LA ROCHE-GUYON
Ceux qui avaient accompagné à l’église le corps de la morte avaient remarqué, en entrant dans la chapelle de la Vierge, un jeune prêtre qui avait entendu l’odice avec eux et qui était allé aussi au cimetière jeter sa pelletée de terre sur le cercueil. Ce prêtre pouvait avoir trente ans; ses cheveux soyeux entouraient sa tonsure d’un cercle parfait; son linge et le drap de sa soutane étaient d’une finesse rare chez un prêtre; lui-même avait dans sa personne un grand air de distinction et de race.
C’était le duc de Rohan. A peine marié, sa femme était morte brûlée. De désespoir, il s’était
mis dans les ordres, el il était alors sous-diacre au séminaire de Saint-Sulpice.
Quelques jours après, il lit demander à Victor par un ami commun la permission de venir le voir. Victor répondit que c’était A lui d’aller remercier M. de Rohan d’avoir suivi le corps de sa mère. Il alla au séminaire; l’abbé étant en ce moment ;i la chapelle, on l’introduisit dans sa cellule, qui avait pour tout ameublement une table de bois, un lit de bois et un crucifix de bois. Il fut touché de ce détachement des choses humaines chez un homme du monde qui portait ce nom hautain.
L’abbé accourut et fut d’une simplicité cordiale. II parla d’abord de la morte avec une sincérité d’émotion qui pénétra le fils. Puis il causa de choses moins tristes, complimenta Victor de ses vers qu'il savait tous, lui prédit la gloire, dit que, lui, il avait renoncé A tout, qu’il ne voulait être rien dans l’Église, que, sans sa mauvaise santé, il se serait fait trappiste, et que toute son ambition était de devenir curé de son village.
II plut beaucoup A Victor, qui le vil assidûment jusqu’aux vacances du séminaire. II allai l passer les vacances dans son village; il insista fort pour que Victor y vint avec lui, plutôt que de rester dans la maison où sa mère était morte.
LA ROC H E-G t! Y O N.
Victor ne partit pas avec lui, mais lui promit de le rejoindre.
En effet, un matin du milieu d'août, il monta en diligence avec l’ami commun qui avait été leur intermédiaire, M. Rocher. Le village était la Roche-Guyon. Arrivés au bord de la Seine, M. Rocher héla le bac. Du milieu du fleuve, les deux visiteurs aperçurent leur ami qui agitait son mouchoir sur le balcon du château. Lorsqu’ils arrivèrent dans la cour d’honneur, le jeune séminariste les reçut sur le perron ayant derrière lui une douzaine de petits abbés -majordomes et valets, ce qui commença â déranger les idées de Victor sur l’humilité du duc.
Le châtelain de la Roche-Guyon fut, du reste, aussi amical et aussi expansif que le séminariste de Saint-Sulpice. Le dîner attendait les visiteurs; il y avait une douzaine de convives, presque tous des prêtres. Le duc plaça Victor â sa droite et fut charmant; mais une étiquette princière pesait sur le dîner; les convives traitaient le maître de la maison avec un respect cérémonieux ; ils ne l’appelaient que monseigneur , excepté un abbé, depuis aumûnier de la duchesse de Berry, qui l’appelait altesse. Derrière l’altesse, se tenait debout, l’épée au côté, la serviette sous le bras, un grand escogriffe. Un mot étonna Victor qui demanda au duc quel était ce personnage.
— C’est le maire de la Koehe-Guyon. répondit le due.
Victor ne crut plus autant que l’ambition du due fût de devenir curé de la Roche-Guyon.
Après le dîner, on visita le chAteau, tout à l'ait magnifique et seigneurial. Victor y admira de fort belles peintures, parmi lesquelles le duel de Jarnac et de La Rochefoucauld. Le duc de Rohan prétendait descendre de Jarnac et s’en vantait. Le tableau représentait hardiment l’instant du duel où Jarnac coupe avec sa dague le jarret de son adversaire.
Une des curiosités du château était un lit de dix pieds de large, en chêne sculpté, tendu de bandes de velours grenat et alternées de bandes de tapisserie or et soie au petit point, où avait couché Henri IV.
La chambre du duc ne ressemblait guère A sa cellule; elle étalait toutes les recherches du luxe. Elle ouvrait sur un salon-boudoir dont la table et le piano étaient couverts d’albums de musique sacrée richement reliés, et ayant tous cette inscription en lettres d’or : Sa Seigneurie le duc de Rohan -Chabot, duc de Montbazon, duc de Beaumont, prince de Léon, pair de F rance.
En face du piano, il y avait le portrait du due par Gérard en grand uniforme de mousque-
LA ROCHE-GLYON.
taire rouge, avec ces mots incrustés dans le bois : S. A. le prince de Léon.
Il était trop tard pour visiter le parc. On causa, puis le duc conduisit Victor dans une vaste et opulente chambre gothique dont les fenêtres regardaient la Seine. Cette chambre avait un mérite plus grand : le duc de La Rochefoucauld, l’auteur des Maximes, l’avait habitée.
Le lendemain, Victor, levé avec le jour, s’en alla seul dans le parc, qui se développait sur la colline derrière le château bâti â mi-côte. Les restes de la Tour de Guy, le burg primitif, dont le nom avait fait celui du village (la Roche â Guy, puis la Roche -Guyarde, puis la Roche- Guyon), l’attirèrent d’abord. « 11 n’en restait plus que la muraille circulaire, qui était trèsépaisse et revêtue de lierre et de mousse. Les plafonds de ses quatre étages s’étaient successivement écroulés au rez-de-chaussée, où ils formaient un amas énorme de décombres. Un escalier étroit et sans rampe, rompu en plusieurs endroits, tournait en spirale sur la surface intérieure de la muraille au sommet de laquelle il aboutissait. » Cette ruine servit â Victor pour décrire la tour de Yermund le Pro- / scrit dans Han d’Islande dont il s’occupait alors, S
Un son de cloche le rappela; il crut que \ c’était le déjeuner : c’était la messe. La chapelle
2l> VICTOR HUGO RACONTÉ.
était sous terre et taillée dans le roc. En s'enfonçant dans la crypte, il entendit un bruit d’harmonica. 11 poussa une porte et vil une chapelle splendidement illuminée. Un Christ de grandeur naturelle cherchait à faire l’illusion complète de la réalité ; un jet de vermillon jaillissait de ses plaies, le bois des linges était peint en blanc, h* corps en couleur de chair, les yeux étaient d’émail, et la couronne de véritable épine. Derrière ce Christ, une nuée de séraphins en rondebosse comme ceux de Saint-lloeh projetaient des rayons de bois doré. Tous les abbés domestiques étaient IA. Le curé de la Roche-Guyon disait la messe, qui était servie par le duc en habit de diacre; mais il était facile de voir que ce n’était pas le diacre qui était le serviteur.
Victor avait dit d’abord rester deux mois, mais il en eut assez après deux jours. Le surlendemain de son arrivée, il écrivait à un ami.de Paris : Ces immenses salons dorés, ces vas-
tes terrasses et, par-dessus tout, ces grands laquais obséquieux, me fatiguent. Je n’ai ici d’autre attrait que la colline boisée, les vieilles tours et avant tout la société charmante de cet aimable duc de Rohan, l’un de mes amis les plus chers et les plus dignes d’être noblement aimés. Je le quitte bien vite; mais il est heureux. Quel besoin a-t-il de moi. qui ne le suis pas?... Madame la