‹ Victor HugoChapitre 24 sur 51 · V.IV · texte numérisé non relu

V.IV

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et 4e christianisme un archange, cette figure immense qui a les pieds sur le cœur humain et les , ,»**■,*'• ' *“ ailes dans les étoiles, cette Yungfrau des vertus

‘l. .. «..u «Jt * v'1 t"s humaines, cette cime de l’âme, cette vierge, 0 t ' Dieu bon. Dieu éternel, est-ce qu’il est possible

■ z. .<* • f‘ " de se l’imaginer debout sur la guillotine? est-ce

qu’on peut se l'imaginer bouclant les courroies de la bascule sur les jarrets d’un misérable? estce qu’on peut se l’imaginer défaisant avec ses doigts de lumière la (icelle monstrueuse du couperet? se l’imagine-t-on sacrant et dégradant à la fois ce valet terrible, l’exécuteur? se l'imaginet-on étalée, dépliée et collée par l'afficheur sur le poteau infâme du pilori ? se la représentc-l-on enfermée et voyageant dans ce sac de nuit du bourreau Calerait où est mêlée à des chaussettes et à des chemises la corde avec laquelle il a pendu hier et avec laquelle il pendra demain!

Tant que la peine de mort existera, on aura froid en entrant dans une cour d’assises, et il y fera nuit.

En janvier dernier, en Belgique, à l’époque des débats de Charleroi, — débats dans lesquels, par parenthèse, il sembla résulter des révélations d’un nommé Rabot que deux guillotinés des années précédentes, Gocthals et Coecke, étaient v peut-être innocents (quel peut-être !) — au milieu

v ' de ces débats, devant tant de crimes nés des

brutalités de l’ignorance, un avocat crut devoir et pouvoir démontrer la nécessité de renseignement gratuit et obligatoire. Le procureur général l’interrompit et le railla : Avocat, dit-il, cc n’est point ici la chambre. Non, monsieur le procureur général , c’est ici la tombe.

La peine de mort a des partisans de deux sortes: ceux qui l’expliquent et ceux qui l’appliquent; en d’autres termes, ceux qui se chargent de la théorie et ceux qui se chargent de la pratique. Or, la pratique et la théorie ne sont pas d’accord; elles se donnent étrangement la réplique. Pour démolir la peine de mort , vous n’avez qu’à ouvrir le débat entre la théorie et la pratique. Ecoutez plutét. Ceux qui veulent h* supplice, pourquoi le veulent-ils? Est-ce parce que le supplice est un exemple? Oui, dit la théorie. Non, dit la pratique. Et elle cache l’échafaud le plus qu’elle peut, elle détruit Mont faucon, elle supprime le crieur public, elle évite les jours de marché, elle b:\tit sa mécanique à minuit, elle fait son coup de grand matin; dans de certains pays, en Amérique et en Prusse, on pend et on décapite à huis clos. Est-ce parce que la peine de mort est la justice? Oui, dit la théorie; l’homme était coupable, il est puni. Non, dit la pratique; car l’homme est puni, c’est bien, il est mort, c’est bon; mais qu’est-ce que cette femme?

C’est une veuve. Et qu’ est-ce que ces enfants? Ce sont des orphelins. Le mort a laissé cela derrière lui. Veuve et orphelins, c’est-à-dire punis, et pourtant innocents. Où est votre justice? Mais si la peine de mort n’est pas juste, est-ce qu’elle est utile? Oui, dit la théorie; le cadavre nous laissera tranquilles. Non, dit la pratique; car ce cadavre vous lègue une famille ; famille sans père, famille sans pain; et voilà la veuve qui se prostitue pour vivre, et voilà les orphelins qui volent pour manger.

Dumolard. voleur à l’àge de cinq ans, était orphelin d’un guillotiné.

J’ai été fort insulté, il y a quelques mois, pour avoir osé dire que c’était là une circonstance atténuante.

On le voit, la peine de mort n’est ni exemplaire, ni juste, ni utile. Qu’est-elle donc? Elle est. Sum qui sum. Elle a sa raison d’étre en ellemême. Mais alors quoi ! la guillotine pour la guillotine, c’est de l’art pour l’art!

Récapitulons.

Ainsi toutes les questions, toutes sans exception, se dressent autour de la peine de mort; la question sociale, la question morale, la question philosophique, la question religieuse. Celle-ci surtout , celte dernière , qui est l’insondable , vous en rendez-vous compte? Ah! j’y insiste ,

vous qui vouiez la mort, avez -vous réfléchi ? - Avez-vous médité sur cette brusque chute d'une vie humaine dans l’infini, chute inattendue des profondeurs, arrivée hors de tour, sorte de surprise redoutable faite au mystère? Vous mettez un prêtre là, mais il tremble autant que le patient. Lui aussi, il ignore. Vous faites rassurer la noirceur par l’obscurité.

Vous ne vous êtes donc jamais penchés sur l’inconnu? Comment osez -vous précipiter là dedans quoi que ce soit? Dès que, sur le pavé de nos villes, un échafaud apparaît, il se fait dans les ténèbres autour de ce point terrible un im- "S mense frémissement qui part de votre place de 1 Grève et ne s’arrête qu’à Dieu. Cet empiétement étonne la nuit. Une exécution capitale, c’est la

main de la société qui tient un homme au-dessus v1 du gouffre, s’ouvre et le lâche. L’homme tombe, y s Le penseur, à qui certains phénomènes de l’in—

> connu sont perceptibles, sent tressaillir la pro- \ digieuse obscurité. O hommes, qu’avez-vous fait?

V» qui donc connaît les frissons de l'ombre? où va cette âme? que savez-vous?

11 y a près de Paris un champ hideux, Clamart. C’est le lieu des fosses maudites; c’est le rendez-vous des suppliciés; pas un squelette n'est là avec sa tête. Et la société humaine dort tranquille à côté de cela! Qu’il y ait sur la terre des H. 18

S7!i VICTOR HUGO RACONTÉ.

cimetières faits par Dieu, cela ne nous regarde pas , et Dieu sait pourquoi. Mais peut-on songer sans horreur il ceci: un cimetière fait par l’homme !

Non , ne nous lassons pas de répéter ce cri : Plus d’échafaud! mort à la mort!

C’est à un certain respect mystérieux delà vie qu'on reconnaît l’homme qui pense.

Je sais bien que les philosophes sont des songe-creux. A qui en veulent-ils? Vraiment, ils prétendent abolir la peine de mort! Ils disent que la peine de mort est un deuil pour l’humanité. Un deuil! qu’ils aillent donc un peu voir la foule rire autour de l’échafaud! qu’ils rentrent donc dans la réalité! où ils affirment le deuil, nous constatons le rire. Ces gens-là sont dans les nuages. Ils crient à la sauvagerie et à la barbarie parce qu’on pend un homme et qu’on coupe une tête de temps en temps. Voilà des rêveurs! Pas de peine de mort, y pense-t-on? peut-on rien imaginer de plus extravagant? Quoi! plus d’échafaud, et en même temps, plus de guerre! no plus tuer personne, je vous demande un peu si cela a du bon sens! qui nous délivrera des philosophes? quand aura-t-on fini des systèmes, des théories, des impossibilités et des folies? folies au nom de quoi, je vous prie! au nom du progrès? mot vide; au nom de l’idéal? mot so-

nore. Plus (le bourreau, où en serions-nous? une société n’ayant pas la mort pour code, quelle chimère! la vie, quelle utopie! qu’est-ce que tous ces faiseurs de réformes? des poêles. Gardons-nous des poètes. Ce qu’il faut au genre humain, ce n’est pas Homère, c’est M. Fulchiron.

Il ferait beau voir une société menée et une civilisation conduite par Eschyle, Sophocle, Isaïe, Job, Pythagore. Pindare, Plaute, Lucrèce, Virgile, Juvénal, Dante, Cervantes, Shakspeare, Milton, Corneille, Molière et Voltaire. Ce serait à se tenir les côtes.

Tous les hommes sérieux éclateraient de rire. Tous les gens graves hausseraient les épaules; John Bull aussi bien que Prudhomme. Et de plus ce serait le chaos; demandez à tous les parquets possibles, à celui des agents de change comme celui des procureurs du roi.

Quoi qu’il en soit, monsieur, cette question énorme, le meurtre légal, vous allez la discuter de nouveau. Courage! Ne lâchez pas prise. Que les hommes de bien s’acharnent â la réussite.

Il n’y a pas de petit peuple. Je le disais il y a peu de mois à la Belgique à propos des condamnés de Charleroi ; qu’il me soit permis de le répéter â la Suisse aujourd’hui. La grandeur d’un peuple ne se mesure pas plus au nombre que la grandeur d’un homme ne se mesure à la taille.

L’unique mesure, c’est la quantité d’intelligence et la quantité de vertu. Qui donne un grand exemple est grand. Les petites nations seront les grandes nations le jour où, A côté des peuples forts en nombre et vastes en territoire qui s’obstinent dans les fanatismes et les préjugés, dans la haine, dans la guerre, dans l’esclavage et dans la mort, elles pratiqueront doucement et fièrement la fraternité, abhorreront le glaive, anéantiront l’échafaud, glorifieront le progrès, et souriront, sereines comme le ciel. Les mots sont vains si les idées ne sont pas dessous. 11 ne suffit pas d’étre la république, il faut encore être la liberté; il ne suffit pas d’être la démocratie, il faut encore être l’humanité. Un peuple doit être un homme, et un homme doit être une Ame. Au moment où l’Europe recule, il serait beau que Genève avançât. Que la Suisse y songe, et votre noble petite république en particulier, une république plaçant en face des monarchies la peine de mort abolie, ce serait admirable. Ce serait grand de faire revivre sous un aspect nouveau le vieil antagonisme instructif: Genève et Rome, et d’offrir aux regards et A la méditation du monde civilisé, d’un côté Rome avec sa papauté qui condamne et damne, de l’autre Genève avec son évangile qui pardonne.

O peuple de Genève, votre ville est sur un lac

de l'Eden, vous êtes dans un lieu béni; toutes les magnificences de la création vous environnent; la contemplation habituelle du beau révèle le vrai et impose des devoirs; la civilisation doit être harmonie comme la nature; prenez conseil <le toutes ces clémentes merveilles, croyez-en votre ciel radieux, la bonté descend de l'azur, abolissez l’échafaud. Ne soyez pas ingrats. Qu’il ne soit pas dit qu’en remercîmcnt et en échange, sur cet admirable coin de terre où Dieu montre à l’homme la splendeur sacrée des Alpes, l’Arve et le lthùne, le Léman bleu, le Mont-Blanc dans une auréole de soleil, l’homme montre h Dieu la guillotine ! »

Quand cette lettre arriva, le travail du comité constituant était terminé et maintenait la peine de mort. M. Victor Hugo ne renonça pas, et, n’ayant pu parler au comité, parla au peuple. Il récrivit M. Bost:

« Hauteville-House, 29 novembre 1 802.

•< Monsieur,

<■ La lettre que j’ai eu l’honneur de vous envoyer le 17 novembre vous est parvenue, je pense, le 19 ou le 20. Le lendemain même du jour où je dictais cette lettre, a éclaté, devant la cour

d’assises de la Somme, cette affaire Gardin qui non -seulement a tout à coup mis en lumière certaines éventualités épouvantables de la peine de mort, mais encore a rendu palpable l’urgence d’une grande révision pénale ; les faits monstrueux ont une manière eux de démontrer la nécessité des réformes.

« Aujourd'hui, 20 novembre, je lis dans la Presse ces lignes datées du 24 et de Berne :

« Vous avez reproduit la lettre adressée par « 31. Victor Hugo à 31. Bost, de Genève, au sujet b de la peine de mort. La publication de cette « lettre est venue un pou tard, depuis quinze « jours la constituante genevoise a terminé ses « travaux. La constitution qu’elle a élaborée ne b donne point satisfaction aux vœux du poète. b puisqu’elle n’abolit pas la peine de mort , sinon b pour délit politique. »

a Non, il n’est pas trop tard.

b En écrivant je m’adressais moins au comité constituant, qui prépare, qu’au peuple, qui décide.

b Dans quelques jours , le 7 décembre, le projet de constitution sera soumis au peuple. Donc il est temps encore.

b Une constitution qui, au dix- neuvième siècle, contient une quantité quelconque de peine

de mort, n’est pas digne d’une république; qui dit république dit expressément civilisation; et le peuple de Genève, en rejetant, comme c’est son droit et son devoir, le projet qu’on va lui soumettre, fera un de ces actes doublement grands qui ont tout à la fois l’empreinte de la souveraineté et l’empreinte de la justice.

« Vous jugerez peut-être utile de publier cette lettre.

« Je vous offre, monsieur, la nouvelle assurance de ma haute estime et de ma vive cordialité.

Le peuple rejeta le projet de constitution.

Quelques jours après, M. Victor Hugo reçut cette lettre

« Genève, 11 décembre 186‘2.

* Nous avons triomphé, la constitution

des conservateurs est rejetée. Votre lettre a produit un immense effet; tous les journaux l’ont publiée, les catholiques l’ont combattue , M. Bost l’a imprimée à part à mille exemplaires, et le comité radical :» quatre mille. Les radicaux, M. James Fazy en tète, se sont fait de votre lettre une arme de guerre, et les indépendants se sont aussi prononcés votre suite pour l’abolition.

Votre prépondérance a été complète. Quelques radicaux n’étaient pas très-décidés auparavant : c’est un radical, M. Héroi, qui passe pour avoir déterminé les deux exécutions de Vary et d’Elcy, et le grand conseil, qui a refusé ces deux grâces, est tout radical.

« Cependant, en somme , les radicaux sont gens de progrès, et, maintenant que les voilà engagés contre la peine de mort, ils ne reculeront pas. On regarde ici l’abolition de l'échafaud comme certaine, et l’honneur, monsieur, vous en revient. J’espère que nous arriverons aussi à cet autre grand progrès, la séparation de l’Eglise et de l’État.

« Je ne suis qu’un homme bien obscur, monsieur, mais je suis heureux ; je vous félicite et je nous félicite. L’immense effet de votre lettre nous honore. La patrie de M. de Sellon ne pouvait être insensible à la voix de Victor Hugo.

« Excusez cette lettre écrite en hâte et veuillez agréer mon profond respect.

« A. C ai ht (de Bonneville). »

UNE LECTURE

M. Victor Hugo avait dans l'esprit deux sujets de drame; il hésitait s’il ferait d’abord Marion de Lorme ou llernani; il se décida pour Marion de Lorme , et se mit à l’écrire le 1" juin 1820. Le 20 juin, au jour levant, il commença le quatrième acte, travailla de grande verve, passa la nuit, et en écrivit le dernier vers au moment où le jour reparaissait; tout l’acte avait été fait entre deux levers de soleil. Le 24 juin, la pièce était terminée.

Les amis auxquels M. Victor llugo lisait à mesure tout ce qu’il faisait lui conseillèrent une lecture plus publique. Déjà, pour Cromwell, il avait élargi un peu son cercle, d’auditeurs. M. Victor

Hugo hésitait il l’élargir encore; mais, sur le bruit qu’il y aurait peut-être une lecture, il fut assailli de sollicitations et d’instances qui ne lui laissèrent pas la liberté de refuser.

II lut donc, un soir de juillet. Marion de Lorme , <pii s’appelait alors Un duel sous Richelieu, devant une réunion nombreuse dans laquelle on remarquait MM. de Balzac, Eugène Delacroix, Alfred de .Musset. Alexandre Dumas, Alfred de Vigny, Sainte- Beuve, Villemain, Mérimée, Armand et Édouard Berlin, Louis Boulanger, Frédéric Soulié, Taylor, Soumet, Émile et Antony Deschamps, les Devéria, Charles Magnin, madame Tastu, etc. — Le succès fut très-vif. Un des étonnements de l’auditoire fut que M. Victor Hugo eèt fait un drame jouable; le développement excessif de Cromwell avait fait craindre qu’il ne sût pas plier sa pensée aux exigences de la représentation ; Marion de Corme démentait cette peur et faisait de lui décidément un auteur dramatique.

Les félicitations épuisées, les auditeurs s’en allèrent. M. Mérimée, qui était resté, fit une objection au dénoûment : Didier alors mourait sans pardonner à Marion. Il lui semblait que cette mort implacable laisserait le publie sous une impression trop dure et trop cruelle; Didier serait plus sympathique si au dernier moment sa roideur se brisait.

UNE LECTURE

Le lendemain, à neuf heures du matin, M. Taylor était rue Notre-Dame-des-Champs :

— Je n’ai pas pu vous parler hier dans cette foule, dit-il à M. Victor llugo, mais il va sans dire que vous me donnez Marion de Lorme pour le Théâtre-Français. Je suis le premier qui vous aie demandé une pièce, donc c’est à moi que votre première pièce appartient. D'ailleurs, Marion de Lorme, ce ne peut être que mademoiselle Mars. C’est convenu?

— C’est convenu, dit M. Victor Hugo.

Le soir, M. Victor Hugo reçut une lettre de M. Jouslin de Lasalle, directeur de la Porte-Saint- Martin, lui offrant son théâtre, M. Frédérick Lemaître pour Didier, madame Dorval pour Marion . MM. Gobert, Lockroy, Provost, Jemma, etc., pour les autres rôles.

Le lendemain matin, la domestique introduisit dans le cabinet de l’auteur un monsieur en babil noir et en pantalon blanc, décoré, dont le visage blafard faisait saillir deux gros yeux spirituels et d’énormes favoris. Ce monsieur s’appelait Ilarel et était directeur de l’Odéon.

— Monsieur, dit-il, on 11e parle que d’un drame que vous avez lu avant-hier soir. Je viens dès ce matin pour être le premier à vous le demander.

— Vous ôtes le troisième, dit M. Victor Hugo.

Fat entendant que le drame était promis au

Théâtre-Français, le directeur de l’Odéon insista : le Théâtre-Français n'était pas ce qu'il fallait à un talent inusité et téméraire; le public y était vieux, routinier, rebelle à toute nouveauté; le public de l’Odéon, c’était la jeunesse; les mains généreuses et intelligentes des étudiants combattraient pour la révolution littéraire; il était essentiel, pour M. Victor Hugo et pour la liberté du théâtre, qu’il gagnât sa première bataille; à FOdéon, le rôle de Marion serait joué par mademoiselle Georges, etc.

M. Victor Hugo répondit que tout cela était fort juste, mais qu’il avait donné sa parole et qu’il lisait le lendemain au comité.

— On vous fait lire! s’écria M. Harel. .Moi, je n’ai pas besoin de connaître la pièce.

El, voyant le manuscrit sur la table, il prit une plume et écrivit précipitamment sur la couverture :

« Reçu au théâtre de l’Odéon, 14 juillet J 8 29.

« Habel. »

— Tiens! dit-il, c’est l’anniversaire de la prise de la Bastille. Eh bien, je prends ma Bastille.

II mit. sans plus de façon, le manuscrit sous son bras, et allait l’emporter. M. Victor Hugo ne le lui lit pas rendre sans peine.

UNE LECTURE

La lecture eut au Théâtre-Français le même succès que rue Notre-Dame-des-Champs.

— Il est inutile d’aller aux voix, «lit M. Taylor. M. Hugo ne présente pas sa pièce, c’est nous qui la lui demandons.

On était au cœur de l’été, et rien ne pressait les répétitions. M. Taylor commença par envoyer le manuscrit à la censure. Il redoutait le quatrième acte, et avait conseillé à l’auteur d’en atténuer quelques passages; mais M. Victor Hugo avait voulu que l’acte restât tel qu’il était. Comme l’avait craint le commissaire royal, le rapport des censeurs conclut à l’interdiction.

Le ministre de l’intérieur était M. de Martignac. Un peu littérateur lui-même, il passait pour protéger la littérature, et c’était lui, disaiton. qui avait voulu, malgré la censure, que le Marina Faliero de M. Casimir Delavigne fût joué. M. Victor Hugo alla le voir.

M. de Martignac avait deux figures, sa figure d’homme, aimable et courtoise, et sa figure de ministre, qu’il faisait froide et sèche. 11 reçut M. Victor Hugo avec sa figure officielle. M. de Martignac était, en fait de théâtre, pour l’ancienne division des genres, la tragédie d'une part, de l’autre la comédie ou le vaudeville; il avait, dans le siècle présent, son Racine, M. Casimir Delavigne, et son Molière, M. Scribe, avec

lequel il avait collaboré. M. Victor Hugo était ])o»r lui un novateur qui bouleversait les usages dramatiques, et Marion de Lorme semblait aussi dangereuse au littérateur qu'au ministre. 11 traita l’auteur du liant de son portefeuille et de ses vaudevilles : — Les censeurs s’étaient prononcés contre le quatrième acte; il avait lu la pièce et avait trouvé leur rapport modéré. Ce n’était pas seulement un aïeul du roi qui était tourné en ridicule, c’était le roi lui-méme. Dans Louis XIII, chasseur et gouverné par un prêtre, tout le monde verrait une allusion à Charles X.

M. Victor Hugo se récria. Il ne faisait pas d’allusions. En faisant Louis XIII, c’était Louis XIII qu’il avait voulu faire, et nul autre. Il n’avait donné le droit à personne de l’accuser d’hypocrisie, et il n’était pas dans son caractère de souffleter un roi vivant sur la joue d’un roi mort.

— Je vous crois, dit le ministre; je suis convaincu que ce n’est pas Charles X que vous avez mis dans votre drame, mais c’est Charles X qu’on y verrait. Nous sommes dans un moment sérieux; le Irène est attaqué de tous les cètés; la violence des partis redouble tous les jours, ce n’est pas l’heure d’exposer aux rires et aux insultes du public la personne royale. On sait trop, depuis le Mariage de Figaro , ce que peut une pièce de théâtre. Au reste, la question va

UNE LECTURE

venir aujourd’hui même en conseil. Mais je vous préviens que je parlerai pour l’interdiction, et que, si cela dépend de moi, votre drame ne sera pas joué.

M. Victor Hugo, froissé du refus et surtout de la roideur du ministre, demanda aussitôt une audience au roi. 11 reçut le lendemain matin un mot du duc d’ Au mont l’avertissant que Sa Majesté recevrait le jour même à midi, en audience particulière, « le baron Victor Hugo. » 11 n’avait jamais pris son titre, et c’était la première fois qu'on le lui donnait.

11 devait être à Saint-Cloud à midi; l’embarras était qu’on n’était admis qu’eu habit à la française et qu’il n’en avait pas. Son frère Abel, qui se trouvait là, se chargea d’aller à la découverte, et en rapporta un. En même temps on apportait du théâtre le quatrième acte royalement copié sur papier vélin.

A midi sonnant, M. Victor Hugo lut introduit par l’huissier de service dans une salle où attendaient quinze ou vingt personnages, généralement chamarrés, et une seule femme. Les hommes étaient debout, l’étiquette ne permettant qu’aux femmes de s’asseoir chez le roi, l’ùt-il absent. La femme, qui était assise, était madame Du Cayla, que M. Victor Hugo connaissait pour l’avoir vue au mariage de son frère Abel. Pendant qu’il

causait avec elle, un huissier vint la prier Je patienter un moment : la messe allait finir et le roi allait revenir «le la chapelle.

Pi ’csque aussitôt, le duc d’Angoulême parut, procédé et suivi de gardes du corps, ayant au cou le collier du Saint-Esprit, sur la poitrine les croix de la Légion d’honneur et de Saint-Louis, son chapeau sous le bras et son livre d’heures à la main. Il marchait lourdement, se dandinait, saluait tête baissée A droite et à gauche; il traversa le salon sans regarder personne.

Un instant après, le même huissier qui était venu parler à madame Du Cayla revint l’appeler. Elle se leva, franchit sans nul embarras la réunion masculine et entra chez le roi. M. Victor Hugo se dit qu’avant que son tour vînt il avait du temps il tuer et alla à une fenêtre se distraire à regarder le paysage. Il n’y était pas depuis dix minutes qu’il s'entendit appeler. Cette brusque réception le surprit; il était naturellement timide; il fut beaucoup plus embarrassé que madame Du Cayla des regards qui se fixèrent sur lui, et il entra chez le roi le rouge au visage.

L’accueil affable du roi le remit bientôt. Charles X lui dit «pi’il le connaissait de réputation et qu’il serait bien aise de l’obliger. M. Victor Hugo lui expliqua ce qui l’amenait.

— Ah! oui. je sais, dit le roi. On m’en a

UN K LECTURE

parlé hier. Il paraît, ajouta-t-il en souriant, que vous maltraitez un peu mon pauvreaïeul Louis XII I. .M. de Martignac dit qu’il y a dans votre pièce un acte terrible.

— Peut-être Votre Majesté ne serait-elle pas de l’avis de son ministre, si elle voulait prendre la peine de s’éclairer elle-même. J’ai apporté le quatrième acte...

— Le quatrième acte seul! interrompit gracieusement le roi. Certainement, je le lirai. Il fallait m’apporter toute la pièce.

Il y eut alors entre le roi et le poète une conversation que M. Victor Hugo a racontée dans les Rayons et les Ombres. En prenant congé du roi, il sollicita une prompte décision.

— Soyez tranquille, promit Charles X, je me presserai. J’aime beaucoup votre talent, monsieur Hugo. Il n’y a pour moi que deux poêles, vous et Désaugiers.

— Le roi alors ne se laissera pas influencer par le ministre.

— Oh! si c’est .M. de Martignac qui vous inquiète...

Le roi n’acheva pas. Le lendemain, M. de Martignac n’était plus ministre.

A quelques jours de là, M. Victor Hugo reçut l’invitation de passer chez le nouveau ministre de l’intérieur, M. de la Bourdonnaye. Le roi avait

il. 4 9

lu l at te, et regrettait de ne pouvoir autoriser la représentation. Le gouvernement, du reste, était disposé à tout faire pour dédommager l’auteur. M. Victor Hugo remercia le ministre, mais n’accepta rien.

Le lendemain il causait avec M. Sainte-Beuve: on lui remit un pli portant le cachet du ministère de l'intérieur. M. de la Bourdonnaye lui annonçait que le roi lui donnait une nouvelle pension de quatre mille francs. L’homme qui avait apporté le pli demandait s’il y avait une réponse.

— Oui, dit M. Victor Hugo.

Il s’assit et écrivit une lettre qu’il tendit à M. Sainte-Beuve avant de la cacheter.

— J’en étais sûr, dit M. Sainte-Beuve.

La lettre refusait la pension.

M. Sainte-Beuve n’avait nulle raison de taire le fait. Les journaux le racontèrent. « La conduite de M. Victor Hugo, dit le Journal des Débats, n’étonnera nullement ceux qui le connaissent ; mais il est bon que le publie sache les nouveaux droits que le jeune poêle vient d’acquérir à son estime. » Le Constitutionnel s’écria : « La jeunesse n’est pas aussi facile à- corrompre que l’espèrent MM. les ministres. »

HERNANI

51. Victor Hugo n'était pas de ceux qu’un échec décourage; il comprenait d’ailleurs que l’interdiction de Marion de tonne profiterait à son prochain drame. La semaine suivante, il dînait chez il. Nodier avec le baron Taylor qui parlait pour un voyage.

— Quand serez-vous fie retour? lui demanda M. Victor Hugo.

— A la fin du mois.

— Cela nous donne un peu plus de trois . .

semaines. Eh bien, convoquez le comité pour le 1'" octobre, je lirai quelque chose.

Le 1" octobre, il lut Hernani.

La pièce, reçue par acclamation, lut distri-

buée immédiatement : doua Sol à mademoiselle Mars, Hernnni à M. Firmin, don ltuy Gomez à M. Joanny, don Carlos A M. Mielielot. Des bouts de rôles furent- acceptés et sollicités par des comédiens de grand mérite, MM. Régnier, Samson. etc.; les quelques vers du page laquez furent pour mademoiselle Despréaux * (depuis madame Allan).

Les premières répétitions se firent avec entrain. M. Mielielot, sans aimer beaucoup la littérature nouvelle, était homme du monde et de manières prévenantes. M. Firmin était sympathique aux drames. M. Joanny, qui avait les cheveux blancs de don Ruy Gomez, était un ancien militaire qui avait perdu deux doigts en se battant sous les ordres du général Hugo. Il montrait A l'auteur sa main mutilée et lui disait avec une certaine emphase qui lui était naturelle : — Ma gloire sera d’avoir servi jeune sous le père et vieux sous le fils.

L’art nouveau avait, d'ailleurs, été déjA essayé au Théâtre- Français, et y avait réussi. M. Alexandre Dumas venait de faire jouer son Henri III. Presque inconnu la veille, et n’ayant pas encore de passé qui suscitât les haines, il avait surpris le parti classique qui, non préparé, n’avait pu se défendre. Le public, livré A lui— même, et las au fond d’entendre toujours la même

HER NANI

tragédie et la môme comédie éternellement refaites, et de plus en plus mal . s’était laissé aller au charme imprévu de ce drame alerte, jeune, et d’un intérêt si vivant. C’avait été un triomphe sans lutte, une fête, une joie, un bonheur public.

La froideur commença par mademoiselle .Mars.

.Mademoiselle Mars avait alors cinquante ans; il était tout simple qu’elle ainuU les pièces qu’elle avait jouées dans sa jeunesse et celles qui leur ressemblaient; elle était hostile à la rénovation dramatique. Elle avait surtout accepté le rôde pour qu’il ne fôit pas joué par une autre : Henri III avait prouvé que le drame pouvait réussir, llrrnani avait produit la lecture une grande impression. et elle ne se souciait pas de laisser A une camarade le bruit et les applaudissements possibles. Mais elle répétait doua Sol de l’air maussade, supérieur et un peu étonné d’une personne qui tombait de la Fille d’hmneur et de Valérie dans Hernani. Trente-cinq ans de succès lui avaient donné dans h* théAlre une toute-puissance qu’elle faisait peser volontiers sur les auteurs. J’emprunte aux vivants Mémoires de M. Alexandre Dumas un épisode des répétitions A' Hernani.

« Les choses se passaient à peu près ainsi :

Au milieu de la répétition, mademoiselle Mars s’arrêtait tout à coup.

— Pardon, mon ami, disait-elle à Firmin, à .Michelot ou à Joanny, j’ai un mot à dire à l'auteur.

L’acteur auquel elle s’adressait faisait un signe d’assentiment et demeurait muet et immobile à sa place.

Mademoiselle Mars s’avançait jusque sur la rampe, mettait sa main sur ses yeux, et, quoiqu'elle s lit très-bien à quel endroit de l’orchestre était l’auteur, elle faisait semblant de le chercher.

C’était sa petite mise en scène, à elle.

— M. Hugo! demandait-elle; M. Hugo estil là?

— Me voici, madame, répondait M. Hugo en se levant.

— Ah! très-bien! merci... Dites-moi, monsieur Hugo...

— Madame!

— J’ai à dire ce vers-là :

Vous êtes mon lion superbe et généreux!

— Oui. madame, Hernani vous dit:

Hélas! j'aime pourtant d’une amour bien profonde!

Ne pleure pas. Mourons plutôt! Que n'ai-je un monde? Je le le donnerais! Je suis bien malheureux!

Et vous lui répondez :

Vous Otes mon lion superbe et généreux !

HER N A NI

— Esl-ce que vous aimez cela, monsieur Hugo?

— Quoi?

— Vous êtes mon lion !

— Je l’ai écrit ainsi, madame, donc j’ai cru que c’était bien.

— Alors vous tenez à votre lion ?

— J'y tiens et je n’y tiens pas, madame; trouvez-moi quelque chose de mieux, et je mettrai cette autre chose en place.

— Ce n'est pas à moi à trouver cela! je ne suis pas l’auteur, moi.

— Eh bien! alors, madame, puisqu’il en est ainsi, laissons tout uniment ce qui est écrit.

— C’est qu’en vérité cela me semble si drôle d’appeler M. Firmin mon lion!

— Ah! parce qu’en jouant le rôle de doua Sol, vous voulez rester mademoiselle Mars; si vous étiez vraiment la pupille de don RuyGomez de Sylva, c’est-à-dire une noble castillane du seizième siècle , vous ne verriez pas dans Hernani M. Firmin, mais un de ces terribles chefs de bandes qui faisaient trembler Charles-Quint jusque dans sa capitale; alors vous comprendriez qu’une telle femme peut appeler un tel homme mon lion, et cela vous semblerait moins drôle.

— C’est bien! puisque vous tenez à votre lion, n’en parlons plus. Je suis ici pour dire ce qui est écrit; il y a dans le manuscrit « mon lion! «

VICTOR HUCO RACONTÉ.

je dirai: « mon lion, » moi... Mon Dieu! mon Dieu! cela m’est bien égal! — Allons, Firmin,

Vous ôtes mon lion superbe et généreux !

Seulement, le lendemain, arrivée au môme endroit, mademoiselle Mars s’arrêtait. Comme la veille, elle mettait sa main sur ses yeux. Comme la veille, elle faisait semblant de chercher Fauteur.

— M. Hugo, disait-elle de sa voix sèche, de sa voix à elle, de la voix de mademoiselle Mars et non pas de Célimène. — M. Hugo est-il là?

— Me voici, madame, répondait llugo avec sa môme placidité.

— Ah! tant mieux! je suis bien aise que vous soyez là.

— Madame, j’avais eu l’honneur de vous présenter mes hommages avant la répétition.

— C’est vrai... Eh bien, avez-vous réfléchi?

— A quoi, madame?

— A ce que je vous ai dit hier.

— Hier, vous m’avez fait l’honneur de me dire beaucoup de choses.

— Oui, vous avez raison... — Mais je veux parler de ce fameux hémistiche.

— Lequel ?

— Eli! mon Dieu! vous savez bien lequel.

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