‹ Victor HugoChapitre 35 sur 51 · AN GE LO. A · texte numérisé non relu

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vol îv madame Dorval ! Les deux rôles sont trèsheaux. Voyons, vite, quel est le mien?

— Celui que vous choisirez.

Calarina, mariée, chaste, convenait à merveille au talent honnête et décent de mademoiselle Mars; mais la Tisbé, fille des rues, violente, déréglée, semblait faite pour le talent bohème et libre de madame Dorval. Mademoiselle Mars préféra donc la Tisbé.

Le drame, dans son état primitif, avait cinq actes. La mort d’IIomodéi, au lieu d’être en récit, était en action. Rodolfo allait punir l’espion dans un bouge de bandits où se mêlaient le vin et le sang. Après la lecture au comité, MAI. Taylor et Jouslin de Lasalle. vinrent trouver fauteur; l’acte des bandits les inquiétait; le Hoi s’amuse avait dû en partie sa chute au bouge de Sallabadil; le bouge d'Homodéi ferait tomber .1 ngelo; il n’était pas indispensable au drame; la mort d’Homodéi pouvait être racontée en quelques mots ; ils obtinrent de l’auteur la suppression de l’acte.

Les répétitions lurent curieuses par la rencontre des deux actrices célèbres. Mademoiselle Mars traitait madame Dorval avec la hauteur aristocratique d’une comédienne du Théâtrefrançais forcée de s’encanailler avec une échappée du boulevard; elle n’en sentait pas moins

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que c’était une rivale sérieuse; elle était en même temps humiliée et effrayée, et c’était un singulier mélange de mépris et de haine. Madame Dorval, elle, était souple et caressante; elle répondait aux brutalités par des flatteries; elle était toute prête à se trouver bien hardie, en effet, de mettre son pied mélodramatique sur ces nobles planches du Théâtre-Français; elle se faisait tout humble et toute petite, quitte se redresser devant le public.

Elle répétait en dedans, ne démasquait aucun effet, était terne, éteinte, nulle. Mademoiselle Mars se rassurait et se félicitait du bon calcul qu’elle avait fait en prenant le rôle qui lui allait peu, mais comme Catarina allait encore moins à madame Dorval! Cette femme sans frein et sans retenue dans un rôle de pureté et de dignité! Elle était capable d’y être si filée. Mais, à une répétition, madame Dorval s’oublia et joua tellement que l’espérance de mademoiselle Mars s’évanouit du coup. Elle ne put se contenir et, au troisième acte, interrompit l’accès de colère de Catarina contre Angelo et contre la Tisbé.

— Dites donc, monsieur Hugo, quelle mine voulez-vous que je fasse, moi, pendant que madame m’injurie de cette agréable façon? Estce que vous ne trouvez pas les injures qu'elle me dit bien longues?

— Pas plus longues, madame, que celles que vous lui dites, vous, à l'acte précédent.

— Oh! moi, dit madame Dorval, je ne trouve pas les injures de madame trop longues. Quand les choses sont si belles, j’ai autant de plaisir à les écouter qu’à lés dire.

Mademoiselle Mars se tut. .Mais, le lendemain, elle trouva qu'elle avait à dire bien des choses inutiles, qu’elle ne savait comment se tirer de toutes ces grandes phrases, et que son rôle aurait besoin de larges coupures. L’auteur refusa de rien couper à mademoiselle Mars, et madame Dorval put dire tout son rôle.

Madame Dorval, s’étant trahie une fois, ne se gêna plus pour répéter de son mieux. Catarina, empoisonnée par son mari, va mourir dans son oratoire. Madame Dorval, à ce moment, fut si touchante et si vraie, que les quelques personnes présentes l'applaudirent.

L’acte fini, mademoiselle Mars vint à l’auteur: — Vous n’écoutez pas mes conseils, lui ditelle en essayant de sourire; je viens pourtant vous en donner encore un. Si j’étais de vous, je changerais le genre de mort de Catarina. Toujours du poison! Vous en avez mis dans Hernani, vous en avez mis dans Lucrèce Iiorçjia, vous en remettez dans Angeln. Vraiment c’est trop. D’abord, ce n’est pas beau à voir, ces contor-

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sions. Celait bon dans Hcrnani, parce que c’était la première lois.

— Ce n’était pas la première fois, madame. Je n’ai pas inventé le poison, je l’emploie, comme Corneille l’a employé dans Itodçgune, comme Shakspeare l’a employé dans Roméo et Juliette, ce qui ne l’a pas empêché de l’employer encore dans Hamlet. On l’avait employé bien des fois avant Ifernani et on l’emploiera bien des fois après Angelo, moi tout le premier.

N’ayant pas encore réussi de ce côté, l’actrice en vint aux voies de fait, et, à la répétition suivante, à l'instant où madame Dorval se dirigeait en chancelant vers l’oratoire, mademoiselle Mars, cpii était de l’autre côté, traversa le théâtre et vint tout bonnement se camper de façon à cacher aux spectateurs la sortie de Catarina.

Cela dépassait la guerre permise. L’auteur intervint et rappela â l’actrice que sa place était île l’autre côté. Elle répondit qu’elle se trouvait mieux où elle était. M. Victor Hugo reprit qu’il était, lui, de l’avis contraire, et que c’était ù l’auteur de juger ce qui valait mieux pour la pièce. Elle répliqua que c’était à l’actrice de juger ce qui valait mieux pour l’actrice. 11 eut beau dire, elle refusa absolument de bouger. Alors il perdit patience, comme à Hernani. 11 déclara qu’il avait rencontré bien souvent l’envie,

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mais que c’était la première fois qu’il la voyait s’avouant et s'étalant, et que les femmes qui montraient leur corps lui semblaient pudiques à côté <le celte nudité de l’amour-propre. Et à quoi bon? qu’est-ce que mademoiselle Mars espérait? Elle avait bien pu étouffer de pauvres débutantes sans réputation faite, et encore inconnues, mais est-ce qu’elle s'imaginait qu’elle annulerait madame Dorval, son égale en talent et en succès? Et. comme elle tressaillait â ce mot, il le répéta : — Votre égale , entendez-vous , en talent et en succès! et si ce que je vous dis vous déplaît, vous êtes libre de rendre le rôle. Du reste, il est inutile que nous continuions à répéter. La pièce sera jouée comme je l’entends, ou elle ne sera pas jouée.

Cela dit, il leva la répétition et quitta le théâtre.

Le soir, on annonça M. Ilarel. 11 savait ce qui s’était passé au Théâtre-Français. Il avait eu des torts avec M. Victor Hugo, il le reconnaissait; il en avait été bien puni, son théâtre n’avait fait que décliner depuis, il se repentait, il s’accusait, il jurait de ne plus recommencer. Si M. Victor Hugo voulait lui pardonner et lui donner Anç/clo, il engagerait madame Dorval. que le Théâtre- Français serait trop heureux de lâcher, et il avait mademoiselle Georges, qui

serait une bien autre Tisbé que mademoiselle Mars. M. Victor Hugo répondit qu’il ne savait pas encore jusqu’où s’obstinerait mademoiselle Mars, mais que, quand même il retirerait Angelo au Théâtre-Français, il ne le donnerait pas à la Porte-Saint-Martin.

— J'en suis fâché pour vous si vous avez besoin de moi. Mais je n’ai qu’une parole. Vous m’avez dit que Marie Tudor tomberait, et vous avez tenu votre promesse; je vous ai dit que votre théâtre tomberait, et je tiendrai la mienne.

Depuis cette époque, M. Harel remonta bien des fois l’escalier de l’auteur de Marie Tudor. II le pria, l’implora, lui offrit toutes les primes et toutes les signatures possibles; M. Victor Hugo le recevait poliment, causait, mais, quant â une pièce, il refusa toujours. On sait que M. Harel finit par faire faillite.

Dans la soirée, M. Victor Hugo reçut une lettre de madame Dorvni :

« Si mademoiselle Mars ne veut pas céder, faites-lui la concession qu’elle demande. Ce n’est pas seulement dans cette sortie qu’est le succès, mais aussi dans les adorables choses qu’il n’est pas en son pouvoir d’enlever. Est-ce votre ouvrage seul, dites, que vous avez voulu défendre? J’ai emporté et je garde l'idée (pie vous avez

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voulu me protéger aussi, et j’en suis fière et heureuse. Mais ne vous fâchez pas tout à fait contre mademoiselle Mars. Vous êtes toujours prêt à prendre de ces résolutions qui me font trembler. S'il me fallait laisser ce rôle, qui seul me relient au théâtre, je serais bien triste. »

Le directeur n’était pas moins suppliant :

« J’apprends à mon arrivée que vous avez eu de nouvelles difficultés pour une position de scène, et que vous ne voulez plus revenir à la répétition île votre ouvrage si mademoiselle Mars ne fait pas ce que vous désirez. Je pense que vous avez raison de demander que l’on exécute ce que vous exigez; mais est-il bien indispensable au succès de l’ouvrage que cette position soit précisément celle que vous demandez? Ne pourrait-on arranger la scène de manière à ne point vous nuire et à satisfaire tout le monde? 11 me semble qu’une place occupée un peu plus en face ou un peu plus de côté ne peut en rien empêcher le succès d’un ouvrage comme le vôtre. Vous avouerez qu’après des études faites, des dépenses très-fortes engagées, un résultat trèsdifficile en partie obtenu , il serait bien cruel d’être arrêté au moment de la représentation. Soyez le plus raisonnable, je vous en prie, venez demain

à la répétition, et nous arrangerons tout cela. Voyez l’embarras dans lequel je me trouverais, moi, et faites un peu pour un pauvre directeur ce que vous ne feriez pas pour vous -même. Je compte sur vous demain, et venez, je vous en supplie, avec des idées de conciliation. »

51. Victor Hugo alla le lendemain à la répétition. Au moment de la mort de Catarina, mademoiselle Mars se mit d’elle-même à la place qu'il lui avait indiquée, Elle était fort radoucie. Après la répétition, elle le pria de venir voir ses costumes. 11 s’empressa d’y aller. Pour ses costumes de dona Sol. il lui avait apporté de très-beaux dessins de M. Louis Boulanger d’après les tableaux et les gravures du temps; elle les avait trouvés hideux et lui avait dit « de remporter ces barbouillages. » Elle avait coiffé doua Sol d’un béret qui avait été l'étonnement des peintres, nombreux à Ihrnani. Le béret de doua Sol reparaissait sur la tête de Tisbé, avec des enjolivements qui faisaient hésiter l’œil entre un turban et une roue de cabriolet.

— Ah! dit l’auteur consterné, vous allez remettre encore cela?

— Oui; celte coiffure me va très-bien. Elle me fait toute jeune. Vous avez vu mon portrait de Gérard, en Moscovite? C’est cette coiffure-là.

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M. Victor Hugo hasarda que la Tisbé n’était pas précisément une Moscovite, mais une Italienne; mais il n’insista pas, ne voulant pas recommencer les querelles pour un détail d’habillement.

La veille de la représentation, il eut soin de se faire montrer l’affiche. Comme il l'avait prévu, le nom de mademoiselle Mars éclatait en veddtc et celui de madame Dorval était relégué obscurément après les figurants.

— Il y a une erreur, dit-il.

— Laquelle? fit le régisseur.

Mademoiselle Mars se trouvait là. M. Victor Hugo lui présenta l’affiche:

— Madame va vous le dire.

— Oh! je ne me mêle pas de l’affiche! ditelle, en tournant le dos et en sortant.

Le directeur objecta que la vedette était un privilège de mademoiselle Mars, que tous, excepté elle, étaient égaux et affichés par rang d'ancienneté, les pensionnaires après les sociétaires, et que madame Dorval, la dernière venue, devait être la dernière nommée. M. Victor Hugo repartit que madame Dorval, spécialement engagée pour son drame, n’était pas une pensionnaire ordinaire, et que, d’ailleurs, du moment qu’on faisait une exception pour une autre, on pouvait en faire une pour elle. Madame Dorval eut la vedette aussi.

Mademoiselle Mars était de fort mauvaise humeur en s’habillant pour la représentation.

— Excusez-moi si je ne cause pas, dit-elle à l’auteur. Mais c’est vous qui me pressez, puisque vous m'avez mise de la première scène. Vous savez que c’est la première fois que je joue en lever de rideau.

L’auteur alla chercher meilleur visage dans la loge de madame Dorval. Elle lui sauta au cou, dit qu’elle n’avait jamais eu de plus beau rôle, qu’elle en raffolait, et deTisbé aussi, et de toute la pièce, et elle interpellait son mari qui était présent. N’est-cc pas, Merle? M. Merle acquiesçait, moins froidement qu’à son ordinaire; il était, de sa nature, assez indifférent, et craignait d’être de mauvais ton en épousant trop les admirations de sa femme.

11 y avait dans la salle deux publics bien distincts, celui de mademoiselle Mars et celui de madame Dorval, les gens graves, gourmés, empesés, pincés, enrichis ou titrés, (pie les artistes appellent les bourgeois, et les spectateurs ardents, jeunes, vivants, tumultueux, désordonnés, que le monde appelle les bohèmes.

L’entrée de mademoiselle Mars fut saluée chaleureusement par les bourgeois et par les claqueurs. Les bohèmes s'abstinrent. Le premier acte intéressa et charma. M. Ueauvallel lut un Angelo

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saisissant. Mademoiselle Mars dit, sans profondeur, mais avec une sensibilité très-bien jouée, le récit de sa mère sauvée du gibet. La scène de la clef rentrait mieux dans ses habitudes de comédie; elle en cisela chaque mot, et y fut applaudie d’un bout à l’autre. Il n’y eut pas dans tout l’acte un seul moment d’opposition.

C’était maintenant le tour de madame Dorval. Quand elle parut, les bohèmes essayèrent de lui faire à elle aussi « une entrée, » mais ils furent chutés par les bourgeois, et un peu par les claqueurs. La grande actrice sentit qu’il fallait vaincre ou périr, et joua, non avec son talent ordinaire, mais avec son talent extraordinaire. Elle fut d’une telle réalité, d’une passion si jeune, d’un abandon si chaste, que les bourgeois même furent entraînés, et soupçonnèrent presque la distance qu’il y a d’un talent composé à un talent spontané.

Mademoiselle Mars était dans les coulisses, attendant sa scène.

— Eli bien, dit-elle «6 l’auteur, j’espère qu’on l'applaudit assez, votre actrice.

— De laquelle parlez-vous? demanda poliment l’auteur.

— Oh! de celle à qui vous avez donné le meilleur rôle.

M. Victor Hugo aurait pu lui répondre qu’elle

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avait choisi, mais il venait d’apercevoir à la main de Tisbé la lampe avec laquelle elle entre dans la chambre de Calarina. C’était une lampe tragique et mythologique, retrouvée évidemment dans les fouilles d’IIerculanum. Il n’en dit rien, pour ne pas mécontenter la comédienne à l'instant de sa scène principale, mais il ne put se taire en lui voyant sur la tête son éternel béret. Il lui (il remarquer que, pour sauver Catarina, elle allait dire à Angelo qu’elle était venue en manteau d’homme et qu elle « avait aussi le chapeau; » le public se demanderait comment Angelo pouvait croire au chapeau en voyant le turban.

— Bah! dit-elle, est-ce que le public fait attention à ces choses-là?

El Tisbé entra chez Catarina avec une lampe antique et un bonnet russe. Du reste, le public, en effet, n’eut pas l’air de s’en apercevoir.

Mademoiselle Mars n'avait pas la véhémence et l’emportement qu’il fallait pour les violences de Tisbé. Elle y fut médiocre. Madame Dorval, avec quelques mots, mit le succès de son côté. Mademoiselle Mars, inférieure dans l’insulte, reprit le dessus dans le sacrifice, et réfuta les soupçons d’Angelo avec une mélancolie et une noblesse qui refirent l’égalité entre les rivales.

Au troisième acte, par un de ces hasards des

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représentations qui déconcertent les prévisions les plus sûres, madame Dorval joua mal la scène qu’elleavaitsi bien répétée. Elle manqua d’autorité dans sa révolte contre son mari; sa sortie même, dont mademoiselle Mars s’était tant effrayée, fut applaudie, mais sans ardeur. Le grand succès de l’acte fut pour M. Beauvallet qui, droit dans son justaucorps de velours écarlate, le cou nu, les cheveux ras, le regard dur, eut une inflexibilité de marbre.

Le dernier acte faillit être compromis par un accident de mise en scène. On avait prévu que l'air froid des coulisses se précipitant dans l’air embrasé d’une salle comble agiterait les rideaux du lit où est cachée Calarina, crue morte et enterrée dans les cavaux du palais. On avait paré à cet inconvénient en cousant aux rideaux des tringles de fer supportant des poids. Mais le courant d’air fut tel que les poids ne purent résister. Il fallut quedeux machinistes se glissassent il plat ventre sous le lit et maintinssent le rideau; mais le vent le faisait trembler dans leurs mains et les découvrait par instants au public, que cela faisait rire. Mademoiselle Mars se troubla et joua gauchement, et la pièce aurait mal fini, sans madame Dorval dont le réveil fut d’une grâce étonnée et charmante qui rétablit le succès. Quand Rodolfo la prit dans ses bras, elle eut la

légèreté d’une ombre qui revient à la vie, la poésie d’Eurydice ramenée sur la terre.

Le drame finissait à : Par moi, pour toi. Mademoiselle Mars avait obtenu que l’auteur coupât le reste, disant que la pièce était finie là, que le public en savait assez et n’écouterait pas les dernières phrases. Mademoiselle Rachel, qui joua Tisbé en 1850, dit le réle tou! entier, et les dernières phrases furent écoutées et applaudies.

Somme toute, Angelo avait réussi. La réussite persista aux représentations suivantes. Mademoiselle Mars s’était résignée au succès de madame Dorval et se contentait du sien. L’auteur n’eut plus avec elle qu’une contestation , mais ce fut sur un sujet étranger an théâtre.

C’était le moment du procès de mademoiselle de Morel contre M. de Laroncière. Il y avait des séances de nuit parce que mademoiselle de Morel, malade et hallucinée, ne retrouvait sa raison qu’à minuit. M. Victor Hugo alla à une de ces audiences nocturnes. Il vit l’accusé, un jeune homme de taille moyenne, brun, à figure régulière et distinguée. II vit moins l’accusatrice, qui entra à l’heure solennelle le visage caché par un chapeau de paille et par un voile épais. Elle déposa d’une façon nette et précise. M. de Laroncière se leva, et, de l’air le plus respectueux et le plus pénétré, lui demanda si elle était bien

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sûre du fait infAme qu’elle lui attribuait, si elle ne se trompait pas de personne, si elle n’était pas encore sous l'influence de quelque funeste vision, ou s’il n’avait pas fait à son insu contre elle quelque chose dont elle voulût se venger. Elle répondit sèchement qu’elle avait dit la vérité. M. de Laroncièrc se rassit accablé.

L’attitude très -digne et l’accent sincère de l’accusé avaient frappé .M. Victor Hugo, déjà disposé à le croire innocent par la lecture de l’acte d’accusation. Le lendemain, il était dans la loge de mademoiselle Mars; le procès Laroncière faisait grand bruit; on en parla. M. Victor Hugo dit qu’il croyait à l'innocence de l’accusé.

A ce mot, mademoiselle Mars se leva pâle et frémissante, comme si elle venait d’étre insultée. .M. Victor Hugo ne comprit pas d’abord; mais il apprit bientôt que l’actrice avait dans son intimité un oncle de mademoiselle de Morel, et qu’elle la regardait probablement un peu comme sa nièce. N’en sachant rien alors, il soutint son opinion. Mademoiselle Mars s’indigna tellement, qu’elle en fut malade et qu’elle resta quelques jours sans jouer.

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