‹ Victor HugoChapitre 30 sur 51 · H ER N AM · texte numérisé non relu

H ER N AM

contre Nernani- Quel était l’auteur de ces papiers? Était-ce un ennemi? Était-ce un haïsseur outré des bourgeois qui les irritait, d’abord pour les irriter, et ensuite pour les inviter au combat, comme le picador excite le taureau? La question n'a jamais été résolue.

On sentit dès les premiers mots qu’un orage grondait sourdement. Il éclata dès le premier acte. Ce vers :

Nous sommes trois chez vous! C'est trop de deux-, madame.

fut accueilli par un rire immense de toute la première galerie et des stalles d’orchestre. Le rire redoubla au vers :

Oui, de ta suite, ô roi! de ta suite! — J’en suis.

Une bonne fortune des loges fut qu’au lieu de dire le vers comme il est écrit, M. Firmin dit :

Oui, de ta suite, ô roi! — De ta suite j'en suis.

Ce « de ta suite j’en suis! » fut une joie qui se prolongea bien longtemps après ce soir-là; pendant des mois, les classiques ne s’abordaient qu’en se disant ; « De ta suite j’en suis! » et ils avaient un moment de douce hilarité.

On pense bien que ces éclats de rire étaient vaillamment relevés par la jeunesse; ricanements

et applaudissements se croisèrent et la mêlée s’engagea. Au second acte, à ce passage :

— Quelle heure est-il?

— Minuit.

ce roi qui demandait l’heure, et qui, pour la demander, disait : quelle heure est-il? qui disait cela en vers, et à qui l’on répondait, toujours en vers, qu’il était minuit, quand il eût été si simple de lui répondre :

Du haut de ma demeure,

Seigneur, l'horloge enfin sonne la douzième heure,

tout cela parut naturellement intolérable, et le rire devint une huée. Les jeunes gens se tâchèrent un peu, et imposèrent silence avec une telle résolution que la scène entre Ilernani et le roi fut écoutée sans trouble et réussit plus encore que la première fois. M. Joanny, très-ferme devant l’opposition, sauva, en la disant hardiment, la scène des portraits; il eut un geste irrésistible pour offrir sa tête au roi :

J’ai promis l’une ou l’autre.

N'est-il pas vrai, vous tous? Je donne celle-ci.

Par contre, le monologue de Charles-Quint,

HERNANL

tant applaudi le samedi , fut couvert de moqueries.

. . . Éteins-loi, cœur jeune et plein de flamme! Laisse régner l’esprit que longtemps tu troublas.

Tes amours désormais, les maltresses, hélas!

C'est l’Allemagne, c’est la Flandre, c’est l'Espagne.

Rire plus fort.

Mais tu l’as, le plus doux et le plus beau collier,

Celui que je n’ai pas, qui manque au rang suprême, Les deux bras d’une femme aimée et qui nous aime!

Eclats de rire.

La fête masquée et les airs de danse du cinquième acte plurent un moment au beau monde, mais, lorsque dona Sol, après avoir voulu fuir la musique, souhaite d’entendre un chant dans la nuit, et qu’Hernani lui dit :

Capricieuse!

le mot sembla trÆs-drrtle, et les ricanements reprirent pour ne plus cesser.

Les journaux du lendemain racontèrent les ricanements, et oublièrent d’ajouter qu’ils avaient été écrasés d’applaudissements : on avait fait justice de ce drame scandaleux; maintenant

c’était nno affaire finie; il n’en serait plus question, Dieu merci! Au reste, il n’avait pas même excité la curiosité; dès la seconde représentation, la salle était à moitié vide, etc.

II y avait eu, en effet, des places vides, notamment deux loges de galerie de face, ce qui avait étonné la foule, entassée partout ailleurs, et encore plus l’auteur, qui savait que toutes les loges étaient louées. Il voulut savoir quels étaient ces locataires qui avaient payé pour ne pas venir, et il sut que c’était le frère et l’avoué d’un' auteur du théâtre, fort célèbre alors.

La troisième représentation fut plus troublée encore que la seconde. Mais l’opposition se contenta encore de ricaner; seulement, elle ricana plus souvent. L’auteur avait encore tous ses amis, qui firent â chaque huée une vigoureuse réplique d’enthousiasme.

Mais, après trois représentations, M. Victor Hugo rentrait dans l’usage des auteurs et n’allait [dus avoir que quelques places â donner. Les acteurs réclamaient la claque, laquelle serait peu fervente pour une pièce qui l’avait expulsée. Le commissaire royal, toujours dévoué à l’art nouveau, prit sur lui de donner à l’auteur cent places par représentation.

Cent places contre quinze cents, c’était dans

HER.NANI

ces termes qu'allait maintenant se livrer la bataille. I .es journaux ennemis dirent qu’à présent le vrai public allait pouvoir enfin pénétrer dans la salle et venger l’art outragé.

Ce fut dès lors en effet la lutte sérieuse. Chaque représentation devint un vacarme effroyable. I.es loges ricanaient, les stalles sifflaient; il fut de mode dans les salons d’aller « rire à llcrnani. » Chacun protestait à sa façon et selon son caractère. Les uns, ne pouvant regarder une pareille pièce, tournaient le dos à la scène; d’autres, ne pouvant l’entendre, disaient : je n’y tiens plus! et sortaient au milieu d’un acte en jetant la porte de leur loge, avec violence; les natures paisibles se contentaient de constater le manque d’intérêt de « ce drame » en étalant et en lisant leur journal. Mais les vrais partisans du bon goût ne s’en allaient pas, ne lisaient pas et ne tournaient pas le dos, ils avaient les yeux et les oreilles sur la pièce, visaient chaque mot, huant, sifflant, empêchant d’entendre, déconcertant les acteurs. Les cent, perdus dans le nombre, ne pliaient pas; leurs vingt ans et leur conviction faisaient rage dans cet ouragan. Ils tenaient tête à cette multitude, défendaient les scènes vers à vers, ne lâchaient pas un hémistiche; ils trépignaient , ils rugissaient, ils insultaient les siffleurs; M. Ernest de Saxe-Cobourg ne connaissait plus ni âge ni

sexe. Une jeune femme riant aux éclats pendant la scène des portraits :

— Madame, lui dit-il, vous avez tort de rire, vous montrez vos dents !

Des vieillards, à tètes vénérables et chauves, sifflaient à l’orchestre. 11 cria :

— A la guillotine, les genoux !/ - L’auteur disputé ne trouvait plus dans les coulisses les respectueuses salutations prodiguées le premier soir à l’auteur triomphant. Le chefd’œuvre était redevenu un « drame, » un bâtard de la comédie et de la tragédie, on ne savait quoi. Les acteurs passaient à l’ennemi; un des principaux faisait aux siffleurs des clins d’yeux qui voulaient dire : vous avez raison ; je suis forcé de jouer ça, mais ça n’est pas de moi. M. Joanny lui-méme se démonta. Mademoiselle Mars seule fut brave jusqu’au bout. Elle n’était pas plus épargnée que les autres, et le novateur lui procura cette nouveauté d’être sifllée; elle le lui reprochait avec amertume et ne lui faisait plus aucun éloge de sa pièce; mais elle était aussi ferme en scène que désagréable dans sa loge. Elle taquinait l’auteur en tête-à-tête, mais devant le public elle le représentait.

Ce qui maintenait le drame malgré la véhémence des ennemis et le découragement des acteurs, c’était le chiffre des recettes. On venait

HERNANI

siffler, mais on venait. La haine allait jusqu’à nier les recettes, môme dans le théâtre. Un comédien qui jouait un petit rôle, auteur dramatique lui-môme, dans le goût de Colin d’Harleville et d’Andrieux, répondait un soir à l’objection d’un interlocuteur qui lui demandait pourquoi, si la pièce était si mauvaise, elle attirait tant de monde. Il expliquait qu’elle n'attirait personne, que toutes les places étaient données, que la salle était pleine, mais que la caisse était vide.

— Tenez, disait-il, ce soir il y a salle comble; eh bien, je parie que la recette...

— Est de quatre mille cinq cent cinquantesept francs soixante-dix-huit centimes, dit M. Victor Hugo qui passait dans ce moment et qui avait à la main le bordereau du caissier.

L'attaque avait ses caprices. Elle s’en prenait aujourd’hui à un endroit, demain à un autre. Une scène criblée la veille s’étonnait d’étre laissée tranquille; en revanche, une scène qui se croyait désormais hors d’atteinte était hachée d’interruptions. Dans un entracte de la trentième représentation, l’auteur et mademoiselle Mars, gracieuse par exception ce jour- là, s’amusèrent à chercher les vers qui n’avaient pas été sifflés ; ils n’en trouvèrent pas.

— Il y a tout mon rôle, dit madame Thénard qui était présente.

Elle avait un vers et un quart à dire dans le cinquième acte :

Mon cher comte,

Vous savez avec vous que mon mari les compte.

— Autre vers n’a pas été sifflé? dit l’auteur. Eh bien, il le sera.

11 le fut le soir.

La lutte fatiguait de plus en plus les acteurs, et ils en étaient à souhaiter que les recettes tombassent pour avoir le droit d’arrêter les représentations. Quelques-uns espéraient qu’on n’aurait pas besoin d’attendre jusque-là , que les jeunes gens, las de combattre, renonceraient, et que l'hostilité, maîtresse du terrain, ferait tomber le rideau avant le dénoûment. On s’y attendait chez l’auteur; la première question de madame Hugo à son mari, quand il rentrait du théâtre, était: « Est-on allé jusqu’à la lin? » — et cette vie d'inquiétudes et d’émotions violentes finissait par être si pénible qu’elle -même eût presque désiré qu’il répondit: — Non.

Mais les jeunes gens, eux, ne voulaient pas de cela. Leur dévouement ne diminuait pas; on se disputait les cent billets. La lettre suivante donnera une idée de la vivacité et de l’entrain de la défense :

Page 1