IX MOT SI R JOIIX BROWN
Quand on pense aux Etats-Unis d’Amérique, une ligure majestueuse se lève dans l’esprit. Washington.
Or, dans cette patrie de Washington, voici ce qui a lieu en ce moment :
Il y a des esclaves dans les états du sud, ce qui indigne, comme le plus monstrueux des contre-sens, ta conscience logique et pure des états du nord. Ces esclaves, ces nègres, un homme blanc, un homme libre, John Brown, a voulu les délivrer. Certes, si l’insurrection est un devoir sacré, c’est contre l’esclavage. John Brown a voulu commencer l’oeuvre de salut par la délivrance des esclaves de la Virginie. Puritain, reli-
gicux, austère, plein de l’Évangile, Chrislw nos liberavit, il a jeté h ces hommes, à ces frères, le cri d’affranchissement. Les esclaves, énervés par la servitude, n’ont pas répondu à l'appel. L’esclavage produit la surdité de l’âme. John Brown, abandonné, a combattu; avec une poignée d'hommes héroïques, il a lutté; il a été criblé de balles, ses deux jeunes (ils , saints martyrs, sont tombés morts â ses côtés, il a été pris. C’est ce qu’on nomme l’affaire de Harper’s Ferry.
John Brown, pris, vient d’être jugé, avec quatre des siens, Stephens, Copp, Green et Copland.
Quel a été ce procès? Disons-Ieen deux mots :
John Brown, sur un lit de sangle, avec six blessures mal fermées, un coup de feu au bras, un aux reins, deux à la poitrine, deux à la tête, entendant â peine, saignant à travers son matelas, les ombres de ses deux fds morts près de lui; ses quatre coaccusés, blessés, se traînant à ses côtés, Stephens avec quatre coups de sabre; la «justice» pressée et passant outre; un attorney limiter qui veut aller vite; un juge Parker (pii y consent; les débats tronqués* presque tous délais refusés, production de pièces fausses ou mutilées, les témoins â décharge écartés, la défense entravée, deux canons chargés à mitraille dans la cour du tribunal, ordre aux geôliers de fusiller
les accusés si l’on tente de les enlever, quarante minutes de délibération, trois condamnations à mort. J’affirme sur l’honneur que cela ne s’est point passé en Turquie, mais en Amérique.
On ne fait point de ces choses-là impunément en face du monde civilisé. La conscience universelle est un œil ouvert. Que les juges de Charlestown, que Hunier et Parker, que les jurés possesseurs d’esclaves, et toute la population virginicnne, y songent, on les voit. Il y a quelqu’un.
Le regard de l’Europe est fixé en ce moment sur l’Amérique.
John Brown, condamné, devait être pendu le '2 décembre (aujourd’hui même).
Une nouvelle arrive à l’instant. Un sursis lui est accordé. Il mourra le 16.
L’intervalle est court. D’ici là, un cri de miséricorde a-t-il le temps de se faire entendre?
N’importe! le devoir est d’élever la voix.
Un second sursis suivra peut-être le premier. L’Amérique est une noble terre. Le sentiment humain se réveille vite dans un pays libre. Nous espérons que Brown sera sauvé.
S’il en était autrement, si John Brown mourait le 16 décembre sur l’échafaud, quelle chose terrible!
Le bourreau de Brown, déclarons-le hautement, (car les rois s’en vont et les peuples arri-
vent, on doit la vérité aux peuples;) le bourreau de Brown, ce ne serait ni l’attorney Hunter, ni le juge Parker, ni le gouverneur Wyse, ni le petit état de Virginie; ce serait, on frissonne de le penser et de le dire, la grande République Américaine tout entière.
Devant une telle catastrophe, plus on aime cette République, plus on la vénère, plus on l'admire, plus on se sent le coeur serré. Un seul état ne saurait avoir la faculté de déshonorer tous les autres, et ici l’intervention fédérale est évidemment de droit. Sinon, en présence d'un forfait à commetre et qu’on peut empêcher, l’union devient complicité. Quelle que soit l’indignation des généreux états du nord, les états du sud les associent à l’opprobre d’un tel meurtre; nous tous, qui que nous soyons, qui avons pour patrie commune le symbole démocratique, nous nous sentons atteints et en quelque sorte compromis; si l’échafaud se dressait le 16 décembre, désormais. devant l’histoire incorruptible, l'auguste fédération du nouveau monde ajouterait à toutes ses solidarités saintes une solidarité sanglante ; et le faisceau radieux de cette République splendide aurait pour lien le nœud coulant du gibet de John Brown.
Ce lien-là tue.
Lorsqu’on réfléchit à ce que Brown, ce libé-
râleur, ce combattant du Christ, a tenté, et quand on pense qu’il va mourir, etqu’il va mourir égorgé par la République Américaine, l’attentat prend les proportions de la nation qui le commet, et quand on se dit (pie cette nation est une gloire du genre humain, que, comme la France, comme l’Angleterre, comme l’Allemagne, elle est un des organes de la civilisation, que souvent même elle dépasse l’Europe dans de certaines audaces sublimes du progrès, qu’elle esl le sommet de tout un monde, qu elle porte sur son front l’immense lumière libre, on affirme que John Brown ne mourra pas, car on recule épouvanté devant l’idée d’un si grand crime commis par un si grand peuple!
Au point de vue politique, le meurtre de Brown serait une faute irréparable. Il ferait ù l’Union une fissure latente qui finirait par la disloquer. Il serait possible que le supplice de Brown consolidai l’esclavage en Virginie, mais il esl certain qu’il ébranlerait toute la démocratie américaine. Vous sauvez votre honte, mais vous tuez votre gloire.
• Au point de vue moral, il semble qu’une partie de la lumière humaine s’éclipserait, que la notion même du juste et de l’injuste s’obscurcirait, le jour où l’on verrait se consommer l'assassinat de la délivrance par la liberté.
Quant moi. (pii no suis qu’un atome, mais
qui, comme tous les hommes, ai en moi toute la conscience humaine, je m’agenouille avec larmes devant le grand drapeau *'*toiI*'* du nouveau monde, et je supplie à mains jointes, avec un respect profond et filial, cette illustre République Américaine, sœur de la République Française, d’aviser au salut de la loi morale universelle, de sauver John Brown , de jeter bas le menaçant échafaud du 16 décembre, et de ne pas permettre que sous ses yeux, et j’ajoute en frémissant presque par sa faute, le premier fratricide soit dépassé.
Oui, que l’Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant Abel, c’est Washington tuant Spartacus. »
L’année dernière, un jury belge ayant prononcé dans une seule affaire neuf condamnations à mort, quelqu’un, étonné sans doute que l’ennemi incessant de la peine de mort ne prit pas la parole, la prit en son nom. et les journaux belges publièrent des vers signés Victor Hugo qui demandaient au roi la grâce des neuf condamnés. Ces vers provoquèrent cette lettre :
VICTOR H U O O RACONTÉ
«AM. LE RÉDACTEUR DE L l.\l)ÉPEX DA YCB BELGE.
Ilauteville-House, 21 janvier 1862.
Monsieur,
Je vis dans la solitude, et, depuis deux mois particulièrement, le travail, un travail pressant, m’absorbe à ce point que je ne sais plus rien de ce qui sc passe au dehors.
Aujourd’hui, un ami m’apporte plusieurs journaux contenant de fort beaux vers où est demandée la grâce de neuf condamnés à mort. Au bas de ces vers je lis ma signature.
Ces vers ne sont pas de moi.
Quel que soit l'auteur de ces vers , je le remercie.
Quand il s’agit de sauver des tètes, je trouve bon qu’on use de mon nom et même qu’on en abuse.
J’ajoute que, pour une telle cause, il me paraît presque impossible d’en abuser. C’est ici , à coup sûr, que la fin justifie les moyens. *
Que l'auteur pourtant me permette de lui reporter l’honneur de ces vers qui, je le répète, me semblent fort beaux.
Et au premier remerclment que je lui adresse, j’en joins un second : c’est de m’avoir fait connaître celte sombre affaire de Charleroi.
Je regarde ses vers comme un appel qu’il m’adresse , c’est une manière de m’inviter à élever la voix en me remettant sous les yeux les efforts (pie j’ai faits dans d’autres circonstances analogues , et je le remercie de cette généreuse mise en demeure.
Je réponds son appel; je m’unis à lui pour t:\eher d’épargner à la Belgique cette chute de neuf tètes sur l’échafaud. Il s’est tourné vers h* roi, je me tourne vers la nation.
Cette affaire du Hainaut est pour la Belgique, au point de vue du progrès, une de ces occasions d'où les peuples sortent amoindris ou agrandis.
Je supplie la nation belge d’étre grande. Il dépend d’elle évidemment que cette hideuse guillotine à neuf colliers ne fonctionne point sur la place publique. Aucun gouvernement ne résiste à ces saintes pressions de l'opinion vers la douceur. Ne point vouloir de l’échafaud, ce doit être la première volonté d’un peuple. On dit : ce que veut le peuple. Dieu le veut. Il dépend de vous, Belges, de faire dire : ce que Dieu veut, le peuple le veut.
Nous traversons en ce moment l’heure sombre du dix-neuvième siècle. Depuis dix ans, il y a un recul apparent de civilisation; \enise enchaînée, la Hongrie garrottée, la Pologne torturée; partout la peine de mort. Les monarchies
ont des Haynau, les républiques ont des Tallal'erro. La peine de mort est élevée à la dignité < Vultima ratio. Les races, les couleurs, les partis se la jettent à la tête et s’en servent comme d’une réplique. Les blancs l’utilisent contre les nègres; les nègres, représaille lugubre, l’aiguisent contre les blancs. Le gouvernement espagnol fusille les républicains, et le gouvernement italien fusille les royalistes. Rome exécute un innocent: l’auteur du meurtre se nomme et réclame en vain, c’est fait; le bourreau ne revient pas sur son travail : l’Europe croit en la peine de mortel s’y obstine; l’Amérique se bat ;i cause d’elle et pour elle. L’échafaud est l’ami de l’esclavage. L’ombre d’une potence se projette sur la guerre fratricide des Etats-Unis. Jamais l'Amérique et l’Europe n’ont eu un tel parallélisme et ne se sont entendues à ce point; toutes les questions les divisent, excepté celle-là, tuer; et c’est sur la peine de mort que les deux mondes tombent d’accord. La peine de mort règne; une espèce de droit divin de la hache sort pour les catholiques romains île l'Evangile et pour les protestants virginiens de la Bible. Penn construisait par la pensée comme trait d’union, un arc de triomphe idéal entre les deux mondes; sur cet arc de triomphe il faudrait placer aujourd’hui l’échafaud.
Cette situation étant donnée, l'occasion est admirable pour la Belgique.
Un peuple qui a la liberté doit avoir aussi la volonté. Tribune libre, presse libre, voilà l’organisme de l’opinion complet. Que l’opinion parle ; c’est iei un moment décisif. Dans les circonstances où nous sommes, en répudiant la peine de mort, la Belgique peut, si. elle veut, prendre brusquement, elle petit peuple, la télé de la civilisation. Cette noble Belgique , qui est Gaule comme la France, peut magnifiquement affirmer sa nationalité par une exception éclatante, en étant la seule société humaine qui n’ait pas de sang aux mains parmi tous ces gouvernements coupe-lé tes.
L’occasion, j’y insiste, est admirable; car il est évident que, s’il n’y a point d’échafaud pour les criminels du Hainaut, il n’y en aura désormais pour personne, et que la guillotine ne pourra plus germer dans la libre terre de Belgique. Vos places publiques ne seront plus sujettes à cette apparition sinistre. Par l’irrésistible logique des choses, la peine de mort, virtuellement abolie chez vous aujourd’hui, le sera légalement demain.
Il serait beau que le petit peuple fit la leçon aux grands, et, par ce seul fait, fût plus grand qu’eux; il serait beau, devant la croissance abo-
minable des ténèbres, en présence de la barbarie recrudescente , que la Belgique, prenant le rôle de grande puissance en civilisation, donnât tout à coup au genre humain l’éblouissement de la vraie lumière, en proclamant, dans les conditions où éclate le mieux la grandeur du principe, non â propos d’un ennemi politique, mais â propos de neuf misérables indignes de toute autre pitié que de la pitié philosophique, l'inviolabilité de la vie humaine, et en refoulant définitivement vers la nuit cette monstrueuse peine de mort qui a pour gloire d’avoir dressé sur la terre deux crucifix, celui de Jésus-Christ sur le vieux monde, celui de John Brown sur le nouveau.
Que la généreuse Belgique y songe; c’est à elle, Belgique, que l’échafaud de Charleroi ferait dommage. Quand la philosophie et l’histoire mettent dans la balance une civilisation, les tètes coupées pèsent contre.
En écrivant ceci, je remplis un devoir. Aidezmoi, monsieur, et prôlez-moi, pour ce grand et suprême intérêt, votre publicité.
Veuillez, je vous prie, recevoir l'assurance de ma considération la plus distinguée.
Victor Iluno. »
Deux des condamnés furent exécutés, la peine
des sept autres fut commuée aux travaux forcés à perpétuité.
A la fin de J 862, la république de Genève révisait sa constitution. La principale question à décider par les constituants était l’abolition de la peine de mort. Un membre de l’église de Genève, M. Aug. Bost, auteur de plusieurs écrits remarquables, écrivit à M. Victor Hugo pour lui demander d’influer sur le débat. J’extrais de sa lettre ces lignes pressantes :
« La constituante genevoise a voté le maintien de la peine de mort par quarante-trois voix contre cinq ou six ; mais la question doit reparaître bientôt dans un nouveau débat. Quel appui ce serait pour nous, quelle force nouvelle, si par quelques mots vous pouviez intervenir ! car ce n’est pas là une question cantonale ou fédérale, mais bien une question sociale et humanitaire, où toutes les interventions sont légitimes. Pour *les grandes questions, il faut de grands hommes. Nos discussions auraient besoin d’étre éclairées par le génie; et ce nous serait à tous un grand secours qu’un coup de main qui nous viendrait de ce rocher vers lequel se tournent tant de regards. »
il. 17
238 VICTOR Hl'GO RACONTÉ.
M. Victor Hugo répondit immédiatement :
« Hauteville-llouse, 17 novembre 1862.
Monsieur,
Ce que vous faites est bon ; vos efforts sont nobles, vos écrits sont excellents; — vous avez besoin d’aide, vous vous adressez A moi, je vous remercie; vous m’appelez, j’accours. Qu’y a-t-il? Me voilà.
Genève est à la veille d’une de ces crises normales qui. pour les nations comme pour les individus, marquent les changements d’Ago. Vous allez reviser votre constitution. Vous vous gouvernez vous- mêmes; vous êtes vos propres maîtres; vous êtes des hommes libres; vous êtes une république. Vous allez faire une action considérable. remanier votre pacte social, examiner où vous en êtes en fait de progrès et.de civilisation. vous entendre de nouveau entre vous sur les questions communes; la délibération va s’ouvrir. et parmi ces questions, la plus grave de toutes, l’inviolabilité de la vie humaine, est à l’ordre du jour.
C’est de la peine de mort qu’il s'agit.
Hélas, le sombre rocher de Sisyphe! quand donc cessera -t- il de rouler et de retomber sur la société humaine, ce bloc de haine, de tyran-
nie, d’obscurité, d'ignorance et d'injustice qu'on 1 » v' nomme pénalité? quand donc au mot Peine substituera-t-on le mot Enseignement? quand donc comprendra- t-on qu’un coupable est un ignorant? Talion, œil pour œil, dent pour dent, mal pour mal, voilà à peu près tout notre code.
^ Quand donc la vengeance renoncera -t -elle à ce vieil effort qu’elle fait de nous donner le change i en s’appelant Vindicte? Croit-elle nous tromper?
Pas plus que la félonie quand elle s’appelle liaison d’Etat. Pas plus que le fratricide quand il met des épaulettes et qu’il s’appelle la Guerre.
De Maistre a beau farder Dracon ; la rhétorique sanglante perd sa peine, elle ne parvient pas à déguiser la difformité du fait qu’elle couvre; les sophistes sont des habilleurs inutiles; l’injuste *
reste injuste, l’horrible reste horrible. 11 y a des mots qui sont des masques; mais à travers leurs trous on aperçoit la sombre lueur du mal.
Quand donc la loi s’ajustera- t-elle au droit? quand donc la justice humaine prendra -t-elle mesure sur la justice divine? quand donc ceux qui lisent la llible comprendront-ils la vie sauve de Caïn? quand donc ceux qui lisent l’Évangile comprendront-ils le gibet du Christ? quand donc prêtera- t-on l’oreille à la grande voix vivante qui, du fond de l’inconnu, crie à travers nos ténèbres : Ne tue point ! quand donc ceux qui
VICTOR 11 C GO RACONTÉ
soin en bas. juge, pré Ire, peuple, roi, s’apercevronl-ils qu’il y a quelqu’un au-dessus d’eux? Républiques à esclaves, monarchies à soldats, sociétés à bourreaux; partout la force, nulle part le droit. O les tristes maîtres du monde! chenilles d'infirmité, boas d’orgueil.
Une occasion se présente où le progrès peut faire un pas. Genève va délibérer sur la peine de mort. De là votre lettre, monsieur. Vous me demandez d'intervenir, de prendre part à la discussion. de dire un mot. Je crains que vous ne vous abusiez sur l’eflicacilé d’une chétive parole isolée comme la mienne. Que suis-je? que puis-je? Voilà bien des années déjà, — cela date de 1828, — que je lutte avec les faibles forces d’un homme contre cette chose colossale, contradictoire et monstrueuse, la peine de mort, composée d'assez de justice pour satisfaire la foule et d’assez d’iniquité pour épouvanter le penseur. D’autres ont fait plus et mieux que moi. La peine de mort a cédé un peu île terrain; voilà tout. 1511e s'est sentie honteuse dans Paris, en présence de toute cette lumière. La guillotine a perdu son assurance, sans abdiquer pourtant; chassée de la Grève, elle a reparu barrière Saint- Jacques; chassée de la barrière Saint-Jacques, elle a reparu à la Hoquette. Elle recule, mais elle reste.
Puisque vous réclamez mon concours, monsieur, je vous le dois. Mais ne vous faites pas illusion sur le peu de pari que j’aurai au succès, si vous réussissez. Depuis trente-cinq ans, je le répète, j’essaye de faire obstacle au meurtre en place publique. J'ai dénoncé sans relâche cette voie de fait de la loi d’en bas sur la loi d’en haut. J’ai poussé â la révolte la conscience universelle; j’ai attaqué cette exaction par la logique et par la pitié , cette logique suprême; j’ai combattu, dans l’ensemble et dans le détail, la pénalité démesurée et aveugle qui tue; tantôt traitant la thèse générale, tâchant d’atteindre et de blesser le fait dans son principe même, et m'efforçant de renverser, une fois pour toutes, non un échafaud. mais l’échafaud; tantôt me bornant â un cas particulier, et ayant pour but de sauver tout simplement la vie d’un homme. J’ai quelquefois réussi, plus souvent échoué. Beaucoup de nobles esprits se sont dévoués à la même tâche; et il y a dix mois à peine , la généreuse presse belge , me venant énergiquement en aide lors de mon intervention pour les condamnés de Charleroi. est parvenue à sauver sept têtes sur neuf.
Les écrivains du dix-huitième siècle ont détruit la torture; les écrivains du dix-neuvième, je n’en doute pas, détruiront la peine de mort. Ils ont déjà fait supprimer en France le poing
coupé et le fer rouge; ils ont fait abroger la mort civile ; et ils ont suggéré l’admirable expédient provisoire des circonstances atténuantes. — « C'est a à d’exécrables livres comme le Dernier jour « d’un Condamné, disait le député Salverte, qu’on « doit la détestable introduction des circonstances « atténuantes. » Les circonstances atténuantes, en effet, c’est le commencement de l’abolition. Les circonstances atténuantes dans la loi, c’est le coin dans le chêne. Saisissons le marteau divin, frappons sur le coin sans relâche, frappons â grands coups de vérité, et nous ferons éclater le billot.
Lentement, j’en conviens. Il faudra du temps, certes. Pourtant ne nous décourageons pas. Nos efforts, même dans le détail, ne sont pas toujours inutiles. Je viens de vous rappeler le fait de Charleroi; en voici un autre. 11 y a huit ans, â Guernesey, en 18nft, un homme, nommé Tapner, fut condamné au gibet; j’intervins, un recours en grâce fut signé par six cents notables de 111e . l’homme fut pendu; maintenant écoutez : quelques-uns des journaux d’Europe qui contenaient la lettre écrite par moi aux Guernesiais pour empêcher le supplice arrivèrent en Amérique à temps pour que cette lettre pût être reproduite utilement par les journaux américains; on allait pendre un homme à Québec, un nommé Julien;
le peuple du Canada considéra avec raison comme adressée à lui-même la lettre que j’avais écrite au peuple de Guernesey, et, par un contre-coup providentiel, cette lettre sauva, passez-moi l’expression . non Tapner qu’elle visait, mais Julien qu’elle ne visait pas. Je cite ces faits; pourquoi? parce qu'ils prouvent la nécessité de persister. Hélas! le glaive persiste aussi.
Les statistiques de la guillotine et de la potence conservent leurs hideux niveaux; le chiffre du meurtre légal ne s’est amoindri dans aucun pays. Depuis une dizaine d'années même, le sens moral ayant baissé, le supplice a repris faveur, et il y a recrudescence. Vous petit peuple, dans votre seule ville de Genève, vous avez vu deux guillolines dressées en dix-huit mois. En effet, ayant tué Vary, pourquoi ne pas tuer Elcy? En Espagne, il y a le garrot; en Russie, la mort par les verges. A Rome, l’Église ayant horreur du sang, le condamné est assommé, ammazza'.o. L’Angleterre, où règne une femme, vient de pendre une femme.
Cela n’empêche pas la vieille pénalité de jeter les hauts cris, de protester qu’on la calomnie, et de faire l’innocente. On jase sur son compte, c’est affreux. Elle a toujours été douce et tendre; elle fait des lois qui ont l’air sévère, mais elle est incapable de les appliquer. Elle, envoyer Jean Valjcan au bagne pour le vol d’un pain! Allons
264 VICTOR H L GO RACONTÉ
donc! il est bien vrai qu’eu 1816 elle envoyait aux travaux forcés à perpétuité les émeutiers affamés du département de la Somme; il est bien vrai qu’en 1846... — Hélas! ceux qui me reprochent le bagne de Jean Valjean oublient la guillotine de Uuzançais.
La faim a toujours été vue de travers par la loi.
Je parlais tout à l’heure de la torture abolie. Eli bien! en 1849, la torture existait encore. Où? en Chine? Non, en Suisse. Dans votre pays, monsieur. En octobre 1849, à Zug. un juge instructeur. voulant faire avouer un vol d’un fromage (vol d’un comestible. Encore la faim!) à une bile appelée Mathilde Wildemberg. lui serra les pouces dans un étau, et, au moyen d’une poulie et d'une corde attachée 4 cet étau , lit hisser la misérable jusqu’au plafond. Ainsi suspendue par les pouces , un valet de bourreau la bùtounail. Eu 1862. à Guernesey que j’habite, la peine tortionnaire du fouet est encore en vigueur. L’été passé, on a, par arrêt de justice, fouetté un homme de cinquante ans.
Cet homme se nommait Torode. C’était, lui aussi, un affamé, devenu voleur.
Non, ne nous lassons point. Faisons une émeute de philosophes pour l’adoucissement des codes. Diminuons la pénalité, augmentons l’in-
struction. Par les pas déjà laits, jugeons des pas à faire! quel bienfait que les circonstances atténuantes ! elles eussent empêché ce que je vais vous raconter.
A Paris, en 1818 ou 19, un jour d’été, vers midi, je passais sur la place du Palais de Justice. Il y avait là une foule autour d’un poteau. Je m’approchai. A ce poteau était liée, carcan au cou, écriteau sur la tête, une créature humaine, une jeune femme ou une jeune fille. Un réchaud plein de charbons ardents était à ses pieds devant elle, un fer à manche de bois, plongé dans la braise, y rougissait, la foule semblait contente. Cette femme était coupable de ce que la jurisprudence appelle vol domestique et la métaphore banale, danse de l'anse du panier. Tout à coup, comme midi sonnait, en arrière de la femme et sans être vu d’elle, un homme monta sur l’échafaud ; j’avais remarqué que la camisole de bure de cette femme avait par derrière une fente rattachée par des cordons; l’homme dénoua rapidement les cordons, écarta la camisole, découvrit jusqu’à la ceinture le dos de la femme, saisit le fer dans le réchaud, et l’appliqua, en appuyant profondément , sur l'épaule nue. Le fer et le poing du bourreau disparurent dans une fumée blanche. J’ai encore dans l’oreille, après plus de quarante ans, et j’aurai toujours dans l’âme
l’épouvantable cri de la suppliciée. Pour moi, c’était une voleuse, ce lut une martyre. Je sortis de IA déterminé, — j’avais seize ans, — A combattre il jamais les mauvaises actions de la loi.
De ces mauvaises actions la peine de mort est la pire. Et que n’a-t-on pas vu, même dans notre siècle, et sans sortir des tribunaux ordinaires et des délits communs! Le 20 avril 1849, une servante, Sarah Thomas, une fille de dix-sept ans, fut exécutée ii Bristol pour avoir, dans un moment de colère, tué d'un coup de bûche sa maîtresse qui la battait. La condamnée ne voulait pas mourir. 11 fallut sept hommes pour la traîner au gibet. On la pendit de force. Au moment où on lui passait le nœud coulant, le bourreau lui demanda si elle avait quelque chose 4 faire dire à son père. Elle interrompit son râle pour répondre : oui, oui, dites -lui que je l’aime. Au commencement du siècle, sous Georges 111, à Londres, trois enfants de la classe des ragged (déguenillés) furent condamnés à mort pour vol. Le plus Agé, le Newgate Calemlar constate le fait, n’avait pas quatorze ans. Les trois enfants furent pendus.
Quelle idée les hommes se font-ils donc du meurtre? Quoi! en habit, je ne puis tuer; en robe je le puis ! comme la soutane de Richelieu, la toge couvre tout ! Vindicte publique? Ah ! je
vous en prie, ne me vengez pas! meurtre, meurtre, vous dis-je ! hors le eas de légitime défense entendu dans son sens le plus étroit (car, une fois votre agresseur blessé par vous et tombé, vous lui devez secours), est-ce que l’homicide est jamais permis ? est-ce que ce qui est interdit à l’individu est permis à la collection? Le bourreau, voilà une sinistre espèce d’assassin ! l’assassin officiel, l’assassin patenté, entretenu, renté, mandé à certains jours, travaillant en public, tuant au soleil, ayant pour engins « les bois de justice. » reconnu assassin de l’État! l’assassin fonctionnaire, l’assassin qui a un logement dans la loi, l’assassin au nom de tous! il a ma procuration et la vôtre, pour tuer. Il étrangle ou égorge, puis frappe sur l’épaule de la société, et lui dit: Je travaille pour toi. paye-moi. II est l’assassin cum privilcgio legis, l’assassin dont l’assassinat est décrété par le législateur, délibéré par le juré, ordonné par le juge, consenti par le prêtre, gardé par le soldat, contemplé par le peuple. 11 est l’assassin qui a parfois pour lui l’assassiné; car j’ai discuté, moi qui parle, avec un condamné à mort appelé Marquis, qui était en théorie partisan de la peine de mort; de même que. deux ans avant un procès célèbre, j’ai discuté avec un magistrat nommé Teste qui était partisan des peines infamantes. Que la civilisa-
tion y songe, elle répond du bourreau. Ah! vous haïssez l’assassinat jusqu’à tuer l’assassin ; moi je hais le meurtre jusqu’à vous empêcher de devenir meurtrier. Tous contre un. la puissance sociale condensée en guillotine, la force collective employée à une agonie, quoi de plus odieux? Un homme tué par un homme effraye la pensée, un homme tué par les hommes la consterne.
Faut-il vous le redire sans cesse? cet homme, pour se reconnaître et s’amender, et se dégager de la responsabilité accablante qui pèse sur son Ame. avait besoin de tout ce qui lui restait de vie. Vous lui donnez quelques minutes ! de quel droit? Comment osez-vous prendre sur vous cette redoutable abréviation des phénomènes divers du repentir ? Vous rendez-vous compte de cette responsabilité damnée par vous, et qui se retourne contre vous, et qui devient la vôtre? vous faites plus que tuer un homme, vous tuez une conscience.
De quel droit constituez-vous Dieu juge avant son heure? quelle qualité avez-vous pour le saisir? est-ce que cette justice-là est un des degrés de la vôtre? est-ce qu’il y a plain-pied de votre barre à celle-là? De deux choses l’une : ou vous ôtes croyant, ou vous ne l’étes pas. Si vous ôtes croyant , comment osez- vous jeter une immortalité à l’éternité? si vous ne l’éles pas. comment osez- vous jeter un être au néant?
Il existe un criminaliste qui a fait cette distinction : — « On a tort de dire exécution; ou doit se borner à dire réparation. La société ne tue pas, elle retranche. » — Nous sommes des laïques, nous autres, nous ne comprenons pas ces finesses-là.
On prononce ce mot : Justice. Lu Justice! Oh! cette idée entre toutes auguste et vénérable, ce suprême équilibre, cette droiture rattachée aux profondeurs, ce mystérieux scrupule puisé dans l’idéal, cette rectitude souveraine compliquée d’un tremblement devant l’énormité éternelle béante devant nous, celte chaste pudeur de l'impartialité inaccessible, cette pondération où entre l’impondérable, cette acception faite de tout, cette sublimation de la sagesse combinée avec la pitié, cet examen des actions humaines avec l’œil divin, cette bonté sévère, celle résultante lumineuse de la conscience universelle, cette abstraction de l’absolu se faisant réalité terrestre, cette vision du droit, cet éclair d’éternité apparu à l’homme, la Justice! celte intuition sacrée du vrai qui détermine, par sa seule présence, les quantités relatives du bien et du mal et qui, ù l’instant où elle illumine l’homme, le fait momentanément Dieu, celte chose finie qui a pour loi d’être proportionnée à l’infini, cette entité céleste dont le paganisme fait une déesse
VICTOR Hl’GO RACONTÉ.
. fa A
■JE'., - -r ' u v ,