H ER N AN I
« Quatre de mes janissaires m’offrent leurs bras, je les dépose à vos pieds, et vous demande pour eux quatre places pour ce soir, s’il n’est pas trop tard, ou pour mercredi, s’il n’y a plus de billets disponibles.
« Je vous garantis mes hommes. Ils sont gens à couper les têtes pour avoir les perruques. Quant à moi, je les encourage persister dans ces nobles sentiments et ne les laisse pas partir sans leur donner ma bénédiction paternelle.
« Ils s’agenouillent, j’étends les mains et je leur dis: — « A moi, gens de bien, et que Dieu vous soit en aide! La cause est bonne, faites votre devoir. » Ils se relèvent et j’ai toujours soin d’ajouter : « Ah çà, mes enfants, soignons Victor Hugo, car Dieu est bon garçon, mais il a tant d’occupation que notre ami doit compter sur nous avant tout. Allez, soyez dignes de ceux que vous servez. Amen. »
« Votre dévoué de cœur et d'ûme,
« Cuarlet.
« Lundi soir. »
M. Victor Hugo recevait des lettres d’un autre style; une finissait par cette phrase: « Si tu ne retires pas ta sale pièce dans les vingt-quatre heures, nous te ferons passer le goût du pain. »
Deux jeunes gens, qui se trouvaient là quand il reçut cette lettre, la prirent au sérieux. Il n’y eut pas moyen de les empêcher d’attendre , après toutes les représentations, M. Victor Hugo à la porte du théâtre et de le reconduire rue Notre- Dame-des-Champs, ce qui n’était pas un petit dérangement, car ils demeuraient boulevard Montmartre. Ils firent cela jusqu’à la dernière représentation.
En même temps que la littérature, la politique s'agitait. I/ernani partageait l’attention publique avec l’adresse des 22i. Un rédacteur du Courrier français, ami de M. Victor Hugo malgré son journal, lui dit :
— Il y a en France deux hommes bien détestés, M. de Polignac et vous.
La querelle s’étendit dans les départements. A Toulouse, un jeune homme, nommé Batlam, eut un duel pour Hernani, et fut tué. A Vannes, un caporal de dragons mourut, laissant ce testament : « Je désire qu’on mette sur ma tombe : « Ci-gît qui crut à Victor Hugo. »
» Un congé de mademoiselle Mars interrompit la pièce à sa quarante-cinquième représentation.
A une des reprises qui eut lieu huit ans après et où il n’y eut que des applaudissements, deux spectateurs discutaient en descendant l’escalier après la pièce :
HERNANI
— Ce n’est pas étonnant qu’on ne siflle plus, disait l’un, qui avait sans doute été des siffleurs des premières représentations, il a changé tous les vers.
— Vous vous trompez, répondit l’autre. Ce n’est pas son drame qu’il a changé, c’est le public.
NOTRE-DAME DE PARIS
Une quinzaine de jours avant la clôture des représentations, la propriétaire de la maison dont M. Victor Ilugo occupait le premier étage monta du rez-de-chaussée, qu’elle occupait elle-même, et entra d’un air attristé :
— Ma petite dame, dit-elle h madame Ilugo. vous êtes bien gentille et votre mari est un bon garçon, mais vous n’êtes pas assez tranquilles pour moi. Je me suis retirée du commerce pour vivre paisiblement, j’ai acheté exprès celle maison dans une rue sans bruit, et, depuis trois mois, c’est ici, à cause de vous, une procession sans fin jour et nuit, un vacarme dans les escaliers et des tremblements de monde sur ma tôle.
NOTRE-DAME DE PARIS
A des une heure du matin, je suis réveillée en sursaut et je crois que le plafond va tomber sur mon lit. Nous ne pouvons plus rester ensemble.
— C’est A dire que vous nous donnez congé?
— J’en suis vraiment désolée. Je vous regretterai bien. Vous êtes un bon petit ménage et vous aimez bien vos enfants. Mais vous ne dormez donc pas vous-même! Que je vous plains donc, ma pauvre dame! Votre mari a pris un état bien dur!
Hernani ayant eu ce singulier succès de faire mettre M. Victor Hugo à la porte de chez lui, le ménage passa la Seine et se transporta rue Jean- Goujon. Là, un nouvel ennui l'attendait.
Parmi ce flot de monde que la propriétaire n’avait pu supporter, il y avait eu, le lendemain de la première représentation , le libraire Gosselin venu pour acheter le manuscrit. 11 n'avait pas trouvé M. Victor Hugo, sorti pour aller au théâtre. Madame Hugo, qui le connaissait peu d’ailleurs, ne l’avait pas remarqué dans la foule et ne lui avait pas parlé. Quelqu’un ayant demandé qui éditerait le drame, elle avait raconté la vente brusque de la veille. 51. Gosselin était sorti aussitôt, deux fois furieux, et avait écrit à 51. Victor Hugo qu’il avait le droit de vendre ses pièces à qui bon lui semblait, mais que madame Hugo n’avait pas le droit de mal recevoir un homme qui était juré et électeur.
il avait sa vengeance dans ses mains. En même temps que le Dernier jour d’un condamné , M. Victor Hugo lui avait vendu un roman auquel il pensait déjà et qui s’appellerait Notre-Dame de l’aris. 11 s’était engagé à le livrer en avril 1829. Absorbé par le théâtre, il n’avait pu penser à autre chose, et la date était passée depuis un an, qu’il n’avait pas écrit la première ligne. Le libraire, qui ne l’avait pas pressé jusque-là, exigea tout à coup, et immédiatement, l’exécution du traité.
Impossible de livrer un roman qui n’était pas commencé; le libraire réclama des dommagesintérêts. 11 fallut l’intervention de M. Berlin pour arranger l’affaire. L’auteur eut cinq mois pour faire Notre-Dame de Paris : s’il n’était pas prêt le 1" décembre, il payerait mille francs par chaque semaine de retard.
11 dut donc se mettre à Notre-Dame de Paris, encore agité des batailles fiévreuses à'Hernani et dans le désordre d’un déménagement forcé.
D’abord il s’installa. Un jouF qu’il accrochait dans son cabinet une bibliothèque composée de quatre planches reliées entre elles par des cordons, et qu’il s’en tirait assez mal, le prince de Craon lui amena un jeune homme blond, d’un visage agréable où l’on ne voyait d’abord que de la douceur et ensuite que delà finesse. Ce jeune homme était allé à Uernani efavait voulu compli-
NOTRE-DAME DE PARIS
monter l’auteur. Il était ravi de voir le théâtre s'affranchir; il voulait la liberté partout. Il s’appelait M. de Montalembert.
Dés que M. Victor Hugo fut casé, il se mit â l’œuvre. Il commença à écrire le malin du 27 juillet. M. Gustave Planche, étant venu le voir dans la journée, demanda à la petite Léopoldine si elle voulait venir prendre une glace au Palais-Royal; il avait un cabriolet en bas; le plaisir d’aller en voiture décida l’enfant; ils partirent, mais ils n’allèrent pas loin; ils rencontrèrent des rassemblements nombreux et une telle émotion que M. Planche eut peur pour l’enfant et la ramena.
Le lendemain, les Champs-Élysées étaient un bivouac. Ils n’étaient pas à la mode alors et bâtis comme â présent; ils n’avaient que de rares maisons dans de vastes terrains abandonnés aux maraîchers. On était loin de tout, et fort en peine de s’approvisionner à travers les troupes. On était prisonnier chez soi; ni lettres ni journaux; on ne savait rien. On entendait, les retentissements des fourgons d’artillerie roulant sur le quai, le bruit de la fusillade et l’appel du tocsin. Un des colocataires de M. Victor Hugo, le général Cavaignac, oncle de celui qui a été chef du pouvoir exécutif de la République, expliquait que la maison, étant isolée et en pierres de taille, serait certainement éccupée par les troupes si le
tombal venait de ce côté et qu’on y serait assiégé.
Une chaleur de trente-deux degrés faisait ruisseler le front des soldats, qui frappaient aux portes en demandant un verre d’eau. Il y en eut un qui, en rendant le verre, tomba évanoui.
Un engagement passager eut lieu si près que des balles situèrent dans le jardin. Un peu après, les enfants aperçurent, sous leur fenêtre, dans un champ de pommes de terre qui longeait la maison , un homme en blouse , la face contre terre, immobile, tapi sous les branches feuillues du légume. Ils le crurent mort; mais, en voyant qu’il n’avait nulle trace de sang, ils pensèrent que c’était plutôt un insurgé qui attendait la nuit pour échapper aux troupes, ou quelque pauvre diable effrayé des balles. Il ne bougea pas de toute la journée. Il devait avoir faim. Il n’y avait à la maison qu’un pain de quatre livres, difficile à renouveler. Les enfants en coupèrent un gros morceau qu’ils jetèrent par la fenêtre. Le lendemain matin, l’homme et le pain avaient disparu.
On était toujours bloqué et sans nouvelles. Le seul moyen d’en avoir était d’en aller chercher. M. Victor Hugo sortit avec M. de AI or ténia rt- Boiste, autre locataire de la maison. En entrant dans l’avenue des Champs-Elysées, ils trouvèrent une batterie de canons, et ne passèrent qu’après des pourparlers. Le déploiement
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militaire était formidable. Les soldats, qui se construisaient des redoutes, sciaient les arbres pour faire les chevaux de frise.
Près du carré âlarigny, un garçon de quatorze à quinze ans, lié à un arbre, était tout pâle. M. de 31ortemart demanda pourquoi il était attaché.
— Pour qu’il n’échappe pas avant d’ôlre fusillé, répondit un soldat.
— Fusillé! dit 31. Victor Hugo. C’est un enfant. ■
— C’est un enfant qui a tué un homme. 11 a descendu notre capitaine, mais il va la danser.
A ce moment, un piquet de cavalerie accourut. venant de la barrière de l’Étoile. 31. Victor llugo reconnut le général de Girardin et alla audevant de lui.
— Que diable faites-vous ici? lui dit le général.
— J’y loge.
— Eli bien, je vous conseille d’en déloger. Je viens de Saint-Cloud, et on va tirer ;'t boulets rouges.
31. Victor Hugo montra le jeune garçon au général, qui le lit détacher et conduire au poste voisin.
Le lendemain, la révolution fut maîtresse, et les Champs-Elysées redevinrent libres.
Cos grandes commotions des événements retentissent profondément dans les intelligences. M. Victor Hugo , qui venait de faire son insurrection et ses barricades au théâtre, comprit que tous les progrès se tiennent et qu’à moins d’étre inconséquent il devait accepter en politique ce qu’il voulait en littérature. Il se mit à écrire, sans suite et comme elles lui venaient, les idées que lui inspiraient les faits de chaque jour. Il a publié plus tard , dans Littérature et Philosophie mêlées, ce « journal d’un révolutionnaire de 1830. » En chantant la victoire du peuple, il eut un cri de sympathie et de consolation pour le roi tombé :
Oli ! Iaissez-moi pleurer sur cette race morte
Que rapporta l’exil et que -l’exil remporte.
Vent fatal qui trois fois déjà les enleva!
Reconduisons au moins ces vieux rois de nos pères.
Rends, drapeau de Fleuras, les honneurs militaires A l'oriflamme qui s’en va !
Je ne leur dirai point de mot qui les déchire.
Qu’ils ne se plaignent pas des adieux de la lyre!
Pas d’outrage au vieillard qui s’exile à pas l^ents!
C’est une piété d’épargner les ruines.
Je n’enfoncerai pas la couronne d’épines
Que la main du malheur met sur des cheveux blancs.
D’ailleurs, infortunés! ma voix achève à peine
L'hymne de leurs douleurs dont s’allonge la chaîne.
NOTRE-DAME DE PARIS
3!il
L’exil et les tombeaux dans mes chants sont bénis; Et, tandis que d'un règne on salifia l’aurore,
Ma poésie en deuil ira longtemps encore De Sainte-Hélène à Saint-Denis!
Le Globe, qui publia l’ode, la lit précéder de ces ligues (19 août) :
« La poésie s’est montrée empressée de célébrer la grandeur des derniers événements; ils étaient faits pour inspirer tous ceux qui ont un cœur et une voix. Voici M. Victor Hugo qui se présente A son tour avec sou audace presque militaire, son patriotique amour pour une France libre et glorieuse, sa vive sympathie pour une jeunesse dont il est un des chefs éclatants. Mais, en même temps, par ses opinions premières, par les affections de son adolescence, qu’il a consacrées dans plus d’une ode mémorable, le poète était lié au passé qui finit, et avait à le saluer d’un adieu douloureux en s’en détachant. 11 a su concilier dans une mesure parfaite les élans de son patriotisme avec les convenances dues au malheur; il est resté citoyen de la nouvelle France, sans rougir des souvenirs de l’ancienne; son cœur a pu. être ému, mais sa raison n’a pas fléchi ; Mens immola manet, lacrymœ rolvuntur inanes. Déjà, dans l’ode .1 la Colonne, M. Victor Hugo avait
prouvé qu'il savait comprendre toutes les gloires de la patrie. Sa conduite, en plus d’une circonstance, avait montré aussi qu’il était fait à la pratique de la liberté. Tandis que Chateaubriand, vieillard, abdique noblement la carrière publique, sacrifiant son reste d’avenir à l’unité d’une belle vie, il est bien que le jeune homme qui a commencé sous la même bannière continue d’aller en dépit de certains souvenirs, et subisse sans se lasser les doctrines diverses de son pays. Chacun fait ainsi ce qu’il doit, et la France, en honorant le sacrifice de l’un, agréera les travaux de l’autre. »
Une après-midi de septembre, 31. de Lamennais vint voir 31. Victor Hugo, qu’il trouva écrivant.
— Vous travaillez et je vous dérange.
— Je travaille, mais vous ne me dérangez pas.
— Qu'est-ce que vous écriviez donc là?
— Quelque chose qui ne vous plairait pas.
— Dites toujours.
31. Victor Hugo lui tendit une feuille, où 31. de Lamennais lut ceci :
« La république, qui n'est pas encore mûre, mais qui aura l’Europe dans un siècle, c’est la société souveraine de la société; se protégeant,
NOTRE-DAME DE PARIS
garde nationale; se jugeant, jury; s'administrant, commune; se gouvernant, collège électoral.
« Les quatre membres de la monarchie, l’armée, la magistrature, l'administration, la pairie, 11e sont pour cette république que quatre excroissances gênantes qui s’atrophient et meurent bienlêt. »
— C’est cela, dit M. de Lamennais. J’étais bien sûr qu'un esprit comme vous ne pouvait pas rester royaliste. 11 n’y a qu’un mot de trop : « la république n’est pas mure. » Vous la mettez dans l’avenir; moi je la mets dans le présent.
M. de Lamennais, ne croyant plus à l’absolutisme, n’admettait plus la monarchie. Son caractère entier rejetait les moyens termes et les ajournements. 51. Victor Hugo, tout en voyant dans la république la forme définitivede la société, ne la croyait possible qu’après préparation; il voulait qu’on arrivât au suffrage universel par l’enseignement universel; la royauté mixte de Louis- Philippe lui semblait une transition utile.
Notre-Dame de Paris avait été rejetée bien loin par cette éruption de la politique. De plus, un accident était résulté de la situation. L’auteur écrivit à M. Gosselin :
« Le péril que courait le 29 juillet ma maison
3 h li
aux Champs-Elysées m’avait déterminé à faire évacuer mes effets les plus précieux et mes manuscrits chez mon beau-frère, qui demeure rue du Cherche-Midi et dont le quartier par conséquent était peu menacé. Dans cette opération qui s'est faite en toute h Aie, il a été perdu un cahier tout entier de notes qui m’avaient coûté plus de deux mois de recherches et qui étaient indispensables à l’achèvement de Notre-Dame de Paris. Ce cahier n’a pu être encore retrouvé , et je crains maintenant que toutes recherches ne soient inutiles. Je crois devoir m’empresser de vous en prévenir. C’est là sans doute un des cas graves et de force majeure qui ont été prévus par notre convention du 5 juin. Pourtant, si d’autres événements ne surviennent pas qui mettent obstacle à la continuation de mon ouvrage, j’espère toujours pouvoir, à force de travail, être en mesure de vous livrer le manuscrit à l’époque convenue. J’avoue cependant qu’un délai de deux mois librement consenti par vous à l’occasion de cet accident me ferait plaisir, autant pour vous que pour moi, et que je considérerais ce procédé de votre part comme effaçant complètement ceux dont j’ai cru avoir à me plaindre. Il me semble aussi qu’il pourra être de votre intérêt bien entendu que le manuscrit ne vous soit pas livré à une époque aussi rapprochée de la révolution
NOTRE-DAME DE PARIS
que le 1" décembre. Il est douteux que la littérature soit déjà revenue alors au degré d’importance qu’elle avait il y a deux mois, et je crois qu’un retard dans votre opération ne doit pas vous convenir moins qu’à moi. »
Le libraire entra dans ces raisons, et la date fut remise au 1" février 1831, ce qui donnait à M. Victor Hugo cinq mois et demi.
Cette fois, il n’y avait plus de délai à espérer; il fallait arriver à l’heure. 11 s’acheta une bouteille d’encre et un gros tricot de laine grise qui l’enveloppait du cou à l’orteil, mit ses habits sous clef pour n’avoir pas la tentation de sortir, et entra dans son roman comme dans une prison. Il était fort triste.
Dès lors, il ne quitta plus sa table que pour manger et pour dormir. Sa seule distraction était une heure de causerie apres dîner avec quelques amis qui venaient le voir et auxquels il lisait parfois ses pages de la journée. Il lut ainsi le chapitre intitulé les Cloches à M. Pierre Leroux, qui trouva ce genre de littérature bien inutile.
Dès les premiers chapitres, sa tristesse était partie; sa création s’était emparée de lui; il ne sentait ni la fatigue, ni le froid de l’hiver qui était venu ; en décembre, il travaillait les fenêtres ouvertes.
Si G
II ne quitta sa peau d’ours qu’une seule fois. Le matin du 20 décembre, le prince de Craon vint lui offrir de le conduire au procès des ministres de Charles X. Pour que cette sortie n’eût pas de conséquence, il ne désemprisonna passes habits et endossa son costume de garde national.
Ce fut la séance orageuse. Vers quatre heures, pendant que M. Crémieux plaidait pour 31. de Guernon-llanville, un grand tumulte s’entendit au dehors. C’était une masse de peuple qui se poussait sur la chambre des pairs. La garde nationale, qui occupait la rue de Tournon et la rue de Yaugirard, était impuissante à retenir l’avalanche. La chambre allait être envahie. La foule criait : A bas Polignac! A bas Peyronnet! .4 mort lesministres! M. de Chantelau/.e et M. de Guernon- Ranville, terrifiés, faisaient pitié : 31. de Polignac avait Pair de ne pas comprendre. Seul, 31. de Peyronnet, debout, la tète haute, les bras croisés, défiait la mort.
La séance fut suspendue. Le prince de Craon et M. Victor Ilugo sortirent pour voir. La garde nationale, aplatie contre le palais, ne le défendait plus qu’à peine. La mulfilude s’écrasait aux murs, montait sur les bornes, grimpait aux fenêtres. La haine était sur tous les visages, la colère dans tous les cris. Accusés, juges, gardes nationaux, tout était insulté. Le général Lafayette.
NOTRE-DAME DE PARIS
accompagné do M. Ferdinand de Lasteyrie, essayait de haranguer les mécontents, mais le peuple en avait assez des harangues, et de Lafayette. Des gamins saisirent le général par les jambes, le hissèrent en l’air et se le passèrent de main en main en criant avec un organe indescriptible : Voilà le (/encrai Lafayetle ! qui en veut? Un détachement de ligne lit une trouée et le dégagea. Le chemin frayé, M. Victor Hugo et le prince s’approchèrent du général, qui leur prit le bras.
— Je ne reconnais plus mon peuple de Paris, leur dit-il, sans se douter que c’était peut-être le peuple de Paris qui ne reconnaissait plus son Lafayetle. Il ajouta : — Le peuple a son excuse, mais ces royalistes!..
Et, montrant un balcon Louis XV dans la rue de l'ournon :
— J’ai fait demander à M. *** de me laisser monter sur son balcon pour parler au peuple. Il a répondu que sa porte ne s’ouvrirait jamais au général Lafayetle. Par rancune de la révolution, iis laisseraient égorger leurs amis.
M. Victor Hugo allait rentrer à la chambre, mais la séance ne fut pas reprise. II revint rue Jean-Goujon, et se réintégra dans son tricot cl dans son travail.
Dans la nuit du 7 janvier, une vive lueur lui
lit tout à coup lever les yeux vers sa fenêtre toujours ouverte : c’était une aurore boréale.
Le 14 janvier, le livre était fini. La bouteille d’encre que M. Victor Hugo avait achetée le premier jour était finie aussi ; il était arrivé en même temps il la dernière ligne et il la dernière goutte; , ce qui lui donna un moment l’idée de changer son titre et d’intituler son roman : Ce qu’il y a dans une bouteille d’encre. Quelques années plus tard, il racontait cela devant M. Alphonse Karr, qui trouva ce titre charmant et qui le lui demanda puisqu’il n’en faisait* rien. M. Alphonse Karr publia, sous cette dénomination collective, plusieurs romans, entre autres ce chef-d’œuvre d’esprit et d’émotion, Geneviève.
Pendant qu’il faisait Notre-Dame de Paris, M. Victor Hugo, il qui M. Gosselin demandait quelques renseignements sur son livre pour le faire annoncer, lui écrivit :
« ... C’est une peinture de Paris au quinzième siècle et du quinzième siècle à propos de Paris. Louis XI y figure dans un chapitre. C’est lui qui détermine le dénomment. Le livre n’a aucune prétention historique, si ce n’est de peindre peutêtre avec quelque science et quelque conscience, mais uniquement par aperçus et par échappées, l’état des mœurs, des croyances, des lois, des
NOTRE-DAME DE PARIS
arts, de la civilisation enfin, au quinzième siècle. Au reste, ce n’est pas là ce qui importe dans le livre. S’il a un mérite, c’est d’être œuvre d’imagination, de caprice et de fantaisie. »
Après l’achèvement de Xolre-Dame de Paris, JI. Victor Hugo se sentit désœuvré et attristé; il s’était habitué à vivre avec ses personnages, et il éprouva en se séparant d'eux le chagrin qu’il aurait eu à voir partir de vieux amis. Il quitta son livre avec autant de peine qu’il en avait eu à s’y mettre.
M. Gosselin donna le manuscrit à lire à sa femme, personne agréable et lettrée qui traduisait les romans de Walter Scott. Elle trouva l’ouvrage d’un ennui mortel, et son mari ne se gêna pas pour dire qu’il avait fait une mauvaise affaire et que cela lui apprendrait à acheter les livres sans les lire.
Le roman parut le 13 février, jour du sac de l’archevêché. L’auteur, témoin de la violence populaire, vit jeter à l’eau les livres de la bibliothèque, un entre autres qui lui avait servi pour son roman. Ce livre, qu’on appelait «le livre noir » parce qu’il était relié en peau de chagrin noire, et qui était un exemplaire unique, contenait la charte du cloître Notre-Dame,
La majorité des journaux fut hostile comme
NOTRE-DAME DE PARIS
« J’ai Notre-Dame; je l’ai eue un des premiers, je vous jure... Si l’impuissante admiration d’un barbare comme moi pouvait s’exprimer et se traduire d’une manière digne du livre qui l’a inspirée. monsieur, je vous dirais que vous êtes un grand dissipateur, que vos critiques sont comme >
ces pauvres gens du cinquième étage qui. voyant les prodigalités du grand seigneur, se disent tout furieux: de l’argent dépensé pour un jour, je vivrais ma vie entière!
« Et, de fait, la seule chose qu’on ait reprochée à votre livre, c’est qu’il y avait trop, ('/estime plaisante critique dans ce siècle, n’est-il pas vrai?
« Mais de tout temps les génies supérieurs ont excité une basse e! étroite jalousie, force sales et menteuses critiques. Que voulez-vous, monsieur? Il faut bien payer sa gloire.
« Je vous dirai encore, monsieur, qu’à part toute la poésie, toute la richesse de pensée et de drame, il y a une chose qui m’a bien vivement frappé. C’est que, Quasimodo résumant pour ainsi dire la beauté d’Ame et de dévouement, — Frollo l’érudition, la science, la puissance intellectuelle,
— et Châteaupers la beauté physique, — vous ayez eu l’admirable pensée de mettre ces trois types de notre nature face à face avec une jeune (ille naïve, presque sauvage au milieu de la ci vi—
lisation, pour lui donner le choix, et de faire ce choix si profondément femme.
« ... J’ai voulu seulement me rappeler à votre bon et amical souvenir. J'étais passé chez vous pour vous dire tout cela et plus encore, car vous m’avez accueilli avec tant de bonté et tant , de grâce que je me suis senti à l’aise avec vous, monsieur, quoique personne plus que moi n’éprouve l’impression profonde des supériorités.
« Agréez l’assurance de mon dévouement et de mon admiration sincère.
« Eugène Sue. »
L’opinion de madame Gosselin et l’hostilité de la majorité des journaux n’empêchèrent pas Notre-Dame de Paris d’avoir un succès extraordinaire. Les éditions se multiplièrent, et les éditeurs, M. Gosselin en tête, venaient sans cesse demander d’autres romans à l’auteur. 11 n’en avait pas à leur donner; alors ils imploraient au moins un titre, quelque chose qui ressemblât à l'ombre d’une promesse. C’est ainsi que, pendant des années, les catalogues de M. Renduel annoncèrent le Fils de la Bossue et la Quiquengrogne. A ce sujet, je lis dans une lettre de M. Victor Hugo :
« La Quiquengrogne est le nom populaire de l’une des tours de Bourbon- l’Archambault. Ce
NOTRE-DAME DE PARIS
roman est destiné à compléter mes vues sur l’art du moyen -Age, dont A'oDe-Z)fl me de Paris a donné la première partie. — Notre-Dame de Paris , c’est la cathédrale; la Quiquengrogne, ce sera le donjon. Dans Notre-Dame, j’ai peint plus particulièrement le moyen Age sacerdotal; dans la Quiquengrogne , je peindrai plus spécialement le moyen Age féodal, le tout selon mes idées, bien entendu, qui, bonnes ou mauvaises, sont A moi. — Le Fils de la Bossue paraîtra après la Quiguengrogne et n’aura qu’un volume. »
Ces deux romans, annoncés il y a trente ans, n'ont jamais été faits; le premier roman de M. Victor Hugo après Notre-Dame de Paris devait être les Misérables.
MARION DE LORME
La révolution de juillet avait naturellement supprimé la censure; toutes les pièces interdites s’étaient précipitées sur les théâtres; la Comédie- Française avait pensé aussitôt à Marion de Lorme. Dès le commencement d’août, mademoiselle Mars était venue chez l’auteur avec MM. Armand et Firmin : le moment était admirable; le quatrième acte surtout, défendu par Charles X en personne, aurait un succès de réaction politique. L’auteur avait répondu que c’était la certitude de ce succès-là qui l’empêchait de se laisser jouer. « Quoique dévoué et acquis , depuis qu’il avait âge d’homme, à toutes les idées de progrès, d’amélioration, de liberté, quoique leur ayant donné
MARlOiN l)E LO R ME.
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peut-être quelques gages, et, entre autres, précisément une année auparavant à propos de cotte même Marion de bonne, il se souvenait que ses premières opinions, c’est-à-dire ses premières illusions, avaient été royalistes et vendéennes. Il ne voulait pas qu’un jour on pût lui reprocher ce passé, passé d’erreur sans doute, mais aussi de conviction, de conscience, de désintéressement, comme serait, il l’espérait, toute sa vie. Il comprenait qu’en présence de cette enivrante révolution de juillet sa voix pouvait se mêler à celles I qui applaudissaient le peuple, non à celles qui/ maudissaient le roi. » r j.. -
On sait avec quelle rapidité les choses changent d’aspect dans les temps de révolution; au printemps de 1831, le roi qu’on attaquait n'était plus Charles X, c’était déjà Louis-Philippe. M. Victor llugo n’eut plus d’objection à la représentation de son drame qui ne pouvait plus être une offense au roi oublié.
Mais il était peu tenté de retourner au Théâtre- Français. L’hostilité qu’il y avait trouvée dans le public, dans les employés et jusque dans les acteurs, l’y attirait médiocrement. M. Taylor seul lui avait été amical; mais le pouvoir du commissaire royal était limité; on avait affaire à une autorité multiple et à des rancunes occultes; on ne savait à qui s’adresser et à qui s’en prendre;
YICTOIt HUGO RACONTÉ.
l'auteur d'ilernani éprouvait le besoin d’avoir devant lui un directeur qui eût la souveraineté et la responsabilité : il préférait le théâtre de la Porte- Sainl-Martin, que M. Crosnier, <pii avait succédés» M. Jouslin de Lasalle, était venu lui offrir.
A la première nouvelle qu’eu eut mademoiselle Mars, elle accourut, aimable cette fois, et suppliante: la pièce lui appartenait, elle l’avait répétée, la vaillance et la persévérance qu’elle avait prouvées dans doua Sol, qui n’était que le quatrième rûle du drame, disaient ce qu’elle serait pour Marion de Lorme, qui était le personnage principal. Malgré ses instances, elle partit sans avoir pu arracher une promesse. — Le lendemain, M. Victor Hugo, seul chez lui et travaillant, entendit sonner; il ne se dérangea pas. La sonnette recommença; il ne bougea, pas encore; mais, la sonnette s’obstinant, il fut curieux de savoir ce que c’était, et y alla. Avant d’ouvrir, il eut l’idée de regarder par la fenêtre, et reconnut la voiture de mademoiselle Mars. Il avait encore réfléchi depuis la veille et s’était déterminé pour le théâtre de la Porte-Saint-Martin; il se dit qu’il serait moins désagréable pour mademoiselle Mars de n'avoir trouvé personne que de remporter un second refus, et il n’ouvrit pas.
Le soir même, il signa avec M. Crosnier un traité où je remarque ces deux articles:
MARION DE LORME
« M. Victor Hugo s’engage à donner par an an théâtre de la Porte-Saint-Martin deux ouvrages d’une importance telle que chacun d’eux puisse seul remplir au moins pendant les premières représentations toute la durée du spectacle. »
« Dans le cas où une censure officielle ou officieuse quelconque, créée par les directeurs ou exercée par des censeurs ad lioc, serait établie par le gouvernement, le présent traité ne serait exécutoire qu’à la charge par M. Crosnier de faire annoncer sur l’affiche que l’ouvrage de M. Hugo qu’il va représenter n’a pas été soumis à la censure. Eu cas de refus de M. Crosnier, le présent traité serait résilié de fait. »
On répétait, au théâtre de la Porte -Saint - Martin, Y An tony de M. Alexandre Dumas. Ce beau drame fut joué quelques jours après, avec un succès aussi éclatant que légitime, et le nom de M. Alexandre Dumas, déjà célèbre depuis Henri III , fut consacré. Le seul inconvénient de cette grande réussite fut de diviser les jeunes gens, qui jusquelà n’avaient vu que le drapeau commun, et qui tous ensemble avaient ouvert la brèche avec Henri III et donné Passant avec Hemani; ils se séparèrent alors en deux troupes; il y eut ceux de M. Victor Hugo et ceux de M. Alexandre Dumas; ils n’opposèrent plus une masse compacte
à l'ennemi H tirèrent les uns sur les autres.
Le lendemain À'Anlony, on distribua Marion de Lorme. Marion ne pouvait être qu’à madame Dorval. M. Frederick Lemaître avait quitté le théâtre; Je rôle de Didier fut donné à 31. Bocage, qui n'en fut content qu’à moitié. II aurait mieux aimé jouer Louis XIII. d’autant plus qu’il y avait une certaine ressemblance entre Didier et Antony, qu’il jouait dans le moment. Tous deux étaient bâtards et misanthropes; ce serait le même acteur dans le même rôle. Mais il n’y avait que lui, l’auteur dut le prendre.
Louis XIII, qui avait empêché la représentation au Théâtre-Français, faillit F empêcher à la Porte-Saint- Martin. L’auteur l’avait donné à 31. G. — ; le directeur le pria de le lui retirer. Il avait contre 31. G. — des griefs personnels et ineffaçables, au sujet d’un .\apolcon qu’il lui avait fait jouer après la révolution de juillet. 31. G. — , qui ressemblait un peu à l’empereur et qui savait très-bien se grimer, y avait eu un succès exceptionnel. Au plus fort des recettes, il était venu un jour dans le cabinet du directeur et lui avait dit qu’il ne jouerait pas le soir. — 3'ous êtes malade? — Non. — Alors pourquoi ne jouerez-vous pas? — Parce que je ne veux pas jouer. Et je vous préviens que je ne jouerai pas davantage demain ni les jours suivants. Je romps mon engagement.
MARION DE LORME
Le directeur lui avait rappelé qu’il ne pouvait le rompre sans payer un dédit de dix mille francs. — Les voici. C’était un coup terrible pour M. Crosnier; le succès de la pièce était dans l’acteur; il avait parlementé; M. G. — avait consenti rester, à la condition d’avoir une part dans la recette. Le directeur avait dû subir sa violence, mais il s’en était vengé depuis en le reléguant dans les rôles infimes. — J’étais dans ses mains, disait-il , mais maintenantc'est lui qui est dans les miennes. Son argent mal gagné a été dépensé vite, et il u’a plus de quoi me payer le dédit. Il m’appartient. Il n’a plus eu de rôle et il n’en aura plus. Je l’annulerai. Quand il sortira de mon théâtre, on n’en voudra pas pour figurant. — M. Victor Hugo, jugeant que le comédien avait eu tort, lui retira le rôle.
Le comédien dépossédé accourut chejf lui le lendemain. Il reconnut qu’il s’était mal conduit, mais il lui avait semblé juste, étant tout dans le succès, d’étre quelque chose dans la recette; il avait une femme, des enfants, et des dettes; en somme,, les quarante mille francs qu’il avait gagnés n’avaient pas empêché M. Crosnier d’en empocher deux cent mille; au reste il avouait sa faute et il s’en repentait, et, s’il avait eu encore les quarante mille francs , il les aurait rendus, mais ils ne lui avaient guère profité, ses créan-
VICTOR Hl’GO RACONTÉ.
tiers les avaient engloutis. Il avait déjà été bien puni; sa carrière était perdue; Louis XIII le sauvait ; si on le lui relirait, il ne savait que devenir, lui et sa famille. M. Victor Hugo fut touché et lui rendit le rôle. Le directeur résista; il finit par céder à la volonté formelle de l’auteur, mais il lui en voulut.
Madame Dorval fut aussi charmante aux répétitions que mademoiselle Mars avait été maussade. Tout le théâtre, d’ailleurs, était plein de sympathie et de dévouement.
Un jour, le cinquième acte achevé, madame Dorval prit le bras de l’auteur*:
f — M. Hugo, «lit-elle avec la grâce de son sourire, votre Didier est un méchant; je fais tout pour lui, et il s’en va mourir sans même me dire une bonne parole. Dites-lui donc qu'il a tort de ne pas me pardonner.
Ce conseil, déjà donné à l’auteur par M. Mérimée le soir de la première lecture, le lit réfléchir. En revenant, il se promena dans les Champs-Élysées, et se résolut à rompre au dernier moment l’inflexibilité de Didier.
L’ardeur des jeunes gens n’était déjà plus la même qu’à Ilernani ; la surexcitation politique faisait une diversion puissante à la littérature; une fraction ne voulait plus combattre que pour M. Alexandre Dumas; les restants n’étaient pas
MARION DE LORME
en nombre pour soutenir la pièce à eux seuls; le parterre fut laissé aux claqueurs.
La répétition générale fut décousue et manquée. Le directeur n’y était pas, ce qui donna lieu à des bruits dont les acteurs s'occupèrent plus que de leurs rôles. La première représentation était pour le lendemain. L’auteur vint au théâtre à midi. Il y trouva M. Bocage, qui lui dit:
— Vous savez que nous sommes vendus !
— Comment l’entendez-vous?
— Dans tous les sens. Crosnier a vendu le théâtre. C’est pour cela qu’il n’est pas venu hier. Nous voilà sans direction.
— 11 a vendu à quelqu’un.
— A quelqu’un qui n’entre en possession que demain. Aujourd’hui les choses iront comme elles voudront. Personne ne commande et personne n’obéit.
Le théâtre était sens dessus dessous. La nouvelle direction, dont toutes les positions dépendaient, inquiétait bien autrement les employés et les comédiens que la nouvelle pièce. L’auteur alla dîner, et revint comme on allait commencer. Madame Dorval regardait par le trou de la toile. Elle se retourna furieuse :
— Ah ! bien, nous allons avoir une jolie salle 1 Mais concevez-vous un imbécile qui prend un theàtre le lendemain d’une première représenta-
lion ! Crosnier sc fiche pas mal que la pièce réussisse, il ne tient qu’à la recette d’aujourd’hui, il a vendu toute la salle, je le vois bien aux figures qui sont dans les stalles; ces figures-là ont acheté leurs billets vingt francs sur le boulevard, et c’est nous qui les payerons, vous allez voir!
— Madame, dit l’auteur, la colère vous met en verve et vous allez jouer admirablement.
Mais ce compliment 11e la calma pas, et elle continua d’injurier le directeur sortant et le nouveau venu dans des termes trop énergiques pour que je les reproduise.
M. Victor Hugo, aguerri par les représentations d'/lemani, vit la toile se lever avec autant de tranquillité que si c’eût été la pièce d’un autre.
Le premier acte réussit. Le second lut accueilli froidement. Au troisième acte , madame Dorval, mal arrangée en Chimène, dit mal les vers du Cid, et il n’y eut d’applaudissement que pour le Gracieux, représenté drôlement par AI. Serres; l’acte fut cahoté. Le drame se releva au quatrième; le discours du marquis de Nangis remua la salle; madame Dorval fut extrêmement touchante en demandant au roi la grâce de Didier; la scène de Louis XIII et de L’Angely fut dite excellemment par MM. G. — et Provost, et fit grand effet. Au cinquième acte, une vive opposition troubla toute la scène de Didier avec Saverny;
MARION DE LORME
Didier fit rire etSaverny fit siffler. Mais madame Dorval entra, et eut une telle effusion, une telle douleur et une telle vérité, que tous les hommes battirent des mains et que toutes les femmes pleurèrent. Aucune parole ne rendrait l’accent dont elle dit :
Écoute,
Ne me refuse pas — tu sais ce qu’il m’en coûte! — Frappe-moi, laisse-moi dans l'opprobre où je suis, Repousse-moi du pied, marche sur moi, — mais fuis!
M. Bocage, qui jusque-là avait été un peu sombre et triste, fut admirable aussi en pardonnant à Marion.
Eh bien ! non ! non ! mon cœur se brise! c’est horrible! Non, je l'ai trop aimée! il est bien impossible De la quitter ainsi! Non ! c’est trop malaisé l)e garder un front dur quand le coeur est brisé!
Viens! oh ! viens dans mes bras !
A la chute du rideau, il y eut une bordée de sifflets. Mais les applaudissements, en grande majorité, eurent le dessus et saluèrent énergiquement le nom de l’auteur.
M. Crosnier vint féliciter l’auteur et traita les sifflets avec l’insouciance d’un homme que cela ne regardait plus.
— Ça ira très-bien, dit-il. Je vous conseille seulement de guillotiner beaucoup de tètes.
L’auteur ne comprenant pas, il lui expliqua qu'il avait remarqué que le mot Idle était répété trop souvent.
L’antériorité de Marion île Lonne, constatée par les deux lectures rue Notre-Dame-des-Champs et au Théâtre- Français, n’empécha pas plusieurs journaux de dire que Didier était un plagiat d'Antony. — Une indisposition de AI. Bocage interrompit la pièce à la quatrième représentation. Deux émeutes, celle des Chapeliers et celle de la Pologne, forcèrent le théâtre à faire relâche. On émit au cœur de l’été : la première représentation avait eu lieu le 11 août. Toutes ces raisons nuisirent aux recettes, qui furent inférieures à celles d 'Hernani.
Sans être aussi tumultueuses que les représentations A' Hernani, les représentations de Marion de Lorme furent très-agitées. Le drame fut défendu mollement. Les bandes héroïques du Théâtre -Français ne revinrent pas; le nouveau directeur, qui ne fil que passer au théâtre, était remplacé par son régisseur, lequel était un vaudevilliste.
Au rebours de mademoiselle Mars, madame Dorval était mieux pour Fauteur dans la coulisse que sur la scène. Cette lutte incessante la fati-
MARION DE LORME
pliait, et elle lâchait le rôle. Son talent, d’ailleurs, avait besoin du public des premières représentations, et elle n’était plus elle-même devant le public moins littéraire et moins nombreux des représentations suivantes.
L’auteur ne se repentit pas d'avoir maintenu M. G. — , dont la reconnaissance et le zèle ne se démentirent pas un seul instant.
LYIll.
LE CHOLÉRA
Parmi les combattants d ’Uernani restés fidèles à Marion de /.orme, il n'y en avait pas eu de plus ardent que M. Ernest de Saxe- Cobourg. C’était lin beau garçon dont la figure intelligente n’eût passé nulle part inaperçue. Sa mère était une Grecque d’une beauté sculpturale; il lui ressemblait, avec quelque chose du type saxon, les cheveux blonds et les yeux bleus. Il vivait à Paris avec sa mère, d’une pension que leur faisait le due, solitaire et dans une sorte d’incognito, expansif et bruyant en art. En revenant des représentations où il avait si bien lutté, il écrivait le nom de l’auteur sur les murs. 11 était assidu rue i Notre -Dame -des- Champs ; lorsque M. Victor
LE CHOLÉRA
Hugo était venu rue Jean-Goujon, M. Ernest de Saxe-Cobourg n’avait pas voulu être séparé de lui par la Seine et était venu rue Jean-Goujon aussi.
En mars 1832, on fut plusieurs jours sans le voir ; on s’en étonna et on alla chez lui : il était malade. Le médecin dit à M. Victor Ilugo que c’était une pleurésie, mais qu’il répondait de la guérison si l’on pouvait obtenir de la mère qu elle obéit aux prescriptions.
La pauvre femme, qui avait pour son fils une adoration aveugle, prétendait que le médecin le laissait mourir de faim, et s’entêtait à le faire manger, donnant à la maladie les forces qu’elle croyait donner au malade. M. Victor Hugo parla à la mère, qui promit d’écouter les ordonnances, mais qui n’en fit rien.
Une nuit, M. Victor Hugo fut réveillé en sursaut par un spectre blanc agenouillé au bas de son lit qui lui tirait le bras en criant et en sanglotant. C’était la mère, qui, demi-nue, échevelée, l’appelait au secours de son fils.
— Vite ! il n’y a que vous qui puissiez le sauver! Tout de suite ! tout de suite !
M. Victor Hugo se leva. Mais une domestique qui, inquiète, avait suivi sa maltresse, dit à madame Hugo : — Il est mort.
11 se passa dans la chambre du mort une scène
oû8 . -
déchirante. La malheureuse, qui n’avait au monde que cet enfant, ne voulait pas l’avoir perdu; il avait froid seulement, elle se jeta dans son lit, l’étreignit pour le réchauffer, embrassa avec frénésie ce visage de marbre qui glaçait ses baisers. Tout à coup elle sentit que c’était fini, se dressa debout, et, hagarde, folle, terrible, elle cria : — 11 est mort !
M. Victor Hugo passa la nuit entre la mère et le cadavre. Le médecin, qu’on était allé chercher aussitôt, fut surpris de celte mort subito. II questionna, et il sut que le malade avait mangé le soir.
Pour qu’il rest;\l à la mère quelque chose de son fils, M. Victor Hugo lui amena M. Louis Boulanger qui lit un beau portrait du mort. Ce fut M. Victor Hugo qui s’occupa des funérailles, dont les frais, d’ailleurs, lui furent remboursés par le père. Je trouve cette lettre :
« Cobourg, ce 30 mars 1832.
« Monsieur,
« Je viens de recevoir votre lettre, contenant une nouvelle bien affligeante pour mon cœur. Je ne puis croire il sa réalité et suis profondément touché de cet événement aussi malheureux qu’imprévu. Je ne le suis non moins de ce que vous
me dites des derniers moments de mon cher et excellent Ernest. Je sois encore trop ('mu pour vous exprimer ce que je ressens.
« Un sort fatal l’avait placé dans une fausse position. Eloigné de moi, je n’ai pu lui témoigner tout mon attachement. Je n’ai jamais eu d’autres intérêts que ceux de son bien-être. Ce que vous me racontez de ses derniers moments me prouve d'une manière touchante qu’il ne m’a pas méconnu.
« Vous m’obligerez beaucoup en m’envoyant le portrait dont vous me parlez, de même que le plan du monument qu’on élève au pauvre enfant, avec le résumé des frais. Le remboursement des deux mille francs que vous avez eu la complaisance d’avancer doit être entre vos mains.
« Recevez, monsieur, les témoignages de ma plus vive reconnaissance pour les marques d’amitié que vous avez prodiguées dans cette funeste maladie à mon cher Ernest, de même que poulies soins que vous avez eus pour sa trop malheureuse mère.
« C’est avec les sentiments de la plus vraie considération que je suis,
« Monsieur le baron .
« Votre dévoué
« Ernest de Saxe-Cobourc,.
VICTOR HUGO R A C O N T fi.
M. Victor Hugo fut longtemps sous l’impression de cette mort rapide et de cette mère désespérée. Quand venait la nuit, il n'aimait pas rester seul ; il avait besoin de mouvement et de vie.
L’année débutait sinistrement pour tous : on attendait le choléra. Il arrivait; on suivait sa marche jour à jour; il serait en France au printemps. Il fut exact à l’heure dite. Sa seconde victime à Paris fut un portier de la rue Jean-Goujon. Le lendemain, une vingtaine de personnes étaient frappées; le surlendemain, on comptait par centaines.
Au moment le plus violent de l’épidémie, le petit Charles fut ramené de son école, pèle et souffrant. Il avait été pris de vomissements. Il était empoisonné, disait la domestique, il avait bu de l’eau à son école, et, comme on empoisonnait les barriques des porteurs d’eau, etc. C’était l’explication populaire du lléau inconnu. Le médecin de la maison, M. Louis, dit que ce pouvait n’étre qu’une indigestion, qu’il fallait coucher l’enfant, et promit de revenir bientôt. L’enfant, couché, se trouva mieux; les vomissements cessèrent, on se rassura et on le laissa dormir. Tout à coup, on entendit un bruit dans la salle à manger, on y courut : il était à plat ventre au bas d’une fontaine de marbre dont il avait ouvert le robinet. et buvait à pleines gorgées. On voulut l’en-
LE CHOLÉRA
lever, il résista, disant : Laissez-moi boire! je veux boire! M. Louis, qui revenait dans ce moment, dit : — C’est le choléra.
En quelques instants, le pauvre cher enfant prit la rigidité et le froid du cadavre. L’œil était enfoncé dans l’orbite, les joues étaient creuses et livides, les doigts noirs et ridés. Entre autres prescriptions du médecin, il fallut le. frotter sans interruption avec de la flanelle chaude humectée d’esprit de vin. Le père ne s’en remit de ce soin à personne; pendant toute la nuit, il alla et revint du lit à la cheminée, chauffant la flanelle et frottant rudement la peau délicate de l'enfant, qui ne cessait de vomir et de demander à boire. La chair, écorchée, saignait. Le petit malade s’en apercevait peine; il dit une fois seulement : Ne me touche donc pas comme ça, tu me fais mal. 11 répétait toujours : J’ai soif. Sa peau, sanglante. restait froide.
Vers le matin, la chaleur et la sensibilité se rétablirent; le visage se colora. Trois jours après, la joie était rentrée à la maison avec la santé du petit malade, et Charles pouvait dire qu’il était « deux fois l’enfant de son père obstiné. »
A cette époque, M. Victor Hugo reçut la visite d’un jeune homme qui avait l’accent méridional, la barbe et les cheveux noirs, le teint basané, et l’œil intelligent , et qui lui raconta ceci :
Il s’appelait Granier de Cassagnac. II était de Toulouse, où il avait fait de bonnes études et où il avait été nommé professeur de littérature à la Faculté. Il vivait là, de son travail, faisant son cours deux fois par semaine, et employant le reste de son temps à la rédaction d’un journal libéral qu’il avait fondé, le Patriote, lorsqu’il avait reçu une lettre signée Victor Ilugo. Celle lettre le remerciait d’avoir cité .Yotre-Dame de Paris et llernani dans ses leçons, et le félicitait de son double talent d’écrivain et de parleur. Ce qui avait étonné un peu le jeune professeur journaliste, c'est que la lettre lui demandait de répondre, non chez M. Victor Hugo, mais chez un ami dont elle donnait l’adresse. N'importe, ravi d’étre en rapport avec celui qu’il admirait, il avait répondu, et une correspondance s’était engagée, de plus en plus fréquente et amicale. Un des sujets ordinaires des lettres de Paris était le regret qu’un homme de cette valeur fût enfoui en province; on le pressait fort de quitter Toulouse et de venir à Paris; mais il répondait qu’à Toulouse il avait sa chaire et son journal, et qu’à Paris il n’avait rien. A quoi on avait répliqué un jour qu’il n’avait plus besoin de son journal ni de sa chaire, qu’on lui avait obtenu à Paris, au secrétariat du ministère de la justice, une place de cinq mille cinq cents francs. Il avait eu la pru-
LE CHOLÉRA
denee (le ne pas se dessaisir de sa double position avant d’avoir sa nomination en poche; on la lui avait envoyée, officielle et avec le cachet du ministère. Alors il avait vendu son journal et donné sa démission, et s’était précipité vers la vraie patrie de la réputation. Aussitôt débarqué, il avait couru au ministère, où l'on s’était moqué «le lui , et où il avait reconnu qu’il avait été dupe d’une longue mystification.
M. Victor llugo, qui lut quelques articles du Patriote et qui les trouva fort remarquables, ne voulut pas que son nom reslAt complice d’une perfidie faite à un homme de talent. 11 donna à M. Granier de Cassagnac une lettre pour M. Berlin. Un des rédacteurs du Journal des Débats , M. de Bourqueney, partait pour une ambassade; M. de Cassagnac le remplaça.
LE ROI S’AMUSE
Le 1" juin, M. Victor Hugo commença le Hui s’amuse. L’excès de travail de nuit et les soleils couchants qu’il avait trop regardés lui avaient déterminé une irritation chronique des paupières, et il lui était ordonné de porter des lunettes vertes, de marcher beaucoup et de vivre le plus possible dans la verdure. II habitait tout près du jardin des Tuileries; il y avait trouvé, sur la terrasse du bord de l’eau, un coin solitaire où il travaillait en se promenant.
Le 5 juin, il achevait le premier acte et faisait Je discours de Saint-Yallier, on le fit sortir du jardin, qui lut fermé; il y avait une insurrection. Il alla du côté où l'on se battait; comme
LE ROI S’AMUSE
il traversait le passage du Saumon, tout à coup les grilles furent fermées et les balles sifflèrent d’une grille A l’autre. Pas de boutiques où se réfugier; les portes s'étaient closes avant les grilles. Il ne put que s’abriter entre deux des minces colonnes du passage. Les balles durèrent un quart d’heure; la troupe, ne délogeant pas les insurgés, tourna la position, le combat s’engagea d’un autre côté, et les grilles furent rouvertes.
Le lendemain , M. Victor Hugo dînait chez AI. Émile Deschamps. Un des convives, 31. Jules de Rességuier, raconta l’héroïque défense du cloître Saint-3Ierry, qui émut profondément le futur auteur de l'Epopée rue Saint-Denis.
Le Roi s'amuse fini, 31. Victor llugo fit aussitôt Lucrèce Borgia, qu’il appela d’abord le Souper à Ferrare.
Le baron Taylor , apprenant que M. Victor Hugo avait deux drames terminés, accourut. 11 y en avait bien au moins un pour le Théâtre-Français! 31. Victor Hugo avait dù reconnaître qu'il avait eu tort de donner Marion de Lorme A la Porte Saint-Martin; llernani avait été un événement, Marion de Lorme , qui valait bien Heniani, était loin d’avoir eu le môme retentissement ; le Théâtre- Français était le vrai théâtre littéraire; les vers, notamment, étaient impossibles au boule-
VICTOR 11 U G O RACONTÉ
vard, etc. M. Victor Hugo se laissa convaincre, et donna le Roi s’amuse.
Triboulet fut distribué à M. Ligier, Saint— Vallier à M. Joanny , Blanche à mademoiselle Allais, Maguelonne à mademoiselle Dupont, Saltabadil à M. Beauvallet, François 1" à M. Perrier, contrairement à l’avis du commissaire royal, qui conseillait M. Menjaud, et qui avait raison.
Les répétitions commencèrent. Malheureusement, on était au mois de septembre, que M. Victor Hugo avait pris la douce habitude de passer aux Roches. 11 ne voulut pas perdre ses vacances et laissa les répétitions se faire toutes seules. Pendant que le drame allait comme il pouvait, l’auteur employait la fin de l’été à jouer avec ses enfants sous les arbres, à leur faire, en collaboration avec mademoiselle Louise Berlin , des cocottes, des bateaux et des carrosses merveilleux qu’il dorait et que ne dédaignaient pas de peindre des peintres célèbres qui venaient voir .M. Édouard Berlin. Ce fut une joie d’assister à la joie des enfants quand on les mit devant ces belles voitures et qu’on leur dit qu’elles étaient à eux et qu’ils pourraient les emporter à Paris. Le Roi s’amuse n'était pourtant pas délaissé absolument ; M. Ingres faisait dans ce moment-là le portrait de M. Bertin; il venait tous les jours de Paris; quand il y retournait de bonne heure, il emme-
LE ROI S’AMUSE
nait quelquefois M. Victor Hugo qu’il mettait au Théâtre-Français.
Octobre ramena l’auteur, mais ses répétitions se recompliquèrent d’une autre coïncidence : il quittait la rue Jean-Goujon pour la place Royale, où l’avait entrai né le voisinage de M. Charles Nodier. Le déménagement ne fut pas une moindre diversion que la villégiature.
Les théâtres ressortissaient alors du ministère des travaux public. Le ministre. M. d’Argout, fit demander à l’auteur communication du manuscrit; l’auteur refusa. Le ministre demanda qu'au moins M. Victor Ilugo vînt causer de la pièce avec lui. Cela n’engageait à rien; M. Victor Hugo se laissa conduire au ministère par M. Mérimée, qui était chef du cabinet. .M. d’Argout, blasé et facile, le reçut avec bonhomie.
— Voyons, monsieur Hugo, parlez- moi avec confiance. Je ne suis pas puritain, vous savez, maison dit qu’il y a dans votre drame des allusions contre le roi.
M. Victor Hugo répondit à M. d’Argout ce qu’il avait déjà répondu à M. de Martignac, qu’il ne faisait pas d’allusions, qu’en peignant François I"r c’était François Ier qu’il avait voulu peindre, qu’à la rigueur il comprenait encore qu’en le voulant bien on eût pu trouver quelque ressemblance entre Louis XIII et Charles X, mais
qu’il lui était impossible d’imaginer quels rapports on pouvait voir entre François V et Louis- Philippe.
Le ministre alors changea de thèse et dit que François Ier passait pour être fort mal traité dans la pièce; le principe monarchique souffrirait de celle atteinte à un des rois les plus populaires de France. L’auteur répliqua qu'avant l’intérêt de la royauté il y avait l’intérêt de l’histoire. M. d’Argout lui demanda s’il n’y avait pas moyen d’atténuer certains détails, n’obtint rien et ne s'en fâcha pas. Il aurait désiré qu’il n’y eût rien contre François Pp, mais, puisque AI. Victor Hugo lui donnait sa parole qu'il n’y avait rien contre Louis-Philippe, cela lui suffisait.
Comme à la Porle-Saint-Martin, les claqueurs eurent leur poste ordinaire. Les jeunes gens cependant furent plus nombreux qu’à Marion de Lorme. Les fidèles, MM. Théophile Gautier et Célestin Nanteuil en tête, en recrutèrent cent cinquante qui se répartirent à l’orchestre et à la seconde galerie. Ils entrèrent par le passage un peu avant le public. La fermentation politique, entretenue par les émeutes, était dans la plupart de ces jeunes têtes, et ils saluèrent l’entrée du public de la Marseillaise et de la Carmagnole entonnées à pleine voix.
Au moment où l’on allait commencer, la nou-
Digitizod
LE ROI S'AMUSE
velle se répandit dans le théâtre qu’un coup de pistolet venait d’être tiré sur le roi. Ce fut immédiatement la conversation de toute la salle, la toile se leva au milieu de la préoccupation générale, et le premier acte, médiocrement joué d’ailleurs, fut glacial. La scène de Saint-Vallier réchauffa un peu cette Sibérie.
M. Beauvallet, excellent dans Saltabadil, soutint le commencement du second acte, qui fut moins solide après lui. M. Samson ( Clément Marot) omit ces deux vers :
Vous pouvez crier haut et marcher d’uu pas lourd;
Le bandeau que voilà le rend aveugle et sourd;
de sorte qu’on ne s’expliqua pas comment Triboulet ne voyait pas que l’échelle était à son mur et n'entendait pas les cris de sa fille. En outre, l’enlèvement de Blanche se fit maladroitement, mademoiselle Anaïs fut emportée tête en bas et jambes en l’air, et cette gaucherie d’un figurant parut un tel défaut de la pièce que le deuxième acte finit sous une grêle de sifflets.
Au troisième acte, le roi entre « vêtu d’un magnifique négligé du matin. » Les costumes avaient été dessinés par un peintre de talent, qui faisait aussi de la sculpture charmante et des vers d’un accent sincère et pénétrant, M. Auguste
(le Châlillon. 11 avait copié pour le négligé du roi le costume du joueur de contre-basse des Noces de Cana. Les loges trouvèrent inconvenant qu’un roi parût en « robe de chambre, » et Paul Véronèse fut hué.
Le drame se releva au moment où Triboulet redemande sa fille aux gentilshommes; les angoisses paternelles du bouffon dominèrent quelques instants l’opposition, qui prit une belle revanche dès le premier hémistiche de Pacte suivant :
— El lu l'aimes?
— Toujours.
Ces cinq mots semblèrent au public si plaisants qu’il s’éleva un immense éclat de rire mêlé de sifflets. Dès lors, le vacarme ne s’arrêta plus. Mademoiselle Dupont eut beau être fort en verve, et M. Beauvallet eut beau être admirable de cos-
tume, d’allure, de comédie sinistre et d’insouciance terrible, Saltabadil et Maguelonue furent si filés à chaque vers.
Jusque-là, le combat restait indécis; les elaquenrs, qui avaient la rancune d ’l/emani, donnaient peu, mais les cent cinquante jeunes gens se battaient avec ardeur. Un accident de mise en scène servit l’ennemi. Pendant que Triboulet
LE ROI S’AMUSE. 381
tient sous son pied le cadavre de sa fdle que la nuit et les habits d’homme lui font prendre pour celui du roi, le roi sort de la taverne en chantonnant un refrain qui épouvante le bouffon : la porte par où M. Perrier devait sortir se trouva fermée, l’effet fut manqué, l’acteur reparut au fond du théâtre, on ne sut plus d’où il sortait; ce fut le coup de grâce : le public en eut assez de ce drame où les figurants ne savaient pas enlever les femmes et où les portes ne savaient pas s’ouvrir, et toute la fin ne fut qu’une mélée où les applaudissements ne se rendirent pas, mais furent, écrasés.
La toile baissée, M. Ligier s’approcha de l’auteur :
— Faut-il vous nommer? demanda-t-il.
La question était évidemment un conseil.
— Monsieur, répondit froidement 31. Victor Hugo, je crois un peu plus à ma pièce depuis qu elle est tombée.
L’hostilité, de même qu’à Marion de Lorme, laissa nommer l’auteur sans protestation.
31. 3rietor Hugo alla dans la loge de mademoiselle Anaïs. 31. Paul Dolaroche, qui ne le connaissait pas, y entra presque en même temps que lui, se frottant les mains. Quelle chute! mais aussi quelle pièce ! Pourquoi jouait-elle de ces choses-là? Du moins, on allait être débarrassé
de ce Victor Hugo! — Mademoiselle A nais lui faisait des signes qu’il ne comprenait pas. 11 n’avait jamais rien vu de si misérable; dans lleriiani, il y avait encore quelques beaux vers parci par-là, mais dans le Roi s’amuse, pas un. L’actrice fut obligée de lui dire qu’il parlait devant M. Victor Hugo. M. Delaroche, qui se piquait avant tout d’être un parfait homme du monde, devint plus blanc que sa cravate et essaya de réparer son étourderie : il avait mal entendu dans ce bruit; d’ailleurs, son opinion n’était que l’opinion d’un peintre qui ne prétendait nullement à une compétence littéraire ; le tort de M. Victor Hugo, c’étaient ses amis qui compromettaient le succès en voulant l’imposer, qui chantaient la Marseillaise; sans eux, tout le monde applaudirait. Même à travers le vacarme, il avait distingué des scènes superbes. M. Victor Hugo l’interrompit, car le Hoi s’amuse allait devenir un chef-d’œuvre.
L’auteur rentra chez lui, sans escorte cette fois. Il regagna la place Royale par une pluie battante, et trouva sa femme seule. Avant de se coucher, il donna un coup d’œil au salon et jeta de l’eau sur un tison mal éteint.
Le lendemain, on lui apporta ce billet :
« 11 est dix heures et demie, et je reçois à
LE ROI S’AMUSE
l’instant l’ordre de suspendre les représentations du Roi s’amuse. C’est M. Taylor qui me communique cet ordre de la part du ministre.
« J Ol SI.IN DK LaS.VLLK.
« Ce 13 novembre. »
L’ancien directeur de la Porte -Saint- Martin était maintenant le directeur de la scène du Théâtre-Français.
Le prétexte de la suspension était l’immoralité; la vérité était qu’un certain nombre d’auteurs classiques, dont plusieurs étaient députés, étaient allés trouver M. d’Argout et lui avaient dit qu’on ne pouvait tolérer une pièce dont le sujet était l’assassinat d’un roi, le lendemain du jour où le roi avait failli être assassiné ; que le Roi s’amuse était l’apologie du régicide; que les amis de l’auteur avaient chanté la Carmagnole , et applaudi â outrance ce vers si évidemment à l’adresse du roi :
Vos mères aux laquais se sont prostituées!
Un seul ami vint voir M. Victor Hugo dans la journée : ce fut M. Théophile Gautier.
11 y eut conseil des ministres, et la pièce, qui n’était que suspendue le matin, fut défendue le
soir.
L’auteur ne fit aucune démarche. 11 n’alla pas aux ministres, il alla aux juges. Il demanda au tribunal de commerce si, en présence de la Charte, qui abolissait la censure et la confiscation, un ministre avait le droit de censurer et de confisquer une pièce. Le tribunal du commerce répondit qu’oui.
AI. Victor Ilugo avait pour avocat M. Odilon Barrot, qui lui conseilla de parler aussi. N’ayant jamais parlé en public et ne sachant comment il s’en tirerait, il écrivit son discours. Il en fallait plusieurs copies pour les journaux; des jeunes ' gens s’offrirent, M. Théophile Gautier le premier, et passèrent une partie de la nuit la veille du procès. Le discours était long, et la dictée ne s’acheva pas avant deux heures du matin; il était tard pour rentrer chez soi; ces terribles chanteurs de la Cannagnole craignaient leurs portiers; le cabinet de M. Victor Hugo était grand, le canapé et quelques matelas improvisèrent un dortoir.
En se rendant à l’audience, M. Victor Hugo rencontra M. de Montalembert qui s’y rendait de son côté. Ils entrèrent ensemble. La salle du tribunal regorgeait d’une foule sympathique. Le discours de Al. Victor Hugo fut applaudi A diverses reprises, et le président dut rappeler plusieurs fois le public à l’ordre. Quand AI. Victor Hugo eut fini de parler, il fut entouré et complimenté.
LE ROI S’AMUSE
M. de Montalembert lui dit qu’il était un orateur autant qu’un écrivain et que, si on lui fermait le théâtre, il lui resterait la tribune.
La révolution de juillet avait enlevé â M. Victor Hugo la pension de mille francs que Louis XVIII lui avait faite sur sa cassette et que Charles X lui avait continuée; mais il avait toujours les deux mille francs du ministère de l’intérieur. Les journaux ministériels les lui reprochèrent. Il écrivit aussitôt à M. d’Argout :
« Monsieur le ministre,
« Il y a dix ails, en 1823, Louis XVIII, roi lettré, assigna, de son propre mouvement, sur les fonds du ministère de l’intérieur, deux pensions littéraires de deux mille francs chacune, l’une à mon noble ami .M. de Lamartine, l’autre à moi. On conçoit que je rappelle volontiers ce souvenir.
« En 1829. à l’époque où la censure du ministère Polignac arrêta Marion de Larme, Charles X, voulant m’en dédommager, ordonna que la pension inscrite sous mon nom fût portée de deux mille francs à six mille francs. Je refusai celte augmentation qui me semblait faite dans le but d’engager ma conscience. Vous pouvez lire, dans les cartons du ministère, ma lettre à M. de Labourdonnaye, votre prédécesseur.
« Je n’avais jamais considéré jusqu’ici, et les divers ministères de la restauration auxquels j'ai été opposé partageaient probablement cet avis, je n’avais jamais considéré cette pension que comme une reconnaissance un peu exagérée, si vous voulez, de quelques titres littéraires fort contestables, comme une indemnité légitime pour les nombreuses taxes exceptionnelles qui grèvent en France ma profession, et peut-être même, depuis trois ans, comme le maigre intérêt d’un capital de quarante-sept mille francs que les deux ouvrages qu’il m’a été permis de donner au théâtre ont versé jusqu’à présent au budget, sous la forme d’impôt des hospices.
« Mais aujourd’hui que le gouvernement parait croire que ce qu’on appelle les pensions littéraires vient de lui et non du pays, et que cette sorte d’allocation engage l’indépendance de l’écrivain ; aujourd’hui que cette étrange prétention du gouvernement sert de base â la polémique assez honteuse de certains journaux, dont il est malheureux pour vous qu’on vous attribue, «à tort sans doute, la direction ; comme il m’importe de maintenir mon débat avec le gouvernement dans une région plus haute que celle où s’agite cette polémique; sans examiner si vos prétentions relativement â l’indemnité en question sont le moins du monde fondées, je m’em-
LE KOI S’AMUSE.
presse de vous déclarer que j’y renonce enticrcment.
« Soyez tranquille d’ailleurs. Il va sans dire que eet incident, si peu important en soi, est à mes yeux une raison pour que ma réclamation contre l'acte arbitraire qui a supprimé le Uni s’amuse conserve plus que jamais son caractère de dignité, de réserve et de modération.
« Recevez, monsieur le ministre, l’assurance de ma considération distinguée.
« Paris, 23 décembre 1832. »
M. d’Argout répondit que la pension était une dette du pays et qu’elle serait conservée à M. Victor Hugo malgré sa lettre. 11 va sans dire que M. Victor Hugo n’alla jamais en toucher un sou. Deux ans après, une pauvre jeune fille poète, mademoiselle Élisa Mercœur, étant sans ressources, il demanda au ministre de l’intérieur, qui était alors M. Thiers, s’il ne serait pas possible de reporter sur mademoiselle Mercœur cette pension sans emploi. M. Thiers lui répondit que la pension avait été employée et qu’il regrettait de ne rien pouvoir pour mademoiselle Mercœur.
Dans les lettres que M. Victor Hugo reçut à
l'occasion de son drame et de son procès, je remarque celle-ci :
« Londres, 3 janvier 1833.
« Monsieur,
« J'ai reçu deux exemplaires du Roi s'amuse; nous en avons fait la lecture le dernier jour de l’année passée; hier dans l’après-dlnée, il a fallu en donner une nouvelle représentation. Nous n’avons pas conçu pourquoi la représentation en a été défendue ;i Paris; la malveillance peut se prendre ù tout, et nous avons jugé que les Parisiens ont raison de trouver mauvais qu'on veuille les empêcher de s’amuser du Roi s'amuse, qui nous a beaucoup intéressés. Notre société ne se composait pas de plus de dix-lmit personnes, mais je puis vous assurer que vous avez eu un succès très-complet, au point que je me suis vanté de votre amitié pour moi ; aujourd'hui je me crois dans l’obligation de vous en faire l’aveu pour être relevé par vous de ma petite vanité. — Recevez surtout mon compliment, cet ouvrage m’a plus intéressé qu’aucun autre que j’aie lu depuis longtemps : nul des personnages, à la vérité, n’excite cette vive et parfaite admiration qui nous subjugue dans les héros des œuvres classiques, il n’y a pas ici des perfections absolues; mais dans ce corps de plomb île Triboulet,
LK ROI S’AMUSE
que d'or natif!!! Que de vérité, de nature, de fécondité dans cette malédiction paternelle de Saint-Vallier! C’est la. voix du Dieu vivant qui poursuit le puissant dégradé! Je m’arrête, je n’ai ni le temps, ni le talent, ni l’intention de juger votre pièce, je vous répète ce que disait la servante de Molière : cela m’amuse, lisez encore. — Votre préface est d’un homme de cœur, d’un vrai citoyen; l’estime de tout ce qui sent vivement et patriotiquement vous est acquise, je regrette que votre père, que mon ami Hugo, ne soit pas témoin de vos efforts et de vos succès qui suivront tant de traverses.
« f/i jeune Patriote a imprimé une biographie qui avait paru il y a quelques années, à l’occasion d’un écrit d’un de vos frères, M. Abel Hugo; j’ai cru devoir répondre à l'envoi qu’il m’en a fait par une lettre dont vous trouverez ci-joint copie; j’ai profité de cette occasion pour manifester mes sentiments et mes opinions; j’avoue que les dernières lignes m’ont été dictées par le désir de convaincre des hommes de bonne foi comme vous.
« Ce que vous dites de Napoléon dans votre réponse au tribunal m’a paru exiger que j’énonce aujourd’hui ce que je crois pouvoir prouver un jour ; son despotisme ne fut qu’une dictature née de la guerre; elle eût cessé avec elle. Pitt seul
a voulu perpétuellement la guerre, et l'événement <lc la Restauration a prouvé (pie, comme chef des intérêts de l’oligarchie et de l'absolutisme des maisons régnantes de l’Europe. Pitt avait raison. — Toute la question entre Napoléon et Pitt est dans ceci : — Qui a voulu la guerre?
« J’ai assez de documents pour prouver que Napoléon a toujours voulu la paix, et que Pitt a toujours voulu la guerre. L’un et l’autre avaient raison, comme chefs des intérêts qu’ils représentaient: ceux de la vieille et de la nouvelle Europe. — La civilisation dont vous parlez si bien dans votre préface était celle que voulait Napoléon ; il fallait arriver pour cela la paix maritime et être bien consolidé. Aon lo con\obbe il momlo mentre l’ebbe — con\obb' il’io!
« Si l’ouverture prochaine du Parlement pouvait vous engager A venir passer ici quelques jours, combien je serais heureux de causer longuement et A cœur ouvert avec vous! combien il pourrait être utile à la connaissance d’un des plus grands caractères de l’histoire que je pusse déposer entre vos mains des données positives, qui, en le représentant sous son véritable jour, le feraient aimer des Français autant qu’il l’est par moi -même! Le sabre dont l’arme sans cesse M. de Chateaubriand n’a jamais été à l'intérieur qu’une main de justice, et à l’extérieur un bou-
LE ROI S'AMUSE
«.•lier pour la défense de son pays; il dut attaquer pour se défendre.
«J’ai, avant ce moment et depuis la mort de mon neveu, chargé plusieurs personnes de vous voir de ma part. Aucune que je sache ne s’est encore acquittée de la commission que je lui avais donnée. — Je n’ai pas le temps de faire copier ma lettre. — Agréez ma profonde estime et ma vive sympathie pour le fils du général Hugo, mon ami.
« Joseph. »
LUCRÈCE B O RG I A.
Les violences qui accueillaient décidément toutes les pièces de M. Victor llugo avaient découragé les directeurs de théâtre ; personne ne venait lui demander le Souper à Ferrare. Son succès de parole au tribunal prouva qu’il était encore vivant. A la lin de décembre, on lui annonça 31. Harel , alors directeur de la Porte- Saint-Martin. Les yeux, les cheveux blancs et les breloques de 31. Ilarel rayonnaient.
— Je viens de lire le /loi s’amuse, s’écria-t-il avant de s’asseoir. C’est superbe! 11 a fallu le Théâtre - Français pour faire tomber cela ! Je viens vous demander le Souper a Ferrare.
H s’assit, ouvrit sa tabatière et prisa bruyam-
LUCRÈCE BORGIA
ment. II offrit M. Frédérick Lemaître, mademoiselle Georges, et une prime. M. Victor Hugo savait que le théâtre était dirigé surtout par mademoiselle Georges; il ne voulut rien conclure avant de lui avoir lu la pièce. M. Ilarel, qui était très-pressé, demanda que la lecture se fit le soir même. Elle se fit chez l’actrice. Mademoiselle Georges fut ravie du rôle, et M. Harel témoigna une admiration sans bornes. Dès le premier acte, il applaudissait, se mouchait, prisait à poignées, criait. Le drame le charmait de tous les côtés à la fois : d’abord il y voyait un beau rôle pour mademoiselle Georges, ensuite une bonne affaire pour son théâtre. En outre, il était fort intelligent et fort enthousiaste, et le lettré fut aussi content que le directeur.
— C’est trop beau, s’écria-t-il, pour s’appeler le sou])er à Ferrure. Le titre n’est pas assez grave ni assez grand. A votre place, j’appellerais cela simplement et gravement Lucrèce Borgia.
M. Victor Hugo vit bien la vraie raison du directeur, qui était de plaire à mademoiselle Georges en donnant â la pièce le nom de son rôle; le conseil était intéressé, mais il était bon. et l’auteur le suivit.
Le lendemain, après la lecture aux acteurs, M. Victor Hugo donna le choix â M. Frédérick Lemaître entre Alphonse d’Este et Gcnnaro.
M. Frédérick répondit qu’Alplionsc d’Este était un rôle éclatant et sûr, que tous ses effets concentrés dans un acte porteraient l’acteur, que tout le inonde y réussirait, que Gennaro était, au contraire, un rôle difficile, que la dernière scène était dangereuse, qu’il y avait un mot terrible: Ah! mus êtes ma tante, et qu’en conséquence il choisissait Gennaro.
M. Victor Hugo voulait pour Gubelta M. Serres, qui avait été un très-bon l’Angely. Le directeur le lui déconseilla et obtint Gubelta pour M. Provost.
A une répétition, le directeur vint à l'auteur d’un air embarrassé et tenant contre son nez une prise qu'il n’aspirait pas.
— Monsieur Hugo, il y a une chose que j’hésite à vous demander. Vous avez l’habitude de donner l’orchestre des musiciens A vos jeunes gens. Moi. je les mettrais ailleurs, et savez-vous qui je mettrais dans l’orchestre des musiciens? Les musiciens.
— Je veux bien, dit l’auteur.
— Vrai ? vous voulez bien qu’il y ait de la musique par-ci par-là ? Vous me permettez d’en mettre aux entrées et aux sorties et aux situations où il en faudra?
— Je vous le demande.
— Bravo! cria le directeur en aspirant enfin
LUCRÈCE BORGIA
sa prise. Voilà un homme ! Imaginez-vous que Casimir Delavigne n’a jamais voulu de musique à Marina Faliero; il a dit que c’était bon pour les mélodrames, et que cela ne se faisait pas au Théâtre- Français. Sa tragédie aurait été compromise si on l'avait trouvée avec un violon. Vous, au moins, votre littérature n’est pas une bégueule ! y
.MM. Meycrbcer et Berlioz s’étaient amicalement proposés pour faire la musique de la chanson chantée au souper de la princesse Negroni.
— Ah bien, oui! dit M. Harel. Des grands musiciens qui vont nous faire de la musique qu’on écoutera, et qui distraira du drame! Je veux un air qui soit à plat ventre sous les paroles. Laissez faire Piccini.
M. Piccini était le chef d’orchestre du théâtre. Il trouva pour les couplets une mélodie excellente, mais ne trouva pour le refrain rien qui le satisfit. Il dit son embarras à l’auteur.
— Bien n’est plus simple pourtant, répondit M. Victor Hugo. Vous n’avez qu’à suivre les paroles. Tenez.
Et il se mit à dire les vers en les accentuant d’une sorte de chant informe. N’ayant jamais pu « hanter de sa vie une note juste, il frappait sur la table du souffleur.
— J’y suis, dit le chef d’orchestre, qui déméla
un air dans les coups de poing et qui les nota sur le champ.
On s’occupa des décorations. Le jour où l’on posa celle du souper, le directeur, voyant arriver l'auteur, courut à lui :
— Voulez-vous voir le Cadran-Bleu ?
11 le conduisit à l’orchestre. La décoration était, en effet, manquée. Des buffets séparés par des fenêtres et supportant des candélabres et des pyramides de fruits réalisaient l’idéal d’un restaurant à la mode là où l'auteur avait rêvé une salle éblouissante et sinistre, quelque chose comme un tombeau rayonnant. Pour que sa pensée fût comprise, il se fit décorateur comme il s’était fait musicien, et il dessina lui-même la salle qu’il voulait.
Les répétitions allèrent vite. M. llarel ne souffrit pas qu’on répétât deux fois avec le rêlo. Mademoiselle Georges, heureuse de sa part . montra tout l’empressement possible ; elle n’avait, du reste, aucune des susceptibilités ni des prétentions de mademoiselle Mars, et ne donnait pas de leçons de littérature à M. Victor Hugo. M. Frédérick Lemaître, qui avait moins besoin de conseils que personne, était le plus docile à ceux de l’auteur. Son rête secondaire ne le désintéressait pas de la pièce, il s’y mettait de tout cœur. 11 aidait ses camarades, disait : — Ce n’est
LUCRECE BORGIA
pas ça, tiens, dis plutôt de eette façon, — et donnait l’intonation précise. Quelquefois, pour leur montrer, il jouait leur scène et faisait regretter qu’il ne pût pas être tous les personnages.
Jusque-là, tous les drames de M. Victor Hugo étaient en vers. Les jeunes gens se demandèrent s’ils devaient « donner » pour de la prose. Il y eut hésitation; une députation, dont était M. Théophile Gautier, vint prier l’auteur de lire quelques scènes de Lucrèce Borgia, sans lui dire pourquoi. La lecture satisfit les députés, qui déclarèrent que cette prose- là valait des vers et qu’on pouvait s’enrôler sans déchéance.
Les journaux hostiles dénoncèrent d’avance la pièce comme étant le comble de l’obscénité; il y avait une orgie effroyable; Lucrèce Borgia aurait le môme sort que le /loi s’amuse; elle n’aurait qu’une représentation, etc... Tout Paris voulut assister à celle représentation unique, et l'auteur reçut plus de lettres que pour Hernani. J’en prends une dans le tas :
« Il y a bien longtemps que je n’ai eu le plaisir de voir M. Victor Hugo; j’avais cependant à le féliciter de sa belle défense théâtrale. Un de nos amis devait aussi s’informer s’il était possible d’avoir une loge pour la première représentation de sa nouvelle pièce. La princesse
de Belgiojoso avait déjà tâché d’en retenir une, mais il n’était plus temps, et on lui a répondu qu’il n’y avait plus que la protection de l’auteur (jui pùl l’obtenir. M. Victor Hugo me permettra de m'adresser directement à lui, en même temps que je profite de cette occasion pour lui renouveler l’assurance de mon bien sincère attachement.
« Lafaïktte.
b 29 janvier 1833. »
Lucrèce Dorgia, ne durant pas trois heures, ne suffisait pas à l’appétit du public des boulevards; M. Ilarel la fit précéder, le premier soir, d’un vaudeville, un Souper chez Louis XV. L’auteur arriva au théâtre au moment où l’on commençait le vaudeville. Il alla dans la loge de mademoiselle Georges qui s’habillait en causant avec MM. Alexandre Dumas, Jules Janin, Frédéric Soulié, etc.
— J’ai le temps, n’est-ce pas? dit-elle à 31. Harel qui sortait.
— Trois grands quarts d’heure. La petite pièce commence à peine.
Elle ne se hâta pas; elle éclatait de beauté et de confiance; tout à coup, on entendit un effroyable vacarme ; M. Harel revint effaré:
— Vite! habillez-vous vite! il faut que vous soyez en scène dans dix minutes!
Digiiized ••— (
LUCRÈCE BORGIA
On était venu pour Lucrèce Borgia, et l’on n’avait pas voulu du Souper chez Louis XV. Il avait fallu baisser le rideau dès la première scène, et le public impatient criait: Lucrèce Borgia! Lucrèce Borgia!
Le directeur se précipita hors de la loge en criant : Frappez les trois coups !
La décoration du premier acte était charmante. Dans la première scène, quand Gubetta dit que les deux frères aimaient la même femme et que cette femme était leur sœur, un violent coup de sifflet retentit.
— Comment! on siffle? dit M. Ilarel, complètement démonté. Qu’est-ce que ça signifie?
— Ça signifie, répondit M. Victor Hugo, que la pièce est bien de moi.
Mais, dans sa scène avec Gennaro, mademoiselle Georges lut la lettre d’un accent si douloureux et si tendre que toute la salle fut émue. L’insulte des jeunes seigneurs, venant I:\-dessus, fut d’un effet irrésistible ; à chaque nom jeté à la figure de l’empoisonneuse, l’émotion croissait, et ce fut à la fin une incomparable furie d’applaudissements.
L’auteur, voulant aller dans la loge de sa femme, demanda qu’on lui ouvrit la porte de communication avec la salle.
— Voici ma clef, dit le directeur. Je ne m’en
dessaisis jamais. Mais présent c’est vous «pii êtes le maître ici.
Quand , au commencement de la seconde partie du premier acte, Gennaro apprend que son écharpe lui vient de Lucrèce Borgia et la rejette avec horreur, l’écharpe s’engagea dans l’épée et dans une résille que M. Frédérick avait cru devoir se mettre sur la tête, et il y eut des ricanements. Tout est occasion «le triomphe aux grands artistes. M. Frédérick tira l’épée, arracha l’écharpe et la résille et les écrasa à terre, d’un geste si hautain et si irrité qu’il fut applaudi de partout.
Dans l'entracte, M. Alexandre Dumas vint voir madame Hugo; il était transporté d’admiration et de bonheur; ce grand succès lui faisait autant de plaisir que les siens ; il serra les mains de madame Hugo en pleurant de joie.
L’auteur n’avait pas vu le décor du second acte. Lors«ju’on le posa, il s’aperçut «pie la porte dérobée par où Lucrèce Borgia allait faire évader Gennaro était splendide.
— Cette porte est absurde, dit-il.
— C’est vrai, dit le directeur. On leur demande une porte dérobée, et ils vous font une porte «pii crève les yeux.
— M. Séchan est-il au théâtre?
On chercha AI. Séchan qu’on ne trouva pas.
LUCRÈCE B0RG1A.
Les minutes s'écoulaient, et l'entr’acte avait déjà trop duré.
— Y a-t-il de la couleur? demanda M. Victor Hugo.
— Oui, les peintres ont travaillé ici toute la journée et n’ont rien emporté.
— Allez me chercher les pots et les brosses.
On apporta ce qu’il fallait, et l’auteur se mit à repeindre lui-méme sa décoration. La tenture de la salle était rouge à filets d’or; il recouvrit de rouge les sculptures de la porte, sur laquelle il continua les raies d’or, de sorte qu’elle se confondit avec le reste de la tenture.
L’acte du duc d’Este réussit d’un bout à l’autre. Il fut joué très-convenablement par M. Delafosse, très-admirablèment par Al. Frédériek Lemaître, simple et grand, et par mademoiselle Georges, dont le talent puissant et dur révéla des qualités de souplesse féline qu’on ne lui connaissait pas.
Le public était empoigné. Il n’y eut pas d'entr’aele entre les deux parties du second acte; quelques spectateurs, qui avaient cru avoir le temps de sortir, s’aperçurent qu’on relevait la toile, rentrèrent précipitamment et troublèrent la première scène ; le public, n’en voulant pas perdre un mot, la fit recommencer.
Le souper alla très-bien. Les jeunes seigneurs
il. îb
étaient couronnés de fleurs, malgré Al. Harel qui disait «pie cela ne seyait qu’aux femmes; le public fut de l’avis de l’auteur. Gennaro. sombre sous sa couronne, immobile et froid comme une statue, fut tout de suite l'anxiété «le la salle. L’intérét de la pièce fut plus fort que tout; il y eut trêve du combat littéraire; les classiques comme les romantiques voulurent savoir ce qui allait arriver; il n’y eut plus au monde de tragédie ni «le drame; il n’y eut plus d’auteur, ni d’acteurs, ni «le théâtre, il y eut un (ils «pii allait être empoisonné par sa mère «pii l’adorait; on n'applaudissait même plus; lorsqu’à travers les éclats de rire «*l le joyeux refrain on entendit tout à coup le chant funèbre des moines, le frisson fut universel. Pour que la psalmodie eût toute sa réalité, on avait pris, au lieu de figurants, de vrais chantres de paroisse. L’entrée «les moines, le contraste des cagoules avec les couronnes de fleurs, les cinq cercueils, l’apparition «le Lucrèce Borgia aux jeunes gens, l'apparition plus terrible de Gennaro à sa mère, la dernière scène, tout fut un entrainement et un emportement; orchestre, galeries, loges, tout se leva et applaudit des mains et de la voix; la scène fut jonchée de bouquets; le nom de l’auteur ne suffit pas au public, qui réclama l’auteur lui-même. Il était déjà dans la loge de mademoiselle Georges. AI. Harel