H ER NAM
dirent. M. Ernest de Saxe-Cobourg cria: Vivent les femmes! M. Joanny avait une sorte de gaucherie hautaine et de noblesse familière qui allait à merveille au personnage. 11 aborda grandement la file des portraits et fut suivi par le public attentif jusqu'au sixième, mais là, il y eut résistance à avancer plus loin, et commencement de murmures. Deux de plus, on sifflait; le vers : J’en passe , et des meilleurs! sauva tout. Le dernier portrait fut salué d’acclamations, qui redoublèrent quand don Ruy aime mieux livrer sa vie et sa fiancée que son hôte qu’il sait son rival. Dès lors, il n’y eut plus personne dans les coulisses qui eôt jamais douté de la pièce. — Le succès fut décidé par le monologue de Charles-Quint au quatrième acte; cet immense monologue, interrompu presque à chaque vers par les bravos, finit dans une explosion de salves interminables.
Les salves duraient encore, quand on vint dire à l’auteur que quelqu’un lé demandait. 11 y alla et vit un petit homme à ventre arrondi et à regard ouvert.
— Je m’appelle Marne, dit le petit homme; je suis l’associé de M. Baudoin , l'éditeur. Mais nous sommes mal ici pour causer. Vomiriez-vous venir une minute dehors?
Quand ils furent dans la rue :
— Voilà, dit— il. Nous sommes dans la salle, M. Baudoin et moi, et nous avons envie de publier Hcrnani. Voulez-vous nous le vendre?
— Combien?
— Six mille francs.
— Nous en recauserons après la représentation.
— Pardon, insista le libraire, mais je tiendrais à terminer tout de suite.
— Pourquoi? Vous ne savez pas ce que vous achetez. Le succès peut diminuer.
— Oui , mais il peut augmenter. Au second acte, je pensais vous ollVir deux mille francs; au troisième, quatre mille; je vous en offre six mille au quatrième; après le cinquième, j’aurais peur de vous en offrir dix mille.
— Eh bien, soit, dit M. Victor Hugo en riant, puisque vous avez cette peur de mon drame , je vous le donne. Venez chez moi demain matin et nous signerons.
— Si cela vous était égal, j'aimerais autant signer tout de suite. J’ai les six mille francs sur moi.
— Je veux bien, mais comment faire? Nous sommes dans la rue.
— Voici un bureau de tabac.
Le libraire y entra avec l’auteur, acheta une feuille de papier timbré, demanda une plume et
HERNANI
de l'encre; le traité fut écrit et signé sur le comptoir, et M. Victor Hugo reçut l’argent, qui ne lui fut pas inutile, car il n’avait plus chez lui que cinquante francs.
11 remonta aussitôt au théâtre et vit, au respect universel, que le succès n’avait pas baissé. Le quatrième acte s’achevait. MM. Michelot , Joanny, Firmin, rayonnaient; leurs trois rôles s’étaient partagé le succès; pendant les quatre premiers actes, doua Sol est au second plan. M. Victor Hugo jugea nécessaire d’aller voir mademoiselle Mars.
Il la trouva aigre et sèche. Elle fit d’abord semblant de ne pas le voir. Elle continua de quereller son habilleuse : — Qu’avez-vous donc aujourd’hui? Je ne serai jamais prête. Mais voyons, mon blanc ! il y a une heure que je vous le demande. Mais aussi ma loge ne désemplit pas! on ne sait plus où l’on en est dans toutes ces visites!... Ah! vous voilà, monsieur Hugo.
Et, tout en se couvrant la poitrine de blanc :
— Mais savez-vous que ça va très-bien, votre pièce; — au moins pour vous et pour ces messieurs.
— Nous voici à votre acte, madame.
— Oui , je commence quand la pièce finit. Dites donc, vos beaux amis, je ne les aurai pas beaucoup fatigués. Savez -vous que c’est la
première fois que je n’ai pas été applaudie à mon entrée?
— Mais comme vous allez l’étre à votre rappel !
— Enfin, dit -elle en prenant un air de victime résignée, du moment que j’ai accepté ce rôle— lf» , je devais m’attendre à ce succès-là.
Lorsqu’elle parut dans sa robe de satin blanc, sa couronne de roses blanches sur le front, avec ses dents éclatantes, avec sa taille qui avait toujours dix-huit ans, elle fit un effet de jeunesse et de beauté. Le décor était charmant; la terrasse où causaient les masques, le palais illuminé, les jardins où luisaient vaguement les jets d’eau , le mouvement de la fête, la musique des danses, puis le silence et les jeunes mariés restés seuls tous deux , tout avait disposé favorablement la salle, et, lorsque mademoiselle Mars dit ces vers auxquels s’alliait si bien sa voix musicale :
La lune tout à l’heure à l'horizon montait
Tandis que tu parlais; sa lumière qui tremble
Et ta voix toutes deux m’allaient au cœur ensemble;
Je me sentais joyeuse et cahne, ô mon amant,
El j’aurais bien voulu mourir en ce moment.
elle n’eut plus rien à envier à « ces messieurs. »
Tout le cinquième acte donna raison à la précipitation du libraire Manie. Quand M. Joanny
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Ata le masque sous lequel rlon Ruy Gomez a assisté A la noce, la face de spectre qu’il montra lit une impression de terreur; il eut dans toute la scène une rigidité sépulcrale qui faisait froid. Mademoiselle Mars lui disputa la vie de Hernani avec une énergie dont on n’aurait pas cru Célimène capable. Elle fut vraiment violente en menaçant don Ruy :
Il vaudrait mieux pour vous aller aux tigres même Arracher leurs petits qu’à moi celui que j’aime... Voyez-vous ce poignard? Ah! vieillard insensé. Craignez-vous pas le fer quand l’œil a menacé?
Prenez garde, don Ruy! Je suis de la famille,
Mon oncle!
Le dénomment fut un enivrement; il y eut une pluie de bouquets aux pieds de mademoiselle Mars; le nom de l’auteur fut acclamé même par les loges; cinq ou six seulement restèrent muettes; pas une ne protesta.
M. Victor Hugo alla faire à la grande actrice les compliments qu’elle méritait. Sa loge était encombrée, mais cette fois elle ne se plaignit pas de la foule. Elle était radieuse, son rôle était superbe, le drame était un chef-d’œuvre.
— Eh bien! dit-elle, vous n’embrassez pas votre doua Sol?
Et dofia Sol tendit à l’auteur la joue de mademoiselle Mars.
M. Victor llugo était attendu â la porte du théâtre par une troupe d’amis qui voulurent le reconduire. En arrivant chez lui, il trouva son salon plein. La rue Notre- Dame-des- Champs s’étonnait d’être si bruyante â une heure du matin. M. Achille Devéria dit qu’il ne voulait pas dormir dans une nuit pareille, et alla faire un dessin de la dernière scène.
Le lendemain, à son réveil, M. Victor Hugo reçut cette lettre :
« J’ai vu, monsieur, la première représentation d 'llernani. Vous connaissez mon admiration pour vous. Ma vanité s’attache à votre lyre, vous savez pourquoi. Je m’en vais, monsieur, et vous venez. Je me recommande au souvenir de votre muse. Une pieuse gloire doit prier pour les morts. ,
« Chateaubriand.
« 29 février 1830. »
La première représentation avait eu lieu un samedi; le lundi, jour de la seconde, les feuilletons parurent. Sauf celui du Journal des Débats, tous étaient hostiles. Ils s’en prenaient au drame et à son public: l’auteur avait amené des specta-
tours dignes de sa pièce, des espèces de bandits, des individus incultes et déguenillés, ramassés dans on ne savait quels bouges, qui avaient fait d'une salle respectée une caverne nauséabonde; ils s’y étaient livrés à une orgie qui avait en des conséquences immondes; ils avaient entonné, les journaux libéraux disaient des chants obscènes, les journaux royalistes disaient des chants impies; le temple était h jamais profané, et Melpomène était dans un état pitoyable.
Le commissaire royal accourut chez l’auteur. Il était fort inquiet; évidemment, cette unanimité des journaux allait redonner de l’élan aux inimitiés domptées l’avant-vcille, et il y aurait bataille le soir. Puisque M. Victor Hugo ne voulait pas de claqueurs, il fallait que ses amis revinssent défendre la deuxième représentation comme la première. Il ne fut pas nécessaire d’aller les chercher; les chefs de tribu n’eurent pas plus tôt lu les feuilletons qu’ils vinrent d’euxmèmes; ils comprenaient que la lutte n’était pas finie et que la soirée allait être rude; ils en étaient ravis; ils trouvaient qu’ils avaient réussi trop aisément le premier jour , et ils n’auraient été qu’à moitié contents de vaincre sans combattre.
La rue de Valois s’emplit dès midi de badauds qui espéraient le spectacle des bandes étranges
promises par les journaux. Mais le théâtre n’exigea plus que les jeunes gens entrassent par la porte du roi et qu’ils fussent en prison pendant quatre heures. Ils entrèrent, un peu avant l'ouverture des bureaux, par la petite porte du passage. Il n’y eut donc ni chansons, ni saucissons à l’ail, ni le reste. Il n’y eut que l’excentricité des costumes, qui, du reste, suffit amplement à l’horrlpilation des loges. On se montrait avec horreur M. Théophile Gautier dont le gilet flamboyant éclatait ce soir-là sur un pantalon gris tendre orné au côté d’une bande de velours noir, et dont les cheveux s’échappaient à flots d’un chapeau plat à larges bords. L’impassibilité de sa figure régulière et pâle, et le sang-froid avec lequel il regardait les honnêtes gens des loges, démontraient à quel degré d’abomination et de désolation le théâtre était tombé.
Au moment où la toile allait se lever, il se passa un fait qui se renouvela depuis à toutes les pièces de M. Victor Hugo : un essaim de petits papiers blancs s’abattit des hauteurs sur les premières loges, sur le balcon et sur l’orchestre. Ces petits papiers s’attachaient aux habits, se collaient sur les nez, s'attachaient aux boucles des chevelures féminines, se glissaient dans les corsages-, toute la salle se mit à se secouer et à s’éplucher. Ce fut un nouveau grief