‹ Victor HugoChapitre 6 sur 51 · LAMENNAIS · texte numérisé non relu

LAMENNAIS

C’est alors qu’il écrivit Han d’Islande. Je lis dans une de ses lettres : « Au mois de mai dernier, le besoin d’épancher certaines idées qui me pesaient et que notre vers français ne reçoit pas', me fit entreprendre une espèce de roman en prose. J’avais une âme pleine d'amour, de douleur et de jeunesse, je n’osais en confier les secrets â aucune créature vivante; je choisis un confident muet, le papier. Je savais de plus que cet ouvrage pourrait me rapporter quelque chose; mais cette considération n’était que secondaire quand j’entrepris mon livre. Je cherchais à déposer quelque part les agitations de mon cœur

LE CONFESSEUR DE VICTOR HUGO. il

neuf et brûlant, l'amertume de mes regrets, l’ incertitude de mes espérances. Je voulais peindre une jeune fille qui réalisât l’idéal de toutes les imaginations fraîches et poétiques, afin de me consoler tristement en traçant l’image de celle que j’avais perdue et qui ne m'apparaissait plus que dans un avenir bien lointain. Je voulais [(lacer près de cette jeune fille un jeune homme, non tel que je suis, mais tel que je voudrais être. Ces deux créatures dominaient le développement d’un événement, moitié d’histoire, moitié d’invention, qui faisait ressortir lui-même une grande conclusion morale, base de la composition. Autour des deux acteurs principaux, je rangeais plusieurs autres personnages, destinés ;'i varier les scènes et à faire mouvoir les rouages de la machine. Ces personnages étaient groupés sur les divers plans suivant leur degré d’importance. Ce roman était un long drame dont les scènes étaient des tableaux, dans lesquels la description suppléait aux décorations et aux costumes. Du reste, tous les personnages se peignaient par eux-mêmes ; c’était une idée que les compositions de Walter Scott m’avaient inspirée et que je voulais tenter dans l’intérêt de notre littérature. Je passai beaucoup de temps it amasser pour ce roman des matériaux historiques et géographiques, et plus de temps encore en mûrir la conception, à en

disposer les masses, à en combiner les détails. J’employai à cette composition tout mon peu de facultés; en sorte que, lorsque j’écrivis la première ligne, je savais déjà la dernière. Je le commençais à peine, quand un affreux malheur vint disperser toutes mes idées et anéantir tous mes projets. J’oubliai cet ouvrage... >>

M. de Chateaubriand fut nommé maître ès- Jeux Floraux. Ses lettres devaient lui être remises par un académicien; il yen avait six ù Paris, dont un était collègue du nouveau maître A la chambre des pairs. On choisit Victor, qui était le plus jeune.

11 était resté en relations de lettres avec M. Alexandre Soumet. Un jour il vit entrer chez lui un homme de quarante ans, beau, sympathique et dont le sourire montrait de belles dents. C’était M. Soumet qui venait se fixer à Paris. Ce fut un ami tout fait. M. Soumet réalisait l’idéal de ce qu’on entend vulgairement par un visage poétique : de longs cils noirs ombraient ses yeux qu’il levait vers le ciel en parlant; sa bouche avait une expression séraphique; ses cheveux absents étaient remplacés par un toupet auquel il donnait l’effarement de l’inspiration. Il avait du chevalier et du barde, un peu de province, pas mal de Parnasse, et, sous cette fadeur superficielle, beaucoup de droiture, une générosité rare et une solidité à toute épreuve.

ko

Dans la même semaine, Victor eut la visite «lu «lue de Rohan que l’hiver ramenait à Paris et refaisait simple séminariste. L'11 soir que Victor était allé le voir dans sa cellule, un vieux prêtre décrépit entra. Sa' tête, <|u’il ne pouvait plus porter, lui tombait sur la poitrine; il marchait tout tremblotant, appuyé sur un bâton qui dépassait de deux pieds son crâne dénudé. Une redingote râpée et une culotte dont on eût pu compter les fils complétaient un ensemble misérable. Ce vieillard était rayonnant.

— Vous paraissez bien joyeux, lui dit le duc. 11 vous est donc arrivé bonheur?

— Oui, dit le vieux. Je louchais, comme vicaire de Sainl-Nicolas-du-Chardonnel, quatre cent cinquante francs par an; mes appointements viennent d’être réduits â trois cent cinquante. Je remercie Dieu, je 11’espérais plus avoir le temps d’être éprouvé, si près de mourir.

Victor regarda l’homme pour voir s’il parlait sérieusement, mais ce moribond n’aurait pas raillé avec la tombe, et Victor vit dans ses yeux qu’il était sincère.

Quelques jours après, le duc, venant chez lui, et le trouvant préoccupé et triste, lui parla du vieux prêtre.

— Voyez, lui dit-il, il est vieux, il est infirme, il est misérable, il n’a qu’une bouchée de pain.

on lui en arrache la moitié, et il est radieux ! Voilà la religion. Quand vous n'y verriez qu'une philosophie, la meilleure de toutes n’est-elle pas celle qui nous fait heureux du malheur?

— Mais je suis religieux.

— Avez-vous un confesseur?

— Non.

— Il vous en faut un. je m’en charge.

Victor était dans une de ces heures de désespérance ou l’on renonce à soi et où l’on se laisse faire. Il lui était, d’ailleurs, indifférent de confesser une vie qui n’avait rien à cacher. Le duc n’eut pas beaucoup de peine à le décider et, pour qu’il ne se ravisât pas, vint le prendre dès le lendemain matin.

la» lendemain donc, Victor allait se mettre à déjeuner de deux œufs à la coque et d’un verre d’eau, le duc entra.

— Ne déjeunez pas, dit-il. Nous déjeunons ensemble chez l’abbé Frayssinous.

L’abbé Frayssinbus était cet hiver-là le prédicateur à la mode. Il appelait ses sermons conférences et disait messieurs au lieu de mes frères, et alors l’église Saint-Sulpice était trop petite.

11 demeurait à l’Abbaye-aux-Bois, où il avait une seule pièce servant à la fois de chambre à coucher, de salle à manger et de salon. 11 attendait ses deux convives et leur fit partager un dé-

jeûner qui no différait pas trop de celui (pie Victor avait laissé chez lui. La concision des mets fut réparée amplement par l’abondance des paroles.

Le prédicateur commença son rôle de directeur de Victor en lui traçant la conduite qu’il devait suivre : la religion ne condamnait pas les gens à la claustration ni au détachement des intérêts terrestres; Dieu ne donnait pas le talent pour l’enfouir, mais au contraire pour l'employer au triomphe de la vérité et :’i la propagation des bonnes doctrines; un des meilleurs moyens de propager la foi, c’était d'aller dans le monde, d’y répandre la piété par la parole et par l’exemple. Le succès était une force; il fallait donc tout faire pour réussir. Victor ne devait pas s’en tenir la littérature, il devait aspirer ù l’autorité directe de la politique. Le clergé comptait sur lui et l’aiderait.

Cette religion mondaine et commode n’était pas celle que voulait Victor. L’abbé acheva de l’éloigner en lui disant du bien des jésuites et du mal de M. de Chateaubriand, qu’il traitait de jacobin déguisé et plus dangereux sous son masque.

En sortant, Victor dit au duc de Rohan que l’abbé Frayssinous ressemblait peu au vieux vicaire et que ce ne serait jamais son directeur.

— Vous ne pouvez pourtant pas prendre le

premier venu; si vous prenez un bon curé vulgaire, c’est vous qui le dirigerez; il vous faut une intelligence. Voyons, vous voulez un prêtre austère, voulez-vous Lamennais?

— Lamennais, A la bonne heure.

11 lut convenu qu’on irait le lendemain.

Comme Victor rentrait, il trouva M. Soumet dans son escalier.

— Mon cher, dit M. Soumet, je viens vous apprendre que vous dînez aujourd'hui chez mademoiselle Duchesnois. Cela vous étonne; vous ne la connaissez pas, mais elle vous connaît; elle a la tête remplie de vos vers.

Victor voulut refuser, et dit qu’il n’était pas en humeur d’être un convive bien agréable.

— Raison de plus pour vous distraire. D’ailleurs je vous ai promis, et, si je ne vous amenais pas, mademoiselle Duchesnois m’a menacé de me rendre mon rêle.

Il faisait répéter au Théâtre-Français dans ce moment une Clytemneslre , dont l’Oreste était Talma.

Victor se laissa entraîner. Les deux amis allèrent frapper à une petite maison de la rue de la Tour-des-Dames. Un escalier tournant éclairé d'une lampe d'albâtre les conduisit à un appartement dont l’ameublement empire, ne pouvant être beau, était riche; ils traversèrent un prc-

niier salon cl entrèrent dans un second, d'où M. Soumet cria :

— Le voici.

Aussitôt une portière se souleva et une femme parut, décolletée à mi-corps. Elle remercia fort Victor et l'introduisit, en lui parlant de ses odes, dans un boudoir où était une autre actrice , grasse, belle bien qu’altérée par une petite vérole récente, et non moins décolletée que la maltresse de la maison, mademoiselle Leverd.

Une troisième femme dînait, madame Sophie Gay, dont on représentait ce soir-là même pour la première fois un opéra-comique, le Maître de Chapelle. Elle complimenta Victor, mais ne s’étonna pas de sa figure de collégien, ayant ellemême, dit-elle, sa fille Delphine, à peine adolescente, qui faisait aussi des odes admirables, et elle proposa une soirée où ces deux enfants de génie diraient des vers tour à tour.

Le dîner fut exquis. Victor était entre mademoiselle Duchesnois et mademoiselle Leverd, et songeait par instants à la singularité de sa journée qui avait commencé par un déjeuner entre deux curés et qui finissait par un dîner entre deux actrices.

M. Soumet, méydional et aisément camarade, tutoyait les deux actrices et les appelait par leur nom tout court : Dis donc, Leverd... —

T’a-t-on dit, Duchesnois?... Cela choquait beaucoup Victor, qui n’a jamais tutoyé même un acteur ni appelé une actrice autrement que madame.

Madame Gay avait apporté une loge pour sa première représentation. On alla donc au Maître de Chapelle, l a loge était de face et avait trois places sur le devant : la tragédienne et la comédienne mirent Victor entre elles. Sa jeune célébrité et surtout son air grave et pudibond les piquèrent au jeu et elles lui firent mille agaceries dont sa sauvagerie fut plus gênée que flattée. 11 trouva la pièce longue et n’en aima que le dénomment.

— Eli bien, lui dit M. Soumet, en le reconduisant. j’espère que voilà une bonne soirée! La plus grande tragédienne, la plus vive comédienne et la femme la plus lettrée du temps n’ont eu d’yeux que pour vous. Peste! avec quelle ardeur Duehesnois et Leverd vous demandaient en vous quittant quel jour vous viendriez les voir! Voyons, chez laquelle irez-vous demain?

— Demain, dit Victor, j'irai chez l’abbé de Lamennais.

Ces femmes demi-nues et tutoyées en -public étaient d’un autre monde que celui que rêvait sa jeunesse en deuil. 11 se révciUa le lendemain plus disposé à la vie sévère et religieuse, et fut content de voir arriver le duc de Rohan. Ils monté-

VJ

rent dans un cabriolet qui se dirigea vers le faubourg Saint-Jacques.

Victor aperçut un grand arbre qui dominait la cour des sourds-muets.

— Voici un arbre, dit-il au duc, qui est une vieille connaissance pour moi. J’ai passé dans ce quartier la meilleure partie de mon enfance. Est-ce que l’abbé de Lamennais loge près d’ici'.1

— Nous arrivons.

Le cabriolet entra dans le cul-de-sac des Feuillantines. Il s’arrêta devant la grille.

— Comment! s’écria Victor, c’est aux Feuillantines que loge l’abbé de Lamennais!

— Mais oui. Qu’y a-t-il là qui vous étonne?

Victor lui expliqua que c’était précisément aux Feuillantines qu’il avait passé son enfance. Ils entrèrent dans l’appartement qu’avait occupé madame Hugo. Rien n’y était changé, sinon qu’en cet instant tout y était en désordre; la salle à manger et le salon étaient encombrés de malles et de paquets, parmi lesquels allait et venait un petit homme chétif, bilieux de visage, aux grands beaux yeux inquiets, et dont le nez dissimulait presque le menton. Ce qu’il avait de plus frappant, c’était le contraste de l’expression presque enfantine de sa bouche avec les autres traits de son visage, tourmentés et nerveux.

Ce petit homme était pauvrement vêtu. Il II. • 4

portait une redingote usée de gros drap gris qui laissait voir une chemise de toile bise et une cravate, autrefois de soie noire, qui était maintenant une ficelle; le pantalon écourté atteignait à peine la cheville amaigrie et se continuait par des bas bleus déteints; à chaque pas on entendait sonner le triple rang de clous qui consolidait grossièrement des souliers de paysan.

— Mon cher abbé, dit le duc, je vous amène un pénitent.

Il nomma Victor, auquel M. de Lamennais tendit la main.

Victor tombait mal pour se confesser au milieu d’un déménagement. L’abbé Caron , chez qui logeait M. de Lamennais, quittait les Feuillantines, et M. de Lamennais s’en allait le soir. Il donna sa nouvelle adresse et prit rendez-vous.

Victor se confessa , fort sérieusement et avec tous les scrupules des examens de conscience. Son gros péché fut les agaceries que lui avaient faites mesdemoiselles Duchesnois et Leverd. M. de Lamennais, voyant que c’étaient là ses grands crimes, remplaça désormais la confession par une causerie.

MARIAGE

Nous retrouvons notre poète installé rue ilu Dragon, numéro 30. II faisait ménage avec un jeune cousin, fils du frère de madame Hugo, venu de Nantes pour étudier le droit. Ils avaient loué en commun une mansarde ;i deux compartiments. L’un était leur salon de réception ; sa splendeur consistait dans une cheminée de marbre Sainte -Anne, au dessus de laquelle était accroché le lys d’or des Jeux Floraux. L’autre compartiment était un boyau mal éclairé et qui avait grand’peine à contenir les deux lits.

Victor possédait sept cents francs, avec lesquels il vécut un an. Ceux qui veulent savoir comment il s’y prit n’ont qu’à lire le budget do

Marins dans les Misérables. Sans emprunter un sou. et même en prêtant plus d’une fois cinq francs à un ami, il trouva moyen de s’acheter un superbe habit bleu barbeau à boutons d’or et de se venger par un déjeuner de deux louis de M. Henri Delatouche qui, l’ayant invité dans un logement confortable et coquet orné de trépieds et de statues, l’avait nourri de pommes de terre cuites à l’eau et d’une tasse de thé.

Les cousins avaient eux deux une armoire. On pensera que c’était beaucoup. C’était beaucoup pour Victor, qui avait en tout trois chemises. Mais le Nantais était doué de linge comme un provincial. Les rayons pliaient sous le poids énorme de ses chemises, dont il avait un soin respectueux et qu’il envoyait lessiver à Nantes. C’était un garçon d’ordre, et il faisait bien attention de les porter par rang d’ancienneté de lavage; il en avait tant que les premières lavées avaient eu le temps de jaunir, et contrastaient avec celles de Victor, lequel, n’en ayant que trois et obligé de les mettre :’i mesure qu’elles Jui revenaient, avait toujours du linge éblouissant de blancheur.

Victor s’entendait merveille avec son cousin, qui était un bon cœur et un esprit laborieux. 11 allait une fois par semaine au conseil de guerre. M. Foucher ne voulait pas qu’il y vint

MARIAGE

plus souvent, si loin du mariage. Mais madame Foueher tempérait un peu la sévérité paternelle en allant se promener souvent au jardin du Luxembourg avec sa fille et en l’autorisant il les y rencontrer. D’un autre côté, sa mansarde commençait à être visitée. M. Soumet lui amena plusieurs de ses amis, MM. Alexandre Guiraud, Fichai, Jules Lefèvre, etc. MM. Soumet, Guiraud et Pichat faisaient du théâtre ; ayant le pressentiment d’un art nouveau sans en avoir la puissance, ils rajeunissaient la tragédie ; ils avaient plus de velléité que de volonté; ils n’osaient pas oser. M. Soumet confia un jour â Victor la perplexité où il était. Il avait fait ce vers dans sa Clytemneslre :

Quelle hospitalité funeste je te rends!

— Eh bien ? demanda Victor.

— J’hésite â laisser dire ce vers à la représentation.

— Pourquoi ?

— N’ôtes-vous pas effrayé de celte épithète qui enjambe l’hémistiche?

— Ah bien, dit Victor, je leur ferai faire d’autres enjambées !

M. Soumet s’en alla un peu rassuré, mais bientôt sa terreur lui revint, et il fit dire à Talma :

Quelle hospitalité, Pylade, je te rends!

Talma joua aussi les Macchabées de M. Guiraud. Le Léonidas de M. Pichat réussit froidement, et l’auteur ne dura pas beaucoup plus que la pièce. M. Pichat, qui avait les épaules larges, les cheveux noirs et abondants, et un air de tambour-major, mourut très -jeune.

M. Jules Lefèvre, sans faire de tragédie, était tout aussi tragique. II avait l’attitude byronienne, la mèche au vent, l’oeil enfoncé et la voix caverneuse; il faisait de beaux vers obscurs; il parlait peu, il était mystérieux, fatal et funeste. Le mariage et un riche et aimable intérieur le débarrassèrent de toute cette fatalité, et Lara s’aperçut qu’il était un brave homme.

M. Émile Deschamps ajoutait au groupe son souple et bienveillant esprit. Très-intelligent et très-enthousiaste, il ‘allait répandre de salon en salon la foi aux talents nouveaux. Ses propres vers, d’une originalité modérée et conciliante, contribuaient à convertir la portion timorée du public. Son malheur est justement d’avoir été trop accepté; les soirées et les albums ont couru après lui, et, par entrainement plus que par impuissance, il a réduit trop souvent sa poésie à leur mesure. II y avait en lui un penseur qui s’est monnayé en homme du monde.

La pléiade s’accrut de M. Alfred de Vigny, alors capitaine au quatrième régiment de la garde.

MARIAGE. 05

11 prit un matin MM. Émile Desehamps et Victor llugo et les emmena en coucou déjeuner à Courbevoie, où casernait son régiment; les trois poètes

convinrent de ne se parler qu’en vers pendant la

route, et se livrèrent à un dialogue saugrenu et .

à des soubresauts d’improvisation qui les firent prendre par le cocher pour trois imbéciles.

M. Émile Deschamps présenta bientôt son Frère Antony, le traducteur de Dante, esprit ouvert et cœur loyal, capable de comprendre et d’aimer tous les génies.

M. Soumet entraîna Victor chez madame Gay, dont la fille, Delphine, l’accueillit fraternellement.

Madame Gay raconta que la poésie était venue toute seule à sa fille, à quatorze ans, un automne qu’elle était à la campagne et qu’elle se promenait solitaire dans une allée de grands arbres.

Madame Gay, qui écrivait elle-même , n’avait pas

détourné sa fille d’écrire; elle lui avait seulement

donné deux conseils. Sachant par expérience

qu’on était tropdisposé à traiter légèrement la lit- & ^**'j 1 , f

térature des femmes, elle lui avait dit :Si lu veux

qu’on te prenne au sérieux, donnes-en l’exemple, 1 • '

étudie la langue A fond, pas d’à peu près, re- ‘«.t .

montres-en à ceux qui ont appris le latin et le ^

grec. L’autre conseil était qu’elle n’eût dans sa ô . )

mise aucune des excentricités des « bas bleus, » ■ •«

qu’elle ressemblât aux autres par sa toilette, et

ne se distinguât que par son esprit. Elle lui répétait sans cesse : — Sois femme par la robe, et homme par la grammaire.

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, /,» Mademoiselle Delphine Gay allait souvent dans

.W.vi Ht ’mx le monde. Elle y était toujours vêtue très-simple- /»*u ment, en général d’une robe de mousseline

■ blanche unie; une écharpe de gaze bleue cou-

vrait ses épaules amples et sa taille élancée; ses

V- * belles boucles blondes se passaient de fleurs. Elle , 1 >- v - 1

n’avait rien de bizarre, ni d infatué. Quand on lui

demandait îles vers, elle en disait, mais aussitôt

après elle redevenait une jeune lille comme une

autre. Un soir qu elle était complimentée par

une jolie femme à la mode, elle lui répondit : —

Ge serait plutôt à moi, madame, à vous compli-

V*, *''*•* monter; pour nous autres femmes, il vaut mieux

■ > «. /.* -t *4 * inspirer des vers que d’en faire.

./*'* Victor avait jusque-là publié ses odes une à { • •* *- ' une dans le Conservateur littéraire ou en brochure

chez un libraire du Palais-Royal appelé Delau-. nay. Abel lui conseilla de les réunir en volume. Mais pas un éditeur ne voudrait faire les frais d’un volume de vers, et Victor n’avait pas de quoi payer l’impression. 11 s’abstint de cette ambition trop haute, et fut donc très-surpris de. recevoir un jour une épreuve de ses vers avec le chiffre 1 au bas de la feuille, ce qui en promettait d’autres. Abel, sans lui en rien dire, avait dérobé

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son manuscrit et l’avait porté chez un imprimeur.

Il fallait maintenant un vendeur. Les libraires ne se souciaient pas de mettre des vers à leur étalage; ils prétendaient que cela tenait la place d’un livre. L'oncle d’un ami d’Abel consentit à exposer les Odes par complaisance pour son neveu.

Le volume, intitulé Odes cl Poésies diverses , n’était pas au vitrage depuis un quart d’heure, qu’un passant entra et l’acheta. Ce passant était M. Mennechet, lecteur de Louis XVIII.

Louis XYlll prit le volume, le regarda, l’ouvrit et dit : C’est mal fagoté. Le volume, en effet, n’était pas pour les bibliophiles. C’était un in-18 d’un papier gris sale, imprimé en caractères de rebut, assez bons pour des vers. La couverture, trop étroite, était ornée d’un dessin figurant un vase entouré de serpents qui voulaient sans doute être les serpents de l’Envie, mais qui semblaient plutôt être les couleuvres d’une pharmacie s’échappant de leur bocal.

Cette apparence médiocre n’empêcha pas le roi de se faire lire les Odes et de les relire et même de les annoter de sa main. Ses annotations étaient, en général, puristes, offensées des innovations, et plus souvent hostiles qu’élogieuses. L’ode qui lui avait paru la meilleure était celle (pii parlait de lui; il avait écrit en marge de sa \ strophe : Superbe!

Victor envoya le livre à M. de Lamennais, qui lui répondit :

« A la Chênaie, le 9 juin.

« J’ai lu le recueil de vos poésies, mon cher Victor, et je vous remercie du plaisir que vous m’avez procuré. Les beaux vers ressemblent à la lumière du midi, qui colore davantage les objets et répand sur eux des teintes plus variées et plus harmonieuses. . . .

(( Vous avez raison de penser à assurer votre avenir. Personne ne connaît mieux que moi les embarras dont je voudrais vous voir affranchi. J’espère aussi en sortir un jour, mais pour cela il me faut encore plusieurs années de travail. Au reste, j’éprouve une grande douceur à m’abandonner à la Providence; elle est si bonne pour ses enfants! et pourtant nous nous inquiétons comme si nous étions orphelins. Un de mes amis, dans l’émigration , avait épuisé toutes ses ressources; il ne lui restait plus qu’une petite pièce de monnaie; il la regarde; il y lit ces mots : Deux providebit; h l’instant, sa confiance renaît, cl, quoiqu’il ait dans la suite éprouvé bien des traverses, jamais le nécessaire ne lui a manqué.

« Vous me demandez, mon cher ami, où j’en suis de mon troisième volume; il est fini, mais

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l’ouvrage ne l’est pas, à beaucoup près. .Mon dessein n’était d’abord d’offrir que des résultats; mais ces résultats, quoique incontestables, auraient été contestés, attendu la disposition des esprits à mon égard. Je me suis donc décidé à présenter les preuves de tout ce que j’avance, c’est-à-dire le tableau de la tradition du genre humain sur les grandes vérités de la religion. Je sens fort bien que ces longs développements doivent jeter de la langueur dans la troisième partie de l'Essai, mais que faire à cela? L’auteur y perdra peut-être, mais la vérité y gagnera, je crois; et c’est tout ce que je désire, le reste est trop vain pour s’en occuper. Ainsi, outre le volume fini, il m’en reste encore deux à faire; ils ne me coûteront guère moins de dix-huit mois de travail. Ce qui me peine le plus, c’est d’ôtre si longtemps séparé de mes amis. Il faut que je me redise de temps en temps que Dieu le veut, et il est vrai que ce mot répond à tout et console de tout. Priez pour moi, mon cher Victor. Je ne vous oublie point à l’autel, et votre souvenir est partout un des plus doux de mon cœur.

« Votre ami.

Victor, pendant que son livre paraissait, était à Gentilly, où madame Foucher avait loué

celle année-là. Il avait obtenu de passer l’été prés de sa fiancée. Madame Foucher occupait un étage d’un ancien presbytère, où il n’avait pas trouvé de chambre libre; mais la maison, rebâtie et toute moderne, avait laissé debout une vieille tourelle de l’ancienne construction où il y avait une chambre, vrai nid d’oiseau ou de poète. Quatre fenêtres percées aux quatre points cardinaux recevaient le soleil à toute heure.

Les locataires avaient un vaste terrain bordé à droite et à gauche de deux avenues de peupliers d’une hauteur et d’une épaisseur remarquables. Une partie de ce terrain, livrée à la culture, avait l’aspect joyeux de la pleine campagne; le reste était en fleur, line des plantations de peupliers était longée par la Bièvre, qui séparait l’ancien presbytère de l’église. De l’autre, on voyait la vallée, gaie et verte.

La propriétaire était une vieille femme, alerte, nette et rose, âpre à l’économie, et utilisant tout, jusqu’aux fous de Bicêtre, ses voisins. Quelquesuns, d’une folie inoffensive, avaient la permission de sortir, et fendaient son bois ou sarclaient son jardin; un, entre autres, bègue, louche, brèche-dent, et tout guilleret, qu’elle appelait Coco, et un d'une stupidité sombre et muette.

Les deux fiancés se promenaient dans le jar-

MARIAGE

din et causaient de leur avenir, si prochain maintenant, en regardant le soleil disparaître derrière la colline. Un autre couple se croisait avec eux : c’était le petit-fils de la propriétaire et la fille du docteur Pariset, qui allaient aussi se marier dans quelques, semaines; ils s’arrêtaient à chaque plate-bande, et le futur faisait à la future de gros bouquets qu’elle avait peine à porter. Les quatre amoureux allaient, venaient, rayonnaient, et rencontraient çà et là le fou lugubre qui, la tête baissée, bêchait la terre, ou Coco qui, chose plus triste, riait aux éclats.

Un jour Victor apporta «à sa fiancée un papier soigneusement plié et épinglé. Elle crut qu’il contenait quelque fleur précieuse et l’ouvrit avec précaution : il s’en échappa une chauve-souris. Elle eut grand’ peur et ne pardonna cette vilaine surprise qu’en lisant les vers écrits sur le papier : la Chauve-souris.

Je ne crois pas avoir parlé encore d’un second fils de madame Foucher, qui s’appelait Paul, et qui avait alors douze ans. Il faisait ses études au collège Henri IV. Le dimanche il venait «à Gentilly; il amenait quelquefois avec lui un camarade, à peu près de son âge, gentil garçon, à la taille déliée, aux cheveux d'un blond de lin, au regard ferme et clair, aux narines dilatées, aux lèvres vermillonnées et béantes. Sa figure, colo-

rée , ovale el un peu chevaline, était bizarre en ce qu’elle avait, en place de sourcils, un cercle sanguin. Il se nommait Alfred de Musset. 11 égaya un après-dîner d’une bouffonnerie dans laquelle il imita un ivrogne avec une facilité et une vérité extraordinaires.

Le mauvais papier ne nuisit pas à la vente du volume. L’édition, quinze cents exemplaires , s’écoula en quatre mois. Le prix était de trois francs cinquante centimes; l’imprimeur et le vendeur prenaient trois francs. Victor eut donc sept cent cinquante francs, moins quelque chose parce que le libraire le paya en écus de six francs qui perdaient quatre sous. .Mais quand il toucha cette grosse somme, il était riche : le roi lui avait donné une pension de mille francs sur sa cassette.

Avec mille francs par an, on pouvait se marier. On revint donc à Paris, et l’on s’apprêta au grand jour. La première nécessité était d’avoir le consentement du général. Victor ne le demanda pas sans ennui et sans crainte : le général s’était remarié, ce qui n’avait pas rapproché de lui ses enfants, dévoués à la mémoire de leur mère. Sa nouvelle femme ne le pousserait-elle pas à refuser? Mais la bonté du général était plus forte que toute influence et que toute rancune. Il ne se contenta pas d’envoyer son con-

MARIAGE

sentement, il fit lui-même la demande. J’extrais ces passages de la lettre qu’il écrivit à M. et A madame Foucher :

«... L’état dans lequel j’ai parcouru ma longue carrière ne m’a pas permis autant qu’à aous de connaître bien mes enfants et leurs qualités. Je connais à Victor une sensibilité exquise, un excellent cœur, et tout me porte à croire que ses autres qualités morales répondent A celles-là. C’est ce cœur, ce sont ces qualités que j’ose mettre aux pieds de votre aimable fille... Victor me charge de vous demander la main de cette jeune personne dont il prétend faire le bonheur et dont il attend le sien... Déjà, pour aplanir les premières difficultés, il s’est avec une distinction rare ouvert seul une carrière brillante, il s’est, en quelque sorte, doté pour offrir à mademoiselle votre fille un état convenable, des espérances et un avenir; vous connaissez ce qu’il est et ce qu’il a. Si des temps plus heureux permettaient l’accomplissement du traité de mai 1814, si la commission mixte des séquestres et indemnités donnait enfin des conclusions que le gouvernement adoptât, Victor recevrait de son père les moyens de monter modestement sa maison... Aussitôt que j’aurai reçu votre réponse, si elle est telle que je me

plais à l’ospérer. j’adresserai à Victor le consentement voulu par l’article 70 du code civil... »

Je transcris également ces quelques lignes de la réponse de M. Foucher :

« Votre Victor vient de nous remettre la lettre que vous nous faites l'honneur de nous écrire. Victor est tel que vous le supposez. Il a, de plus, cette gravité qui supplée si bien chez les jeunes gens h l’expérience des années; et, ce qui est encore plus rare, l’on voit uni en lui le désintéressement h l’esprit d’ordre... Ainsi l’union que vous voulez bien nous proposer nous paraît aussi avantageuse pour notre Adèle qu’elle est flatteuse pour toute la famille. Nous y donnons donc très- volontiers notre assentiment, et, de ma part, c’est avec un plaisir d’autant plus grand que ce mariage ravivera une ancienne liaison qui a toujours été d’un grand prix pour moi, et de laquelle, mon général, vous voulez bien vous souvenir... Je regrette de ne pouvoir faire pour nos jeunes gens tout ce qu’ils méritent. Adèle apportera au ménage deux mille francs en meubles, nippes et espèces, et ils auront chez nous le logement et nos soins, tant qu’ils ne se croiront pas assez avancés pour monter une maison. Cet arrangement leur conviendra sans doute, et il nous ac-

MARIAGE. 65

eommodera d’autant mieux que nous ne cesserons pas de jouir de la présence de tous nos enfants... »

En apprenant le prochain mariage, M. de Lamennais écrivit à Victor :

« A la Clu'naie, le 6 octobre.

« Un événement qui fixe votre destinée, mon cher Victor, ne peut que m’intéresser bien vivement. Vous allez devenir l’époux d’une personne que vous avez aimée dès l’enfance, et qui est digne- de vous comme vous êtes digne d’elle. Dieu, je l’espère de tout mon cœur, bénira cette heureuse union qu’il semble avoir préparée luimême par un long et invariable attachement, par une tendresse mutuelle aussi pure que douce. Mais, en goûtant le bonheur d’être lié pour toujours à celle que votre cœur avait choisie, et qui vous a gardé, dans le secret du sien, une foi si constante, sanctifiez ce bonheur même par des réflexions sérieuses sur les devoirs qui vous sont imposés. Ce n’est plus un amour de jeune homme qui convient à votre état présent, mais un sentiment plus solide et plus profond, quoique moins impétueux. Vous êtes époux, vous serez père, songez, songez souvent à tout ce que ces deux il. 5

GO

VICTOR HUGO R A C O NT fi.

titres exigent de vous. Vous ne l’oublierez jamais, si vous vous souvenez que vous ôtes chrétien. si vous cherchez dans la religion la règle nécessaire de votre vie, la force de supporter les peines dont nul n’est exempt, et celle môme d’être heureux. La joie que vous ressentez est légitime, elle est dans l’ordre de Dieu, si vous la lui rapportez, et je me plais A en trouver dans votre lettre l’expression naïve et touchante. Mais entendez aussi que c’est une joie du temps, et fugitive comme lui. Il y a une autre joie dans l’éternité, et c'est celle-là qui doit être l’ohjet de tous les désirs de votre Ame. Que le ciel cependant, cher ami. répande sur vous et sur celle dont le sort ne sera plus désormais séparé du vôtre tout ce qu’il y a de plus doux dans les grâces qu’il accorde aux jeunes époux. Qu’il daigne écarter de votre route à travers ce monde ce qui pourrait affliger votre vie et en troubler l’aimable paix. Voilà les vœux que forme pour vous le plus sincère et le plus tendre de vos amis.

Bientôt après cette lettre, 51. de Lamennais revint à Paris, et ce fut lui qui donna à Victor le billet de confession dont il eut besoin pour se marier.

MARIAGE

Les sept cents francs que Victor avait gagnés avec ses Odes ne lui servirent pas cette fois à vivre une année : il les dépensa d’un coup à l’achat d’un cachemire français qui fut la splendeur de la corbeille.

Le général ne vint pas à la noce. Les témoins de Victor furent MM. Soumet et Ancelot. La cérémonie religieuse eut lieu à Saint-Sulpice. dans cette même chapelle de la Vierge où, dix -Imil mois auparavant, on avait porté le corps de sa mère. Une autre madame Hugo mit son prie- Dieu où avait été la bière et couvrit de son voile blanc la place du drap noir.

La salle à manger de madame Foucher étant trop petite, on dîna dans une salle du conseil de guerre qu’une cloison mobile séparait de celle où Laborie avait été jugé et condamné. Après la mort de sa mère, Victor rencontrait celle de son parrain.

Il y eut le lendemain quelque chose de plus triste que la mort. Biscarrat. le brave maître d’étude de la pension Cordier, était naturellement de la noce : au dîner, il avait été frappé de quelques paroles incohérentes d’Eugène, dont la bizarrerie redoublait depuis quelque temps. Il eu avait averti Abel, et tous les deux, au sortir de table, l’avaient emmené sans en parler personne. Au milieu de la nuit, la folie s’était décla-

rée. Le matin, Biscarrat accourut bouleversé; Victor le suivit bien vite et trouva le pauvre compagnon de toute son enfance en pleine di\agation. On ne pensa plus qu’à lui. Le général, qui n'était pas venu prendre sa part du bonheur, voulut être du malheur, et vint à Paris. La crise s’apaisa et l’on eut un peu d’espérance; on essaya de garder le cher malade, mais on reconnut bientôt qu’il serait mieux soigné dans une maison spéciale. On le mit chez M. Esquirol. Mais la raison ne devait plus revenir, et sa guérison lut la mort.

M. ALPHONSE RABBE

Victor Hugo s’était remis à Han d’Islande; il l'acheva dans les premiers mois qui suivirent son mariage et en vendit la première édition mille francs il un marquis ruiné qui s’était fait libraire. Ce marquis, SI. Persan, lui acheta en même temps la seconde édition de ses Odes, qui parurent cette fois sous une forme plus convenable et qui remplacèrent leur bocal par une lyre.

Je suppose que le noble libraire préférait les vers à la prose, car il fut loin de soigner Han d’Islande comme les Odes. Peut-être était-ce au contraire qu’il estimait que les vers avaient besoin de provoquer les acheteurs par leurs beaux

dehors et que la prose serait prise pour ellemême. Quelle que fut son idée. Han d'Islande se eontenta de gros papier gris imprimé en têtes de clous, et parut en quatre petits volumes, sans nom d’auteur, suivant en cela l’exemple qu’avaient donné René, Werther, Adolphe, le Voyage autour de ma chambre, etc., dont la première édition ne portait pas le nom de Chateaubriand, rie Gœthe, de Benjamin Constant, de Xavier de Maistre, etc.

Les journaux, qui avaient été la plupart fort sympathiques aux Odes, le furent beaucoup moins à Han d’Islande. On commençait à se diviser en deux camps, les classiques et les romantiques, et ceux-ci étaient les moins nombreux, surtout dans les journaux. Il y eut beaucoup de colère, et autant d’étonnement. Je retrouve, dans un vieux numéro de la Quotidienne , un article de M. Charles Nodier qui peint bien le moment littéraire et l’impression de plaisir inquiet et violent que faisaient les oeuvres nouvelles aux esprits non malveillants. J’en détache quelques fragments :

« Les classiques continuent régner au nom d’Aristote sur la littérature européenne, mais ils régnent comme ces rois détrônés qui n’ont conservé de la puissance que des droits méconnus

M. ALPHONSE liABBE.

«*t le vain appareil d’un titre sans autorité. Leur domaine n'est plus qu’un vaste désert dont les productions languissantes et flétries en naissant n’attestent que l’aride pauvreté d’un sol épuisé et d’une nature décrépite. Si le.s arts entreprennent quelque monument digne de la postérité, c’est sur un autre terrain. S’il s’élève quelque talent prodigue en riches espérances, c’est sous une autre bannière. Les classiques ont raison dans les journaux, dans les académies, dans les cercles littéraires. Les romantiques réussissent au théâtre, chez les libraires et dans les salons. On avoue les premiers; ce sont les autres qu’on lit, et l’ouvrage le plus distingué qui puisse sortir aujourd’hui de la bonne école ne partagera pas nn moment la vogue irrésistible des rêveries souvent fort extravagantes qui pullulent dans la mauvaise. Que faut- il conclure de là, sinon que l’état de la société est changé, que ses besoins le sont aussi, (pie cet ordre de choses est irréparable comme il était inévitable, et que, si on 11e prend pas la littérature comme elle est, on court grand risque de n’en plus avoir du tout?... Un des caractères de cette nouvelle littérature, et ce n’est probablement pas celui qui la fera dédaigner d’un peuple patriote, c’est cette observation religieuse des mœurs et des localités qui transporte dans les lictious

mômes de l'imagination les enseignements de l’iiistoire...

« I.e révérend Mathurin s’est rendu célèbre dans cette école par les fables monstrueuses de Melmoth et de Jfonlorio. . . et l’on croyait que l’auteur avait épuisé dans ses combinaisons atroces toutes les horreurs dont peut épouvanter la pensée cette poésie de cours d’assises et de pandæmonium qui a reçu assez heureusement le nom de genre frénétique, et qui le gardera peut-être quoiqu il lui ait été imposé par un critique sans autorité. Cependant il s’est trouvé, dans cette nouvelle génération de poètes qui a fait en France la fortune du genre romantique, un rival de ce triste romancier anglais, assez malheureux pour le surpasser dans l’horrible exagération des moyens, et qui, empressé comme ou l’est à son .Age de dépenser toutes les ressources de l’imagination, s’est montré plus jaloux de faire valoir avec soudaineté les facultés que la nature et l'étude lui ont départies que de les ménager habilement pour sa réputation. Il en est, dans les hommes d’une certaine organisation, des tentatives qui ont la gloire pour objet comme de celles qui aspirent au bonheur et à la volupté. Les intelligences précoces et les sensibilités profondes ne calculent pas l’avenir, elles le dévorent. Les passions d’une Ame jeune et puissante ne con-

naissent point de lendemain. Elles croient pouvoir rassasier toutes leurs ambitions et toutes leurs espérances dans la renommée et dans les plaisirs d’un jour. Han d’Islande a été le résultat d’une combinaison pareille, si l’on peut appeler combinaison l’instinct irréfléchi d’un génie original qui obéit, sans le savoir, :i une impulsion étrangère à ses véritables intérêts, mais dont la belle et vaste carrière peut justifier tout ce qu’a promis de bien et racheter tout ce qu’a fait craindre l’heureuse faute de son départ. Il appartient h un très-petit nombre d’hommes de commencer par de pareilles erreurs, et de ne laisser d’autres torts à reprendre it la critique que ceux qu'ils se sont volontairement donnés. Je n’analyserai pas Han d'Islande, ou plutôt j’en donnerai une idée beaucoup plus vraie que ne pourrait le faire l’analyse la plus exacte, en disant qu ’Han d’Islande est un de ces ouvrages qu’on ne peut dépouiller de l’ensemble général de l’exécution sans tomber dans une caricature aussi injuste que facile. Qu'on se représente un auteur condamné par sa propre volonté à rechercher péniblement toutes les infirmités morales de la vie, toutes les horreurs de la société, toutes ses monstruosités, toutes ses dégradations, toutes les exceptions affreuses de l’état naturel et de l’état civilisé, pour choisir dans ces rebuts hideux

quelques anomalies dégoûtantes auxquelles les langues humaines ont à peine accordé un nom, la morgue, l’échafaud, la potence, l’anthropophage et le bourreau, je ne sais quoi de plus innomé encore, car il attache A ces derniers états. d’exécrables ambitions et d’incompréhensibles joies... Et pourquoi faut-il qu’un pareil talent se soit cru obligé de recourir à de pareils artifices? Il lui était si aisé de s’en passer!

« La connaissance particulière «les lieux ou des études très-bien faites ont donné jusqu’à un certain point à l’auteur d 'l/an d’Islande celle piquanle vérité de couleur locale qui distingue l’auteur de Wavcrley, je dis, jusqu’à un certain point, parce que, plus familier que lui peut-être avec le ciel des latitudes qu’il a décrites, j’ai désiré dans ses peintures quelques-uns des effets qu’il était si facile de tirer de la mesure inaccoutumée des jours et de la bizarrerie des saisons polaires. On reconnaît d’ailleurs dans Han d’Islande une bonne lecture de l’Edda eide l’histoire, beaucoup d’érudition, beaucoup d’esprit, même celui qui naît du bonheur et qu’on appelle la gaieté, même celui qui vient de l’expérience et que l’auteur n’a pas eu le temps de devoir à l’habitude du monde et à l’observation. On y trouve enfin un style vif. pittoresque, plein de nerf, et, ce qu’il y a de plus étonnant, cette délicatesse de

M. ALPHONSE RABBE

tact et celte finesse de sentiment qui sont des acquisitions de la vie, et qui contrastent ici de la manière la plus surprenante avec les jeux barbares d’une imagination malade. Cependant ce ne sont pas toutes ces qualités qui feront la vogue d'Han d’Islande et qui forceront l'inflexible et savant Minos de la librairie à reconnaître le débit authentique et légitime de douze mille exemplaires de ce roman que tout le monde voudra lire. Ce seront ses défauts. »

L’auteur de Han d'Islande ne connaissait AI. Charles Nodier que de nom; il alla le remercier; il monta trois étages rue de Provence et sonna; une jeune fille à l’air souriant vint lui ouvrir.

— M. Charles Nodier?

— Papa est sorti, monsieur.

— Pourrais-je écrire un mot?

Pendant que la jeune fille allait chercher de quoi écrire, Victor Ilugo regardait l'antichambre qui était en même temps la salle A manger et dont l’ameublement, chaises de paille, table et buffet de noyer, rehaussait sa physionomie bourgeoise d’une propreté flamande.

Le lendemain, AI. Nodier accourut. Victor Hugo ne demeurait déjà plus au conseil de-guerre. Le roi lui avait, de lui-même, donné une seconde pension, «le deux mille francs, sur le ministère

de l’intérieur. Riche alors, il avait voulu être chez lui, et il venait d'emménager rue de Vaugirard, n* 90. Le romancier et son critique se sentirent amis en se voyant. 11 fut convenu aussitôt que M. Nodier viendrait pendre la crémaillère et amènerait sa femme et sa fdle. Madame Nodier, qui n’avait jamais vu madame Victor Hugo, accepta l’invitation avec la simplicité intelligente qu’elle avait en tout. Elle et sa fille Marie vinrent sans se faire autrement prier, et ce fut entre les trois femmes le commencement d’une affection de toute la vie.

Parmi les rares défenseurs de Han d’Islande, un des plus vaillants fut M. Méry. Les Tablettes universelles , dont il était le principal rédacteur, prêtèrent au roman le double appui de l’énergie et du talent. M. Méry avait pour collaborateur M. Alphonse Rabbe . Marseillais comme lui. M. Rabbe avait été très-beau; une affreuse maladie l’avait défiguré. Ses paupières, ses narines, ses lèvres étaient rongées; plus de barbe, et des dents de charbon. 11 n'avait conservé que ses cheveux, dont les boucles blondes flottaient sur ses épaules, et un seul œil dont le fier regard et le sourire ferme et franc jetait encore un éclair de beauté sur ce masque hideux. 11 avait créé à Marseille un journal d’opposition, le Phocéen, et puis il était venu à Paris, où il travaillait au

M. ALPHONSE R A B B E

Courrier français et aux Tablettes universelles. Un feuilleton où il soutint vigoureusement Han d’Islande le mit en relations avec l’auteur, pour lequel il se prit aussitôt d’une affection paternelle, ayant vingt ans de plus que lui. Il plut beaucoup, de son côté, à Victor Hugo par son caractère eitier et résolu. Ils se virent très-souvent, surtout chez M. Rabbe, car il évitait de sortir, il cause de sa ligure; Victor Hugo obtenait pourtant quelquefois qu’il vint chez lui.

Une fois même, il le décida â accepter d’y dîner. M. Rabbe désirait connaître M. de Lamennais.

— Eli bien, dit M. Victor Hugo, je l’inviterai à dîner, et vous viendrez dîner avec nous.

— Soit, dit M. Rabbe.

Mais dans la conversation un mot lui apprit que madame Victor Hugo était grosse. Il ne dit rien; mais le jour du dîner, il écrivit qu’il était malade, et pendant plusieurs mois il ne reparut plus rue de Vaugirard. M. Victor Hugo lui reprochant île ne plus venir le voir, et insistant pour en savoir la raison :

— Votre femme est grosse, répondit le pauvre défiguré.

Il était fort ombrageux et voyait partout des allusions à sa laideur. Il faillit se fâcher avec M. Victor Hugo pour l’ode à son camarade du collège

VICTOR HLGO RACONTÉ.

des Nobles, Ramou de Benavente, laquelle parut d’abord avec l’initiale seulement: A mon ami H... Les vers parlant d’un malheur mystérieux, il crut que R... voulait dire Rabbe , et il fallut pour l’apaiser que l’ode fût republiée avec Ramon en toutes lettres.

M. Rabbe était fataliste. Un jour qu’il soutenait sa croyance à la fatalité contre M. Victor Hugo qui l’avait rencontré dans le jardin du Luxembourg :

— Tenez, lui dit-il. voici un fait auquel je vous défie de répondre. 11 y a quelques mois, c’était l’hiver, un épais brouillard tombait en pluie fine et le Luxembourg était presque désert, cinq hommes marchaient dans l’allée où nous marchons. Quatre conspiraient, et le cinquième était leur confident. On discutait les moyens d’action et l’opportunité. Trois étaient pour agir tout de suite, un pour attendre. Les trois, impatients d’en finir, disaient au quatrième que, s’il ne voulait pas en être, ils se passeraient de lui. Il hésitait. Une carte, dont on voyait le dos souillé de boue, se rencontra sous son pied. — Eh bien, ditil . si cette carte est la dame de cœur, j’en suis. 11 y avait trente et une chances sur trente-deux pour que cela ne fût pas. Il releva la carte. C’était la dame de cœur.

Les quatre conjurés étaient les sergents de

M. ALPHONSE RABBE. 70

La Rochelle. Le confident était M. Rabbe luimême. 11 raconta plus tard l’incident dans les Tablettes universelles. Il avait vu, disait-il, k tomber la tête du prédestiné. »

M. Victor Hugo se trouvait un jour chez .M. Rabbe. Une discussion s’éleva entre eux au sujet de M. de Chateaubriand, que M. Rabbe n’aimait pas. La causerie, courtoise entre les deux amis, s'anima par l’intervention de quelqu’un que M. Victor llugo n’avait pas vu en entrant et qui était masqué par un bureau sur lequel il écrivait. Ce quelqu’un, d’une voix tranchante et impérative, déclara que Chateaubriand était un écrivain maniéré et boursouflé dont la réputation surfaite 11e durerait pas vingt ans, et que tout ce qu’il avait écrit ne valait pas une page de Bossuet. M. Victor Hugo répliqua vivement à cet interlocuteur inconnu qui donnait ses opinions comme des ordres, et M. Rabbe eut quelque peine calmer la conversation.

Quand M. Victor Hugo fut sorti, l'homme du bureau demanda à M. Rabbe quel était ce petit monsieur qui lui avait tenu télé si hardiment.

— C’est Victor Hugo, dit Rabbe.

— Celui qui fait des vers royalistes?

— Oui, j’attendais, pour vous présenter l’un à l’autre, que vous eussiez fini d’écrire. Mais vous vous êtes précipité dans la causerie d’une

telle façon (jue je n’ai pas pu. Il faudra pourtant que je vous fasse faire connaissance. Je chercherai une occasion.

— Elle est toute trouvée, dit l'interlocuteur.

II écrivit quelques mots sur une feuille de papier à lettre qu’il tendit A M. Alphonse Rabbe :

— Voulez -vous porter cela de ma part A AI. Victor Ilugo?

C’était une provocation, signée Armand Carrel..

— Êtes- vous fou? dit AI. Rabbe. Un duel, parce qu’on ne pense pas comme vous sur une page de Bossuet ! D’ailleurs, ceci s’est passé chez moi, et c’est de ma faute; j’aurais dû vous. dire A tous deux avec qui vous étiez, vous auriez mis l’un et l’autre dans votre discussion les ménagements qu’on a toujours entre talents ; si donc il y a un tort, il est A moi, et c’est A moi qu’il faut vous en prendre. Battons-nous, si vous voulez.

AI. Carrel, revenu d’Espagne après l’expédition française qu’il avait combattue et ayant sa carrière militaire brisée, s’était fait journaliste et avait de la reconnaissance pour AI. Alphonse Babbe, qui l’avait fait entrer au Courrier français. Il s’arrêta devant la ferme volonté de son ami, et déchira sa lettre.

AI. Victor Hugo déjeuna une fois chez AI. Rabbe, avec plusieurs amis. II n’y avait pas de domes-

M. ALPHONSE RABBE

lique ; lorsqu’on entra dans la salle â manger, tout était sur la table; les assiettes de rechange étaient h portée des convives. A un moment, une porte s’ouvrit, et l’on vit entrer une jeune et jolie fille en tenue de servante et qui portait gentiment un petit bonnet ruché. M. Rabbe se leva en colère et lui demanda durement pourquoi elle venait sans être appelée. La pauvre enfantsortit et ne rentra plus. Les invités, embarrassés de cette scène, furent quelque temps à se remettre en gaieté.

Une autre fois encore, étant chez M. Rahbe. M. Victor Hugo entrevit, par une porte entrebâillée, la jeune fille au petit bonnet. M. Rabbe alla fermer la porte presque brutalement.

On finit par savoir qu’il était l’amant de la jolie fille , et qu’il l’adorait. Était-ce par jalousie qu’il la cachait à tout le monde? ou par honte d’avoir accepté l’amour de cette belle enfant, ravagé comme il était?

Sa sauvagerie devint tout â coup de la misanthropie, et sa mélancolie du désespoir : la jeune servante était morte. Elle était enterrée au cimetière du Montparnasse; il allait tous les jours pleurer sur sa tombe, et le gardien était bien souvent obligé de le renvoyer pour fermer le cimetière.

Je lis dans une lettre qu’il écrivait à M. Victor Hugo :

« J’ai passé tout à l’heure devant votre porte, bien cher ami, et. malgré la tentation, je ne suis pas monté. Je revenais de placer quelques fleurs sur une tombe où j’ai tellement laissé mes pensées que vous m’auriez pris pour un insensé. Répondant, comme vous le savez, notre cœur est si misérable qu’il ne peut même garder ses peines, mes larmes sont déjà taries, mais mes regrets seront éternels. Celle qui vient de me quitter avait, sous des formes vulgaires, une àme dont j’avais seul le secret ; dans son ignorance et dans sa candeur, elle s’ignorait ellemême, et j’étais tout au monde pour elle. Son vœu le plus ardent a été rempli, elle a exhalé son souffle dans mes bras. Je reste amèrement seul. »

M. llabbe mourut subitement dans la nuit du 1" janvier 1830. Sa mort fut attribuée à son imprudence : il avait versé trop de laudanum sur un cataplasme qu’il s’était appliqué au visage. Eu dépouillant ses papiers après sa mort, on trouva ces mots écrits de sa main : « L’homme arrivé à un certain degré de souffrance peut sans remords disposer de sa vie. »

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