‹ Victor HugoChapitre 22 sur 51 · II. te · texte numérisé non relu

II. te

VICTOR IILGO RACONTÉ.

le trou de la trappe' et l’instant où le bourreau, ne sentant plus de frémissement, lui a lâché les pieds, il s’est écoulé douze minutes. Douze minutes! Qu’on calcule combien cela fait de temps, si quelqu'un sait à quelle horloge se comptent les heures de l’agonie!

Voilà donc, monsieur, de quelle façon Tapner est mort.

La théorie de l’exemple est satisfaite. 1a* philosophe seul est triste , et se demande si c’est là ce qu’on appelle la justice « qui suit son cours. »

11 faut croire que le philosophe a tort. Le supplice a été effroyable, mais le crime était hideux. Il faut bien que la société se défende, n’est-ce pas? où en serions-nous si, etc., etc., etc.? l’audace des malfaiteurs n’aurait plus de bornes. On ne verrait qu’atrocités et guets-apens. Une répression est nécessaire. Enfin, c’est votre avis, monsieur, les Tapner doivent être pendus...

Que la volonté des hommes d’Etat soit faite !

Tenez , monsieur, c’est horrible. Nous habitons, vous et moi, l infiniment petit. Je ne suis qu'un proscrit et vous n’ôtes qu’un ministre. Je suis de la cendre, vous êtes de la poussière. D’atome à atome, on peut se parler. On peut d’un néant à l’autre se dire ses vérités. Eli bien,

sachez-le, quelles que soient les splendeurs actuelles de votre politique, monsieur, cette corde qu'on noue au cou d’un homme , cette trappe qu’on ouvre sous ses pieds, cet espoir qu’il se cassera la colonne vertébrale en tombant, cette face qui devient bleue sous le voile lugubre du gibet, ces yeux sanglants (pii sortent brusquement de leur orbite, cette langue (pii jaillit du gosier, ce rugissement d’angoisse que le nœud étouffe, cette âme éperdue qui se cogne au crâne sans pouvoir s’en aller, ces genoux convulsifs qui cherchent un point d’appui, ces mains liées et muettes qui se joignent et qui crient au secours, et cet autre homme, cet homme de l’ombre, qui se jette sur ces palpitations suprêmes, qui se cramponne aux jambes du misérable et qui se pend au pendu, monsieur, c’est épou va niable. Vous avez dit : Que la justice « suive son cours! » vous avez donné cet ordre comme un autre; les rabâchages sur la peine de mort vous touchent peu. Pendre un homme, boire un verre d’eau. Vous n’avez pas vu la gravité de l’acte. C’est une légèreté d'homme d’Etat, rien de plus. Monsieur, gardez vos étourderies pour la terre, ne les offrez pas â l’éternité. Croyez-moi, ne jouez pas avec ces profondeurs- là; n’y jetez rien de vous. C’est une imprudence. Ces profondeurs-là, je suis plus près <pie vous . je les vois. Prenez garde.

E.tuI sicut morluus. Je vous parle de dedans le tombeau.

13ali! qu’importe? un homme pendu; et puis après, une ficelle que nous allons rouler, une charpente que nous allons déclouer, un cadavre que nous allons enterrer, voilà grand’ chose. Nous tirerons le canon, un peu de fumée en orient, et tout sera dit. GuerneseV. Tapner, il faut un microscope pour voir cela. Monsieur, cette ficelle, cette poutre , ce cadavre , ce méchant gibet imperceptible, celte misère, c’est l'immensité. C’est la question sociale, plus haute que la question politique. C’est plus encore, c’est ce qui n’est plus surla terre. Ce qui est peu de chose, c’est votre canon, c’est votre politique, c’est votre fumée. L’assassin qui du matin au soir devient l’assassiné, voilà ce qui est effrayant; une âme qui s’envole tenant le bout de corde du gibet, voilà qui est formidable. Hommes d'Élat, entre deux protocoles, entre deux dîners, entre deux sourires, vous pressez nonchalamment de votre pouce ganté de blanc le ressort de la potence, et la trappe tombe sous les pieds du pendu. Celte trappe, savez-vous ce que c’est? C’est l’infini qui apparaît, c’est l’insondable et l’inconnu, c’est la grande ombre qui s’ouvre brusque et terrible sous votre petitesse.

Continuez. C'est bien. Qu’on voie les hommes

du vieux monde h l’œuvre. Puisque le passé s’obstine, regardons-le. Voyons successivement toutes ses ligures : à Tunis, c’est le pal; chez le czar, c’est le knout; chez le pape, c’est le garrot; en France, c’est la guillotine; en Angleterre, c’est le gibet ; en Asie et en Amérique, c’est le marché d’esclaves. Ah! tout cela s'évanouira. Nous, les anarchistes, nous, les démagogues, nous, les buveurs de sang, nous vous le déclarons, à vous les conservateurs et les sauveurs, la liberté humaine est auguste, l’intelligence humaine est sainte, la vie humaine est sacrée, P:\me humaine est divine. Pendez maintenant!

Prenez garde. L’avenir approche. Vous croyez vivant ce qui est mort et vous croyez mort ce qui est vivant. La vieille société est debout, mais morte, vous dis-je. Vous vous êtes trompés. Vous avez mis la main dans les ténèbres sur le spectre et vous en avez fait votre fiancée. Vous tournez le dos à la vie; elle va tout à l’heure se lever derrière vous. Quand nous prononçons ces mots : Progrès, Révolution. Liberté, Humanité, vous souriez, hommes malheureux, et vous nous montrez la nuit où nous sommes et où vous êtes. Vraiment, savez-vous ce que c’est que celle nuit ? Apprenez-le, avant peu les idées en sortiront énormes et rayonnantes. La démocratie s’appelait hier France; elle s’appellera demain Europe.

L’éclipse actuelle masque le mystérieux agrandissement de l’astre.

Je suis, monsieur, votre obéissant serviteur.

Marine Terraee, 11 février 1854. »

II y a trois ans, M. Victor Hugo essaya de sauver John Brown. Le 2 décembre 1859, il publia ceci :

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