LA ROCHE-GU VON
duchesse de Berry, qui est à Rosny, doit venir visiter ce château dans quelques jours. M. de Rohan voudrait me retenir au moins jusque-là; mais je me défie de sa bienveillance. Je ne veux pas que ma position particulière m’expose à devenir le client d’un homme dont ma situation sociale me permet d’être l’ami. J’aime le duc de Rohan pour lui, pour sa belle Ame, pour son noble caractère , mais non pour les services matériels qu’il peut me rendre... »
Il partit, laissant l’ami avec lequel il était venu, et qui essaya vainement de le faire rester en disant que, par ce brusque départ, il affligerait le duc qui l’aimait beaucoup.
— Moi aussi, je l’aime beaucoup, dit Victor; mais je le préfère dans sa cellule ou chez moi.
Entre Rollcboise et Mantes, il y a une côte qu’il monta à pied. Il y fit la rencontre d’une jeune femme qui était aussi descendue de sa voiture et qui, pour mieux voir le paysage, avait grimpé sur un escarpement. Elle semblait embarrassée pour en redescendre, n’ayant avec elle qu’un vieillard qui était assez occupé à ne pas glisser lui-même. Victor s’avança et offrit sa main qui fut acceptée de bonne grâce. A Rosny, où il s’arrêta pour visiter le château , on lui dit que la duchesse de Berry venait de partir pour la Roche- Guyon avec M. de Meynard et qu’il avait dû se
croiser avec elle à la côte. La duchesse de Berry ne s'était pas doutée qu’elle touchait la main qui avait écrit l’ode sur la mort de son mari.
On aime à évoquer ses jeunes souvenirs. En 1835, M. Victor Hugo, voyageant de ce côté, voulut revoir la Roche-Guyon. Le château n’appartenait plus au duc de Rohan, qui l’avait vendu madame de Liancourt. La duchesse était hospitalière aux touristes. Un domestique montra complaisamment toutes les pièces et entre autres une chambre « où avait logé Victor Hugo » et qui n’était pas la vraie. Puis il pria l’étranger de vouloir bien écrire son nom sur un registre ù cet usage. M. Victor Hugo allait le faire, quand, en feuilletant le registre pour trouver une page blanche, il vil son nom au bas de quelques lignes d’une petite écriture ronde. Désespérant d’imiter assez bien cette écriture et cette signature pour n’élre pas soupçonné de faux, il écrivit: In se magna muni , et signa : Lucain.
FRAGMENTS DE LETTRES
Le général Hugo offrit à ses fils de leur faire une pension s’ils voulaient prendre une profession plus régulière et moins aléatoire que la littérature. Victor refusa et se trouva réduit à ses propres ressources. Toute sa fortune consistait en huit cents francs que ses publications lui avaient gagnés. Avec ce modeste capital, il se lança dans l’inconnu.
Sa vie extérieure avait un commencement de notoriété et d’éclat; le monde le recherchait; il était invité partout; je vois, entre autres, une lettre ou « M. le comte de Chabrol, préfet de la Seine, et madame la comtesse de Chabrol prient monsieur Victor Hugot, membre de l’Académie
des Jeux Floraux, de leur faire l'honneur de venir dîner chez eux, le samedi 29 décembre â cinq heures et demie. » Mais quand il entrait dans cette maison où n’était plus sa mère, il se sentait seul au monde. Il ne put vivre ainsi; il alla chez M. Foucher et lui demanda sa fille.
Il n’avait rien, que son courage et le cœur de celle qu’il demandait. M. et madame Foucher, par tendresse pour leur fille et par sympathie pour ce jeune homme qui faisait tout seul son avenir et qui acceptait si résolùmcnt les chances de la destinée, consentirent au mariage, qu’ils ajournèrent seulement A l’époque où la position de Victor serait un peu plus assurée.
Muni de cette promesse, il se mit au travail avec une ardeur nouvelle. Journal, odes, roman, théâtre, il fit de tout ou il essaya de tout. Pendant deux ans, il mena une existence active, haletante et fiévreuse, pleine de rêves, d’espérances et d’inquiétudes. Il avait un consentement, mais il lui en fallait un autre, celui de son père; l’obtiendrait-il? Il remit à le demander au moment où il en aurait besoin. Les fragments de lettres suivants donneront une idée de ses occupations et de l’état de son esprit pendant ces <Ieux années :
Bien n’est désespéré, et un petit échec
FRAGMENTS DE LETTRES
n'abat pas un grand courage. Je ne me dissimule ni les incertitudes ni môme les menaces de l’avenir; mais j’ai appris d’une mère forte qu’on peut maîtriser les événements. Bien des gens marchent d’un pas tremblant sur un sol ferme ; quand on a pour soi une conscience tranquille et un but légitime, on doit marcher d’un pas ferme sur un sol tremblant.
« Je travaille ici des ouvrages purement littéraires qui me donnent la liberté morale en attendant qu’ils me donnent l'indépendance sociale. Les lettres, considérées comme jouissances privées , sont un bonheur dans le bonheur et une consolation dans le malheur. En ce moment même, elles m’arrachent au tourbillon «lu petit monde d’une petite ville pour me faire un isolement où je puis me livrer tout entier :'i de tristes et douces affections. Il me semble dans la retraite que je suis près des deux êtres qui rempliront toute ma vie, quoique l'un vive loin de moi et que l’autre ne vive plus. Mon existence matérielle est trop vide et trop abandonnée pour que je ne cherche pas à me créer une existence idéale, peuplée de ceux qui me sont chers. Grâce aux lettres, je le puis. »
Malheureusement, la littérature ne lui était pas toujours une consolation. Sa renommée eom-
mençanle l’exposait à des attaques déjà violentes. Il n’était pas encore fait aux inimitiés et aux injures, et il n’avait pas pour elles l’indifférence que lui a donnée depuis une longue habitude. Son état général de souffrance le rendait plus sensible à tout et lui exagérait l'importance de ces piqûres :
« .... Tu ne saurais le figurer la multitude d’ennuis qui m’assiègent. Indépendamment de mes chagrins et de mes inquiétudes domestiques, il faut encore me résigner à tous les dégoûts des haines littéraires. Je ne sais quel démon m’a jeté dans une carrière où chaque pas est entravé par quelque inimitié sourde ou quelque basse rivalité. Cela fait pitié et j’en ai honte pour les lettres. Il est insipide de se réveiller chaque matin en butte aux petites attaques d’une tourbe d'ennemis auxquels on n’a jamais rien fait et que pour la plupart on n’a jamais vus. Je voudrais t’inspirer de l’estime pour cette noble et grande profession des lettres; mais je suis forcé de convenir qu’on y fait une étrange étude de toutes les bassesses humaines. C’est en quelque sorte un grand marais dans lequel il faut se plonger, si l’on n’a pas des ailes pour se soutenir au-dessus de la fange. Moi qui n’ai pas les ailes du talent, mais qui me suis
FRAGMENTS DE LETTRES
isolé par un caractère inflexible, je suis quelquefois tenté de rire de tous les petits torts qu'on cherche à me faire, mais plus souvent, je l’avoue à la honte de ma philosophie, tenté de me ficher. Tu penseras peut-être, avec une apparence de raison, que, dans les intérêts importants qui m’occupent, je devrais être insensible à de telles misères ; mais c’est précisément l’état d’irritabilité où je suis qui me les rend insupportables; ce qui ne ferait que m'importuner si j’étais heureux m’est aujourd’hui odieux ; je souffre quand de misérables moucherons viennent se poser sur mes plaies. N’en parlons plus, c’est avoir trop de bonté; ils no valent pas la plume que j’use et le papier que je salis... »
Mais bientôt, il prenait cela d’une façon ferme ' et fière :
« Je trouve ici 3 mon retour une petite contrariété littéraire pour m’entretenir dans le métier de patience. Mais je suis aussi insensible aux mauvais offices que sensible aux bons. Il y a par le monde quelques avortons auxquels mon mépris ne suffit pas et qui veulent encore ma haine ; ils n’y parviendront pas. »
Puis il réfléchissait et sentait se former en
il. 3
lui cette pensée d'indulgence universelle dont il a fait plus tard la Prière pour tous et tout son théâtre
Tu ne saurais te figurer dans quelle
incroyable bienveillance j’enveloppe tous mes frères d'humanité. Je me suis accoutumé de bonne heure à rechercher dans le mal qu’on nufait le motif qui a poussé un homme à me faire ce mal. Alors ma colère d’un moment se change presque toujours en une longue et profonde compassion. Il m’arrive même assez souvent de trouver un principe louable dans la source d’une mauvaise action. Alors tu conviendras qu’on n’a guère de mérite â se Consoler du tort reçu et à le pardonner... »
Il expliquait â celle qui allait être sa femme ce (pie c’était pour lui que la poésie :
«... En deux mots, la poésie, c’est l’expression de la vertu. Une belle âme et un beau talent poétique sont presque toujours inséparables. La poésie ne vient que de l’âme et peut se manifester aussi bien par une belle action que par un beau vers... »
Et dans une autre lettre :
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« ... Les vers seuls ne sonl pas de la poésie.
La poésie est dans les idées; les idées viennent de l’Ame. Les vers ne sont qu'un vêtement élégant sur un beau corps. La poésie peut s’exprimer en prose, elle est seulement plus parfaite sous la grâce et la majesté du vers. C’est la poésie de l’âme qui inspire les nobles sentiments et les nobles actions comme les nobles écrits. Un poète malhonnête homme est un être dégradé, plus bas et plus coupable qu’un malhonnête homme qui n’est pas poêle... »
11 ne voyait pas l’amour moins grandement que la poésie :
« II y a au dedans de nous un être immatériel, qui est comme exilé dans notre corps auquel il doit survivre éternellement. Cet être, d’une es- i sente plus pure, d’une nature meilleure, c’est notre âme. C’est l’âme qui enfante tous les en- j thousiasmes, toutes les affections, qui conçoit Dieu et le ciel. L’âme, si au-dessus du corpsjauquel elle est liée, resterait sur la terre dans un isolement insupportable, s’il ne lui était permis de choisir parmi toutes les autres âmes une compagne qui partage avec elle le malheur dans celte vie et le bonheur dans l’éternité. Lorsque deux âmes qui se sont ainsi cherchées plus ou moins
longtemps dans la foule se sonl enfin trouvées, lorsqu’elles ont vu qu’elles se convenaient, qu’elles se comprenaient, qu’elles s’entendaient, en un mot, qu’elles étaient pareilles l’une A l'autre. alors il s’établit à jamais entre elles une union ardente et pure comme elles, unionqui commence sur la terre pour ne pas finir dans le ciel. Cette union est l 'amour, l'amour véritable, tel à la vérité que le conçoivent bien peu d’hommes, cet amour qui est une religion , qui divinise l’ôtre aimé, qui vit de dévouement et d’enthousiasme et pour qui les plus grands sacrifices sont les plus doux plaisirs... »
L’amour, dans son acception divine et
véritable, élève tous les sentiments au-dessus de la misérable sphère humaine; on est lié à un ange qui nous soulève sans cesse vers le ciel. •>
Ses affaires ne s’arrangeaient pas comme il aurait voulu; des promesses sur lesquelles il avait compté ne se réalisaient pas ; des obstacles imprévus le rejetaient loin du but qu'il avait cru toucher et le décourageaient. Il écrivait à M. Loucher :
Tout mon avenir est replongé dans le
vague. Rien de positif, rien de certain. Je voudrais être sûr de quelque chose, fût-ce du mal-
FRAGMENTS DE LETTRES
heur; au moins pourrais-je marcher, sachant où je vais. Dans le moment actuel , il faut que j’attende! La seule qualité que j’aie, l’activité et l’énergie pour agir, est paralysée; les circonstances en revanche me demandent de la patience , vertu que je n’ai pas et que je n'aurai probablement jamais... Il est impossible que l’état de stagnation où je suis dure , je ferai tout du moins pour le faire cesser; j’aime encore mieux périr dans un fleuve que de me noyer dans un étang. »
M. Foucher essayait de le calmer:
« ... Je conçois votre état. Louis XIV disait d’un officier pauvre qui préférait la croix de Saint-Louis à une pension : Il n’est pas dégofUé. J’en dirais autant d’un jeune homme qui préfère un malheur à une incertitude paralysante que les circonstances placent entre son présent et son avenir. Cependant les choses ne me paraissent pas avoir empiré. Attendons. Les obstacles ne seront pas toujours au-dessus de nos efforts, et, jusqu’à ce que nous puissions nous en rendre maîtres, donnons le change à notre impatience en exploitant le domaine que personne ne peut nous ravir. Travaillons. Votre littérature est un vaste champ : vous y avez semé; faites paraître
les fruits. Qu’on les trouve doux ou amers, mûrs ou verts, n’importe... »
Au milieu de tous ces ennuis et de tous ces empêchements , de ces espérances et de ces incertitudes, une chose en lui ne variait pas : c’était la volonté bien arrêtée de n’arriver que par des moyens dignes et qui ne coûtassent rien à sa conscience. Il avait autant besoin de mériter le bonheur que de l’obtenir :
« ... Si, pour accélérer l’époque de mon bonheur, je ne fais rien de contraire à mon caractère, ce sera une forte preuve en ma faveur. C’est une cruelle position que celle d’un jeune homme indépendant par ses principes, ses affections et ses désirs, et dépendant par son Age et par sa fortune. Oui, si je sors de cette épreuve pur comme j’y suis entré, je me croirai en droit d’avoir quelque estime pour moi-même. J’ai bien des soucis à fouler sous mes pieds, car il faut travailler à travers tant d’agitations... »
Tous les chemins me sont bons, pourvu
qu’on y puisse marcher droit et ferme, sans ramper sur le ventre et sans courber la tête. C’était lù ma pensée quand je te disais que j’aimais beaucoup mieux me créer moi-même en travaillant mes moyens d’existence que de les attendre
FRAGMENTS DE LETTRES
de la hautaine bienveillance des hommes puissants. Il est bien des manières de faire fortune; et je l’aurais certainement déjà faite par eux si j’avais voulu acheter des faveurs par des flatteries. Ce n’est pas ma manière... Que reste-t-il a un jeune homme qui dédaigne de s’avancer par ces voies faciles? Iiien que la conscience de sa force et l’estime de soi-méme. Il faut frayer sa carrière noblement et franchement, et marcher aussi vite qu’on le peut sans froisser ni renverser personne, et se reposer du reste sur la justice de Dieu. »
J’extrais encore ces quelques lignes où l’on voit poindre son désir d’étre lui, et de 11e plus s’en rapporter aveuglément aux idées et aux opinions qu’enfant il a reçues des autres :
« ... Je fais peu de cas, je l’avoue, de l’esprit de convention, des croyances communes, des traditions conventionnelles; c’est que je crois qu’un homme prudent doit tout examiner avec sa raison avant de rien accueillir; s’il se trompe, ce ne sera pas sa Taule. »