portait avec grâce un costume de châtelaine moyenâge, qui faisait valoir sa beauté et sa taille et M""^ Chenay avait très grand air dans son costume de chanoinesse, époque Louis XIV; l'exilé Kessler s'était arrangé avec assez de caractère en amiral de la première Repu-
44 VICTOR llUfJO A GUERNESEY
blique française, une et indivisible. Un grand nombre de jeunes et jolies femmes, fort richement parées de magnifiques costumes, animaient cette soirée ; parmi les plus charmantes et les plus entourées je citerai M""^ Duverdier et sa jeune sœur, Miss Joss. Nicolle. Puis venaient toute une fraîche et joyeuse guirlande de beaux enfants roses, des exilés et leurs familles et les proscrits habitant l'Angleterre et les îles.
Des Parisiens, en plus grand nombre qu'on n'aurait pu l'espérer, à cette époque de l'année où la mer est si dure dans la Manche, avaient profité de la circonstance et de l'invitation pour apporter au grand poète et à sa famille réunie, cette preuve d'admiration poui- l'un et de sympathie pour les autres.
L'excellente M""* ^■ictor Hugo, heureuse de la joie de ses enfants et de la présence de ses amis, pouvait se croire transportée, comme en un rêve, dans son salon de jadis à la place Royale, en voyant tourbillonner autour d'elle cette jeunesse parisienne dont la gaieté communicative donnait à tous un
HAUTRVir,I.F,-m)USE 45
entrain endiablé (jiii faisait la joie des jeunes gens et le ravissement des vieillards. Elle était heureuse de la joie des autres et surtout de celle de ses enfants et des amis qu'elle revoyait avec bonheur.
Quelques jours après, c'était M"* Duverdier qui recevait à son tour la colonie française et les proscrits, à l'occasion du Christman, fête complètement anglaise qui fut, pendant plusieurs jours, l'occasion de réjouissances ininterrompues.