HERMAN
chanta, mais la conversation et les chants s’épuisent. Heureusement qu’on était venu trop têt pour avoir dîné, alors on avait apporté des cervelas, des saucissons, du jambon, du pain, etc. On dîna donc, les banquettes servirent de tables et les mouchoirs de serviettes. Comme on n’avait que cela à faire, on dîna si longtemps qu’on était encore à table quand le public entra. A la vue de ce restaurant, les locataires des loges se demandèrent s’ils rêvaient. En même temps leur odorat était offensé par l’ail des saucissons. Ceci n’était rien encore, mais, sur tant d’hommes, il y en avait nécessairement qui avaient éprouvé d’autres besoins que ceux de l’estomac ; ils avaient cherché à quel endroit de la maison de Molière on pouvait « expulser le superflu de la boisson ; » les ouvreuses, n’étant pas encore arrivées, n’avaient pu leur ouvrir ; ils avaient essayé d’aller sur le théâtre, la porte de communication était fermée, la toile baissée, et il y avait défense absolue de passer. Enfermés pendant des heures, plusieurs n’y avaient pas tenu et s’en étaient allés tout en haut dans le coin le plus sombre. Mais ce coin sombre s’était tout A coup éclairé A l’heure du public; on a vu, par la lettre de M. Mérimée, que ce jour-lA les femmes les plus élégantes montaient jusqu'aux bonnets d’évêques; on juge du scandale que dut faire celttr humidité
où passèrent les robes de soie et les souliers de satin.
Quand M. Victor Hugo arriva au théâtre, il trouva les employés souriants et le commissaire royal bouleversé.
— Qu’y a-t-il donc? demanda-t-il.
— 11 y a que votre drame est mort et que ce sont vos amis qui l’ont tué.
M. Victor Hugo, instruit de l’incident, dit que ce n’était pas la faute de- ses amis, mais de ceux qui les avaient enfermés pendant quatre heures. Au moins, mademoiselle Mars ne savait rien : le baron Taylor avait eu soin de recommander que la chose lui lût cachée. L’auteur alla dans sa loge.
— Eh bien, lui dit-elle pour premier mol, vous avez de jolis amis! Vous savez ce qu’ils ont fait!
La recommandation de M. Taylor n'avait pas empôché les ennemis de la pièce d’aller lui raconter tout. Elle était furieuse.
— J’ai joué devant bien des publics, dit-elle, mais je vous devrai d’avoir joué devant celui-là.
M. Victor Hugo répéta à l’actrice ce qu’il avait dit au commissaire royal, et alla dans les coulisses. Acteurs, figurants, machinistes, régisseurs, avaient passé de la froideur à l’hostilité. Seul. M. Joauny vint à lui, et, superbe dans son costume de don Ruy Gômez, lui dit :
HERNANI
— Ayez confiance ! pour ma part, je ne me suis jamais senti si en train.
M. Victor Hugo regarda par le trou de la toile. Du haut en bas, la salle n’était que soie, bijoux, fleurs, épaules nues. Dans ce resplendissement, deux masses sombres, au parterre et aux secondes galeries, agitaient d'abondantes crinières.
On frappa les trois coups. L’auteur vit lever la toile avec le serrement de cœur de celui qui livre à l’inconnu sa pensée et peut-être son avenir. La petite scène de don Carlos avec Josef'a passa sans encombre ; puis doua Sol entra. Les jeunes gens, peu au fait des habitudes théâtrales, et d’ailleurs médiocrement enthousiastes de mademoiselle Mars, négligèrent de lui faire la réception à laquelle ses entrées étaient accoutumées, et son public à elle, qui lui en voulait de jouer un drame, ne répara pas leur négligence. Ce silence insolite la déconcerta un peu. — M. Firmin, qui n’avait plus l’âge d’Hcrnani, mais qui était toujours jeune d’ardeur et de verve, dit très-bien ces vers :
O l’insensé vieillard, qui, la tête inclinée.
Pour achever sa route
Vieillard, va-t’en donner mesure au fossoyeur!
L’orchestre des musiciens, le parterre et la
seconde galerie battirent des mains, mais sans écho dans le reste de la salle. — Au second acte, à ce dialogue entre don Carlos et Hernani :
— Mon maître.
Je vous tiens, de ce jour, sujet rebelle el traître...
Je vous fais mettre au ban de l’empire.
— A ton grc?.
J’ai le reste du inonde où je te braverai.
Il est plus d'un asile où ta puissance tombe.
— Et quand j’aurai le inonde?
— Alors j'aurai la tombe.
Quelques loges se mêlèrent à l'applaudissement. A chaque scène qui passait sans opposition, les acteurs et les gens du théâtre détendaient la roideur de leurs attitudes; après le second acte, ils souriaient â l’auteur, et quelques-uns admiraient la pièce de bonne foi.
Mais le vrai danger n’était pas franchi; l’endroit redoutable était la scène des tableaux . désignée d’avance au rire par la parodie du Vaudeville. Le troisième acte commença bien. Les vers de don Ruy Gômez â doua Sol :
Quand passe un jeune pâtre, etc.,
dits par M. Joannv avec une fierté mélancolique, touchèrent les femmes, et il yen cul qui applau-
Digit