‹ Victor HugoChapitre 26 sur 51 · H ER N AN I · texte numérisé non relu

H ER N AN I

Mademoiselle Mars pâlit. C’était la première fois de sa vie qu’on lui retirait un rôle. Jusquelà, on la suppliait de les accepter, et c’était elle qui les refusait. Elle sentit la perte de prestige qui pouvait résulter pour elle d’un fait pareil. Elle reconnut son tort, et promit de ne plus recommencer.

Elle ne fut plus impertinente, en effet, mais elle fut muette. Elle protesta par une attitude glaciale. Son exemple refroidit les autres. A part M. Joanny, qui resta sympathique au moins en apparence, l’auteur se vil de jour en jour plus isolé. En outre, il se faisait à l’extérieur uni' opposition qui réagissait au dedans.

Les auteurs tragiques et comiques supportaient malaisément ce nouveau venu qui menaçait leurs doctrines et leurs intérêts. Ils travaillaient d’avance contre ce démolisseur d’une littérature qui était la bonne, puisqu’elle était la leur. Ils écoutaient aux portes, provoquaient les indiscrétions, ramassaient çà et là quelques vers qu’ils défiguraient, racontaient des scènes en les caricaturant, en imaginaient au besoin, et faisaient bien rire les salons du prétendu chefd’œuvre. Un auteur du Théâtre- Français fut surpris blotti dans l’ombre pendant une répétition. D’autres venaient chez M. Victor Hugo, se disaient ses grands admirateurs. lui arrachaient à force

d'importunités une ou deux scènes, et allaient les colporter dénaturées. Un auteur tragique, académicien et censeur, qui avait lu la pièce comme censeur, était un des colporteurs les plus actifs; un de ses auditeurs, indigné, déféra le fait aux journaux. Le censeur écrivit à M. Victor Hugo: « ... Que disent vos espions (il appelait les autres des espions) et les journaux qui vous soutiennent? que j’ai révélé le secret de la comédie? que j’ai cité vos vers en m’en moquant? Eli bien, quand cela serait, où est mon tort? Si je vous ai loué quand vous étiez louable, ne m’esli) pas permis de vous blâmer quand vous êtes blâmable? Vos ouvrages sont-ils sacrés? Doit-on les admirer ou se taire? Vous ne le pensez pas, vous n’avez pas ce ridicule amour-propre. Vous savez que celui qui a franchement applaudi à vos premières odes est libre de condamner avec la même franchise vos drames nouveaux. J’ai blâmé, c’est vrai, le style de Hernani... »

La majorité des journaux attaquait la pièce. Les journaux ministériels regardaient M. Victor Hugo comme un déserteur depuis son Ode à la colonne et ne lui pardonnaient pas son refus de pension. Les feuilles libérales en politique avaient pour rédacteurs littéraires les auteurs mêmes que le drame venait déposséder. Le Constitutionnel , notamment, qui, quelques semaines auparavant.

HERNANI

avait loué l’incorruptibilité de l'homme, fut le plus violent adversaire du poëte.

Un théâtre alla jusqu’à parodier une pièce qui n’était pas représentée. Dans une revue des pièces de l’année, le Vaudeville livra aux éclats de rire la scène des tableaux. Don Kuy Gômez était un montreur d’ours.

Autre inquiétude. Le manuscrit, envoyé à la censure, ne revenait pas. M. Victor Hugo y alla, on lui dit que la commission avait lu la pièce et l’avait autorisée depuis quinze jours, et que c’était le ministre qui la retenait. M. de la Bourdonnaye renvoya la pièce au théâtre « avec l’indication de quelques changements qui avaient été jugés nécessaires. » Ces changements altéraient les principales scènes; l’auteur résista; on ne voulut pas recommencer l'affaire de Marion de Lorme et on lui laissa garder ses vers, mais il dut les disputer un à un. Je trouve une lettre où on lui rend trois mots :

« Monsieur, il m'est agréable d’avoir à vous annoncer que Son Excellence, faisant droit à vos observations que je me suis empressé de mettre sous ses yeux, a bien voulu consentir au rétablissement de quelques passages supprimés dans Uernani. Vous êtes donc autorisé à laisser subsister sur le manuscrit visé les expressions sui-

vantes adressées à don Carlos: l.ilchc, insensé, mauvais roi.

« Agréez, etc.

« Le maître des requêtes, chef du bureau des théâtres.

« Trouvé. »

Mais le ministre ne consentit pas à ce vers : Crois-tu dOnc que les rois à moi me sont sacrés?

llernani dut dire :

Crois-tu donc que pour nous il soit des noms sacrés?

L’hiver de 1829 à 1830 fut un des plus rigoureux dont on se souvienne. La Seine fut prise du 20 décembre à la fin de février. M. Victor Hugo allait au théâtre en chaussons pour ne pas se casser les jambes en traversant les ponts. On lui apportait une chaufferette. Les acteurs grelottaient, les vers leur gelaient sur les lèvres, et ils se bâtaient de bredouiller leur scène pour aller se réchauffer au foyer. Cela n’avançait pas le travail, et les inimitiés avaient le temps de s'organiser.

Enfin la pièce fut prêle â passer. Attaquée comme elle le serait, elle avait besoin d'être énergiquement défendue. Le daqueur du théâtre

avait trop longtemps applaudi M. Casimir Delavigne pour ne pas l’admirer et serait un mauvais combattant de l’insurrection contre le répertoire qui l’avait enrichi. Le commissaire royal proposa le claqueur du Gymnase qui lui avait des obligations personnelles et dont il croyait pouvoir répondre. Il est vrai que celui-là applaudissait M. Scribe.

— Choisissez, dit le commissaire.

— Je choisis personne.

— Comment! il n’y aura pas de claque!

— Il n’y aura pas de claque.

Quand ce bruit se répandit dans le théâtre, tout le monde demanda à M. Victor Hugo s’il était fou. Aucune pièce ne pouvait se passer de la claque; la sienne était [dus menacée qu’une autre; si elle n’était pas fortement soutenue, elle n’irait pas jusqu’à la fin. Il répliquait que d’abord les applaudissements salariés lui répugnaient, qu’ensuite les défenseurs de l’ancien genre seraient peu ardents pour le genre contraire, que les claqueurs de 31. Delavigne ni les claqueurs de M. Scribe n’étaient les siens, qu’à une forme nouvelle il fallait un public nouveau, que son public devait ressembler à son drame, que, voulant un art libre, il voulait un parterre libre, qu’il inviterait les jeunes gens, poètes, peintres, sculpteurs, musiciens, imprimeurs, etc. — On

fut unanime à lui donner tort et on lit ce qu’on put pour le faire changer de résolution; mais il persista, et l’on céda en lui laissant la responsabilité de la représentation.

La curiosité était surexcitée et la demande de location était énorme. A chaque instant l’auteur recevait des lettres comme celles-ci :

« Je viens, monsieur, vous adresser une requête peut-être indiscrète, et, ce que je crains plus encore, peut-être tardive. Madame B. Constant et moi, nous aurions comme toute la France un vif désir de voir Ifernani. Y aurait-il moyen d’avoir une loge, ou deux places dans une loge? Ou, si cela était impossible, pourrions - nous assister à une répétition? Veuillez, dans le cas où la loge ou les deux places seraient encore possibles à obtenir, me dire où je dois envoyer pour m’en assurer en remettant le prix, et, dans le second, ce qu’il y a faire pour être admis à la répétition. Vous verrez, j’espère, dans mon importunité, une suite bien naturelle de l’empressement que nous éprouvons avec tout le public.

« Agréez, avec l'hommage de mon admiration pour votre beau talent, l’assurance de mon attachement bien sincère et de ma haute considération.

« Benjamin Constant.

« Ce 12 janvier 1830. »

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