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entra effaré, les cheveux ébouriffés, le costume plus en désordre que jamais.
— Monsieur Hugo, sauvez-moi la vie! on veut vous voir, on vous exige, on enjambe l’orchestre, on envahit le théâtre. 11 faut absolument que vous paraissiez, ou l’on va tout casser.
— Monsieur Harel, je donne au public ma pensée, non ma personne.
— Mais que leur dire?
— Dites que je suis parti.
M. Harel regarda sa redingote déchirée et qui avait essuyé le plâtre de tous les murs, épousseta une des manches qui en avait une couche trop épaisse, boutonna les deux boutons qui restaient. passa ses mains dans ses cheveux et dans ses favoris, et dit :
— Me voilà propre, je peux me montrer.
Je n’ai pas parlé de la manière dont l’acte avait été joué; c’est que les acteurs s’étaient tellement identifiés avec leurs rôles qu’ils s’étaient fait oublier. Mademoiselle Georges, sculpturale, sinistre, implacable dans sa vengeance, avait été poignante dans son expiation. M. Frédérick Lemaître avait électrisé la salle avec ce mot qui réveille en sursaut Lucrèce Borgia quand elle compte les cercueils : « Il en faut un sixième, madame! » Dans toute la dernière scène, il avait été d’une profondeur et d’une fatalité admirables.
I! fut un dos grands éléments de ce grand succès. Il n’en voulut jamais à son rôle de n’ètre que le troisième; sa seule plainte fut ce mot qu'il répondit à un de ses amis qui lui disait : — Vous avez été superbe!
— Oui. d’abnégation.
M. Victor Hugo fut attendu à la sortie du théâtre par une foule compacte; les chevaux du fiacre où il monta avec sa femme et sa fille furent dételés, et il n’évita d’étre traîné en triomphe qu’en sortant par l’autre portière et en revenant à pied; la foule l’escorta jusque sous les arcades de la place Royale; d’anciens amis qui s’étaient éloignés reparurent ce soir -là; des
inconnus demandèrent à serrer la main du vie-
torieux; l'ovation, commencée sous les quinquets, se continua sous les étoiles.
Le lendemain. M. Victor Hugo fut réveillé par .M. llarel, débordant de joie : son théâtre était transfiguré, la Porte-Saint-Martin était maintenant le vrai Théâtre-Français, il ne voulait plus que de l’art, et du grand art; il espérait que désormais l’auteur de Lucrèce fiorgia n’irait plus ailleurs et lui ferait le même traité qu’à M. Crosnier. M. Victor Hugo, qui avait vu le changement de visage du directeur au coup de sifflet du premier acte, ne voulut pas s’engager. M. Harel insista pour avoir au moins la promesse
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d'une seconde pièce. L’auteur, sans dire non, ne dit pas oui.
On supprima le vaudeville, et Lucrèce Borgia fut jouée seule* L’auvent du théâtre fut illuminé tous les soirs, et deux municipaux à cheval continrent la cohue des voitures. La seconde et la troisième représentations réussirent autant que la première. M. Delafosse, malade de la poitrine, fut remplacé à la quatrième par M. Lockroy, écarté du théâtre depuis quelque temps, et dont la rentrée et le talent ajoutèrent au succès. Les journaux , désarmés, furent presque tous favorables. L’article le plus chaleureux fut celui de M. Jules Janin dans le Journal des Débats. Des parodies furent jouées sur tous les petits théâtres, entre autres l'Ogresse Borgia; des masques représentant les personnages du drame passèrent, le mardi gras, sur les boulevards et s'arrêtèrent sous le balcon de mademoiselle Georges, criant : L’empoisonneuse! Tout cela redoubla la curiosité générale, et les recettes grossirent. La lettre suivante est curieuse en ci* qu’elle constate le succès et en ce qu’elle dit ce qu’étaient les grosses recettes des théâtres avant que les chemins de fer eussent décuplé la population llollanlc de Paris:
« Monsieur,
« Le plus grand succès d'argent obtenu sous
mon administration est celui de Lucrèce Borgia.
« Les recettes des trente premières représentations présentent un total de 8/t,7G9 francs.
« Aucun autre ouvrage n'a , dans le cours d’une exploitation de plus de huit années, égalé ott même approché ce chiffre.
« J’ai l’honneur d’être avec une haute considération.
« Monsieur.
« Votre très-humble serviteur.
« 11 vu EL.
« Paris, 3 novembre 18A1. »
Lucrèce Borgia n’échappa pourtant pas aux sifflets. Les journaux classiques , surpris d’abord et entraînés par le courant, se remirent bientôt et revinrent sur leur approbation. M. Armand Carrel l’attaqua dans le National. 11 avait contre l'auteur un nouveau grief. Au moment de la première représentation, il venait d’être blessé en duel, à l’occasion de la grossesse de la duchesse de Berry, niée par les royalistes et affirmée par lui. La cause du duel, la célébrité du journaliste, sa blessure, avaient fait de l’événement la préoccupation de Paris; l’état du malade était publié tous les matins ; on allait s’inscrire chez lui en foule, même les royalistes, entre autres M. de
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Chateaubriand. Lucrèce liorgia vint faire diversion à l'intérêt général. Cette cause n’atténua pas l’expression de l’opinion, d'ailleurs sincèrement classique, du journaliste guéri. L’exemple donné par M. Armand Carrel fut suivi, d’abord dans les journaux, puis dans la salle, et dès lors il y eut chaque soir quelques coups de sifflet, h la scène du poison versé au fils par la mère, à l’entrée des moines, au mot: Ah! vous êtes ma tante! etc.; mais les drames de M. Victor Hugo étaient faits à d’autres tapages, et Lucrèce liorgia ne s’en troubla pas.
Des raisons de diverse nature brouillèrent l’auteur avec le directeur. Un soir, en allant au théâtre, M. Victor Hugo vit que l’affiche annonçait une reprise pour le lendemain. Lucrèce liorgia faisait toujours de l’argent, il n’avait été averti de rien, il monta à la loge de mademoiselle Georges qui était le vrai cabinet du directeur et demanda ce que cela signifiait. M. Harel répondit que cela signifiait qu’il était le directeur et qu’il jouait les pièces qu’il voulait. L’auteur demanda quelle était la recette du jour.
— Deux mille cinq cents francs.
— Et combien espérez-vous faire demain avec la reprise?
— Cinq cents francs.
— Alors pourquoi m’interrompez-vous?
— Parce que je le veux.
— Soit, dit l’auteur. Mais dites-vous que vous avez joué la dernière pièce que vous aurez de moi.
— L’avant-dernière, dit .M. llarel. Vous oubliez que vous m’avez promis votre prochaine pièce.
— Je ne vous ai rien promis du tout.
La contestation s’anima. Le directeur prétendit que. le lendemain de la première représentation, et plusieurs fois dans la loge de mademoiselle Georges, la pièce lui avait été promise. L’auteur répondit (pie, chez mademoiselle Georges comme chez lui, il avait toujours dit la même chose, qu’il ne refusait pas, mais qu’il attendrait que sa pièce fût faite pour en disposer.
— J’affirme, dit 31. Harel, que vous m’avez promis.
— lit moi, dit 31. Victor Hugo, j’affirme le contraire.
— Alors vous me donnez un démenti?
— Je suis à vos ordres.
En rentrant chez lui, 31. Victor Hugo trouva la lettre suivante :
« Votre persévérance contester la parole que vous m’avez donnée fréquemment et devant
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témoins, accompagnée de ces mots : Je suis à vos ordres, fait de moi l’offensé.
« J’attends donc une réparation.
« Faites-moi savoir quand et où vous voulez me la donner.
« Harei..
« 30 avril au soir. »
Le lendemain, M. Victor Hugo se leva de bonne heure pour aller chercher des témoins. Comme il tournait le boulevard, il vit venir à lui un garde national qu’il ne reconnut pas d’abord et qui était M. Ilarcl.
— Monsieur Hugo, dit le directeur, je vous ai écrit une lettre très-bête. Ce serait un mauvais moyen d’avoir votre pièce que de vous tuer. De votre côté, ce ne serait pas une bien grande gloire pour vous que d’avoir tué M. Ilarel. Le mieux est de nous réconcilier. Je suis l’offensé, et c’est moi qui reviens. Voulez-vous me pardonner et me donner votre pièce? Il va sans dire qu’on joue Lucrèce ce soir.
L’auteur ne put rester fiché, et, cette fois, promit la pièce.
— • Ma foi, lui dit M. Ilarel, vous êtes probablement le premier à qui un directeur ait dit: La pièce ou la vie !