‹ Victor HugoChapitre 27 sur 51 · H ER N A NI · texte numérisé non relu

H ER N A NI

« Un malentendu dont il serait trop ennuyeux pour vous, monsieur, de connaître les détails me prive des places sur lesquelles je croyais pouvoir compter dans la loge que M. de Fitz-James a obtenue de vous. Pouvez -vous réparer un malheur qui serait réel pour moi, celui de ne point être des premiers à admirer, à applaudir Hemani '! A défaut d’une loge entière, il me faudrait trois places dans une loge désignée ou à des stalles numérotées et l’une contre l’autre. Enfin, monsieur, tous les moyens me sembleront bons pour aller assister à votre triomphe.

h Veuillez trouver ici la nouvelle assurance de mes sentiments d’estime et d’admiration.

« Lizinka de Mirrel. h

« Monsieur ,

« J’ai fait de vains efforts pour me procurer une loge louée pour la première représentation d Hemani. On m’a dit, monsieur, que vous auriez la bonté de m’en procurer une ; je vous serai trèsobligé si vous le pouvez , et je vous en fais d’avance mes remerclments. Je souhaiterais, s'il est possible, qu’elle fût de six places, et des moins élevées.

« Recevez, etc.

« A. Tuiers.

o 13 février 1830. »

« L'univers s’adresse à moi pour avoir des loges et des stalles; je ne vous parle que des demandes que me font les sommités intellectuelles, comme dirait le Globe. Madame Récamier me demande si. par mon entremise, etc. Voyez ce que vous pouvez faire. Vous savez qu’elle a une certaine influence dans un certain monde. J’ai dit qu’il était impossible d’avoir une loge. Alors elle m’a demandé s’il était possible d’avoir deux bonnets d’évéque. Où la vertu va-t-elle se nicher?

« Tout à vous.

« Mérimée. »

Dans la semaine qui précéda la représentation , les journaux s’occupèrent beaucoup du drame, et excitèrent vivement leurs lecteurs, la plupart contre, quelques-uns pour. Les feuilles ministérielles essayaient d’amoindrir le bruit. La (Quotidienne disait:

« On annonce pour demain la première représentation (i'Ifeniani. Nous ne savons pas si les gens qui , avant de voir et d’entendre, se sont déclarés contre la pièce nouvelle, ont fait une ligue pour en amener la chute, mais il est certain que les amis de l’auteur s’emploient de leur mieux pour préserver de tout encombre le succès de son

HERNANI

drame. On le conçoit, s’il est vrai qu’ils regardent cette affaire comme une question de vie ou de mort pour le romantisme... Quoi qu’il en soit, le Journal des Débats , pénétré de l’importance de l’affaire en litige, oublie aujourd’hui ses propres soucis, et, laissant un instant le soin de sa défense personnelle, se luUc d’accepter avec résignation la semonce du Globe, pour se ménager une place qu’il consacre à la cause d Hernani, d 'Hernani qui, dit-il, soulève déjà tant de passions, tant de Imines , tant d’ acharnement , et risque d'être choisi pour champ de bataille par tant d’intérêts opposés. Nous, qui sommes bien loin de désirer qu’//ernant soit choisi pour champ de bataille, et qui ne croyons pas que ce soit l’intention de l’auteur, nous trouvons qu’il y a imprudence de la part de ses amis à s’efforcer de donner à une question toute littéraire une sorte d’importance politique. MM. des Débats ont trouvé le moyen d’amener sur ce terrain et M. de Martignac et M. de la Bourdonnaye, et l’ancien et le nouveau ministère, qui assurément n'ont jamais songé, ni il défendre, ni A attaquer, ni même h modifier le drame de M. Hugo, De quelque importance que soit la représentation A'Hernani pour la république des lettres, la monarchie française ne peut avoir à s’en inquiéter. >>

Tous les amis de l’auteur et tous ceux qui

désiraient le triomphe de l’art nouveau étaient venus s’offrir. MM. Louis Boulanger, Théophile Gautier, encore presque enfant par l’âge et déjà homme par le talent, Gérard de Nerval , Vivier, Ernest de Saxe - Cobourg , lils naturel du duc régnant, Achille et Eugène Devéria, Français, Célestin Nanteuil, Edouard Thierry. Pétrus Borel et ses deux frères, Achille Roche, qui eût été un peintre célèbre s’il ne s’était noyé dans le Tibre, a'ecoururent des premiers. Ils battirent le rappel dans la littérature, dans la musique, dans les ateliers de peinture, de sculpture et d’architecture. Ils revinrent avec des listes de noms qu’ils avaient recrutés, et demandèrent à conduire chacun leur tribu au combat. J’ai retrouvé une liste des tribus Gautier, Gérard, Pétrus Borel, etc. J’y lis les noms suivants : Balzac, Berlioz, Cabat, Auguslus Mac-Keat (Auguste Maquet) , Préault, Jehan du Seigneur, Joseph Bouchardy , Phi— ladelphe O’Neddy, Gigoux, Laviron, Amédée Pommier, Lemot, Piccini, Ferdinand Langlé, Tolbecque, Til niant, Kreutzer, etc., mêlés d’appcllations collectives : l’atelier d’architecture de Gournaud, 13 places; l’atelier d’architecture de Labrousse, 5; l’atelier d’architecture de Dubau, 12, etc.

M. Victor Hugo acheta plusieurs mains de papier rouge , et [coupa les feuilles en petits

HERNANI

carrés sur lesquels il imprima avec une griffe le mot espagnol qui veut dire fer :

Il distribua ces carrés aux chefs de tribu. Le théâtre lui abandonnait l’orchestre des musiciens, les secondes galeries et le parterre moins une cinquantaine de places.

Pour bien combiner leur plan stratégique et bien assurer leur ordre de bataille, les jeunes gens demandèrent à entrer dans la salle avant le public. On le leur permit , il condition qu’ils seraient entrés avant qu’on ne fit queue. On leur donna jusqu'à trois heures. C’eût été bien si on les avait laissés monter, comme faisaient les claqueurs, par la petite porte de l’obscur passage maintenant supprimé. Mais le théâtre, qui apparemment ne désirait pas les cacher, leur assigna la porte de la rue de Valois, qui était la porte royale; de crainte d’arriver trop tard, les jeunes bataillons arrivèrent trop tût, la porte n’était pas ouverte, et dès une heure les innombrables passants de la rue Richelieu virent s’accumuler une bande d’étres farouches et bizarres, barbus,

chevelus, habillés de toutes les façons, excepté à la mode , en vareuse, en manteau espagnol , en gilet à la Robespierre, en toque à la Henri III, ayant tous les siècles et tous les pays sur les épaules et sur la tète, en plein Paris, en plein midi. Les bourgeois s’arrêtaient stupéfaits et indignés. M. Théophile Gautier surtout insultait les yeux par un gilet de satin écarlate et par l’épaisse chevelure qui lui descendait jusqu’aux reins.

La porte ne s’ouvrait pas; les tribus gênaient la circulation, ce qui leur était fort indifférent. mais une chose faillit leur faire perdre patience. L’art classique ne put voir tranquillement ces hordes de barbares qui allaient envahir son asile; il ramassa toutes les balayures et toutes les ordures du théâtre, et les jeta des combles sur les assiégeants. M. de Balzac reçut pour sa part un trognon de chou. Le premier mouvement fut de se fâcher; c’était peut-être ce qu'avait espéré l’art classique; le tumulte aurait amené la police, qui aurait saisi les perturbateurs, et les perturbateurs auraient été naturellement les lapidés. Les jeunes gens sentirent que le moindre prétexte serait bon, et ne le donnèrent pas.

La porte s’ouvrit à trois heures et se referma. Seuls dans la salle, ils s’organisèrent. Les places réglées, il n’était encore guère que trois heures et demie; que faire jusqu’à sept? On causa, on

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