MARIE TUDOR
A la lin d’aodl, M. Victor Hugo prévint le directeur de la Porte-Saint-Martin que le drame qu’il lui avait promis était prêt. M. Harel et mademoiselle Georges lurent aussi ravis de Marie Tudor que de Lucrèce Borgia, et M. Harel insista plus que jamais pour avoir d’autres pièces de l’auteur. M. Victor Hugo refusa. Mais M. Harel trouva encore moyen de lui en arracher une. Le traité de Marie Tudor , signé dans un moment de bonne entente, ne parlait pas de la mise en scène. Le directeur écrivit à l'auteur:
« ... L’ouvrage est beau, très-beau. Son grand succès est plus que probable. Mais précisément
MARIE Tl DO R.
parce que je compte sur le mérite intrinsèque de la pièce, j’éviterai, si vous ne m’y aidez pas. de me jeter dans des dépenses folles et, selon moi. inutiles. La Chambre ardente, œuvre d'auteurs qui n’ont certes pas votre réputation, a réussi sans un sou de décors, il en sera de même de Marie d'Angleterre. Elle aura tout son succès sans que je coure la chance de me ruiner, ou du moins de me gêner fort, par des dépenses de luxe. Ces dépenses, comme je sais que vous les désirez, je les eusse faites, à votre volonté, commandées par vous. Était-ce trop pour cela de vous demander ce que je vous ai demandé? Je ne le pense pas. Puisque vous voyez les choses autrement , n’en parlons plus. Demain nous répéterons, et vous aurez un grand succès par le seul secours de votre grand talent. »
M. Victor Hugo était dans les mains du directeur, il céda, et s'engagea par un nouveau traité à donner à la Porte-Saint-Martin un troisième « drame en prose ayant la dimension ordinaire des pièces en cinq actes. » A cette condition, M. Harel s’engagea de son côté « à suivre exactement, tant pour le décor de la quatrième partie de Marie d’ Angleterre que pour les autres détails de la mise en scène, les indications qui lui seraient données par AI. Victor Hugo. Cet article ne parut
pas suffisant à l’auteur, qui fit ajouter celui-ci : « Il est entendu que la mise en scène sera faite, décors et costumes, avec tout l’éclat possible. » M. Harel ajouta tout ce que l’auteur voulut, et commanda les costumes et les décors grandement. La dépense ne le ruinait plus depuis qu’il aurait à la faire deux fois.
Comme les années précédentes , M. Victor Hugo passait l’automne aux Roches, mais il venait tous les jours aux répétitions. M. Berlin, le ramenant un jour, lui montra dos épreuves qu'il rapportait du Journal des Débats. C’était un feuilleton de M. Granier de Cassagnac, très-hostile à M. Alexandre Dumas et très-vif pour M. Victor Hugo. Comme on savait que M. Granier était entré aux Débats sur la recommandation de M. Victor Hugo, on aurait pu croire que M. Victor Hugo avait inspiré l’article, et M. Berlin avait voulu lui en parler avant de le publier. M. Victor Hugo remercia M. Berlin, lui dit que M. Alexandre Dumas était son ami, son frère d’armes, que, loul récemment encore, à Lucrèce Dorgia, il l’avait trouvé plein de cordialité et d’effusion, et qu’il serait désolé d’avoir même l’apparence d’un tort envers lui. M. Berlin promit que le feuilleton ne passerait pas. La semaine suivante, M. Berlin, ouvrant le Journal des Débats, que le facteur venait d’apporter aux Roches, fit un ah! Le feuilleton y
MARIE Tl! DO R.
était! Il fit atteler et courut à Paris. M. Becquet, chargé de faire le journal en son absence, manquant de copie, avait demandé s'il n’y avait rien décomposé; on lui avait dit qu’il y avait bien sur le marbre un feuilleton de M. Granier de Cassagnac, mais que M. Berlin, la dernière fois qu’il était venu, avait dit de ne pas le donner jusqu’à nouvel ordre; il n’avait pas vu là une défense absolue; n’ayant pas autre chose, il en avait parcouru un passage qui lui avait semblé fort bien fait , et il l’avait inséré.
— C’est, lui dit M. Bertin fort mécontent, que vous n’avez lu que le mal qu’on y dit de M. Alexandre Dumas; si vous aviez lu le bien qu’on y dit de M. Victor Hugo, vous l’auriez jeté au panier.
L’article était signé G. C. Il y eut des gens qui crurent que c’étaient des initiales de fantaisie et (pie l’article était de M. Victor Hugo; il y en eut bien plus qui le dirent. Les modérés reconnurent qu’il était de M. Granier de Cassagnac et qu’il n’avait été que dicté par M. Victor Hugo. M. Bertin raconta dans les Débats la vérité et le désir vivement exprimé par .M. Victor Hugo que l’article ne parût pas. Mais la calomnie était trop utile pour la lâcher au moment où M. Victor Hugo allait faire représenter un nouveau drame, et le mensonge fut maintenu et propagé par
!ili
Ions les ennemis du succès de Lucrèce Borgia.
M. Harel se dit que le moment était mauvais pour M. Victor Hugo et bon pour M. Alexandre Dumas; il n’hésita pas à déserter Marie Tudor, et à passer du côté de M. Dumas, auquel il alla offrir son théâtre. II revint avec deux drames, Angèle et la Vénitienne; il ne s’agissait plus que d’en finir vite avec M. Victor Hugo. Mademoiselle Georges tenait bien un peu à son rôle; Marie Tudor valait Lucrèce Borgia; mais il y avait pour elle dans la Vénitienne un très-beau rôle, qui la consola, et elle consentit à l’étranglement. La chose s’annonça avec simplicité. Quelques jours avant la représentation. le bas de l’affiche apparut ainsi :
Incessamment
M a ni e T ii i) o h
Prochainement
ANGÈLE
Gomme cela, le public était bien prévenu. M. ' ictor Hugo se file ha, et Angèle disparut de l’affiche, mais le premier coup était porté. L'hostilité, pour n ôtre plus affichée, n’en fut que plus profonde. C’étaient chaque jour des querelles de coulisses à cause de rôles distribués par l’auteur