‹ Victor HugoChapitre 7 sur 51 · XL · texte numérisé non relu

XL

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MM. Soumet, Guiraud et Émile Deschamps eurent l'idée de fonder une revue et demandèrent à M. Victor Hugo de se mettre avec eux. Il résistait, ayant des travaux à terminer; mais le bailleur de fonds fit de sa collaboration une condition absolue, et il céda par amitié. Ainsi naquit la lie rue française. Il s’aperçut bientôt qu’elle n’était pas viable. La critique modérée et pacifique de ses collaborateurs n’avait pas l’Apreté et l’audace passionnée qu’il faut dans les époques de révolution littéraire. La polémique était timide et douceâtre; les questions, au lieu d’être abordées de front, étaient prises de biais, et l’on n’arrivait A aucune conclusion décisive. Si peu agressive

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que fût la revue, elle effraya l’Académie. M. Soumet s’y présentait; on lui dit qu’il ne serait pas élu tant que la Revue française vivrait. Il demanda donc qu’elle cessât de paraître. MM. Guiraud et Émile Deschamps consentirent, mais M. Victor llugo dit que les autres pouvaient se retirer, qu'il continuerait seul. Ce n’était pas cela que voulait l’Académie; elle n’aurait rien gagné à remplacer une opposition de salon par une guerre â outrance. AI. Soumet revint à M. Victor Hugo et lui demanda, comme un service personnel, de ne pas donner suite â son idée. La Revue française disparut.

L’éditeur de la revue, M. Ambroise Tardieu, publiait un choix des lettres célébrés. Il demanda à 51. Victor Hugo de se charger de trier et d’annoter Voltaire et madame de Sévigné. M. Victor Hugo accepta d’abord, mais il eut â peine commencé, que ce travail d’amputation lui répugna ; il l’abandonna et ne fit que la notice sur Voltaire qui est dans Littérature et Philosophie mêlées.

Le théâtre de l’Odéon représenta, celte annéelà, avec un éclatant succès, le Freyschiitz. Tous ceux qu’on appelait les romantiques vinrent soutenir de leurs bravos enthousiastes la grande musique de Weber. 51. Victor Hugo et sa femme, attendant l’ouverture des bureaux, se trouvèrent à côté d’un grand jeune homme au visage ferme

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et cordial. De poète à peintre, la connaissance n’est pas longue à faire. Ce jeune homme était M. Achille Devéria, qui venait pour la douzième fois applaudir Weber et faire bisser la chanson à boire et le chœur des chasseurs.

Il demanda à madame Victor Hugo si elle avait un album.

— J'en aurai un demain, dit-elle.

11 vint le lendemain soir, et improvisa un dessin charmant. Il joignait à son talent une incroyable facilité. On trouva son croquis si ravissant qu’il promit de venir en faire d’autres, et l'album devint l’occasion d’une relation suivie.

M. Achille Devéria avait deux élèves, son frère Eugène et M. Louis Boulanger. Tous trois, au sortir de l’atelier, venaient souvent dîner chez M. Victor Hugo sans avoir besoin d’être invités. Le dîner, généralement médiocre, s’enrichissait de l’omelette providentielle , qu’on arrosait de rhum et qu’on essayait d’allumer; c’était là la difficulté; on y usait des bottes d’allumettes; chacun s’y mettait et ne réussissait qu’à noircir le dessous des cuillers ou à faire nager des débris charbonnés sur le liquide récalcitrant. L’omelette avait toujours le temps de refroidir, mais les éclats de rire la réchauffaient.

Le jeune ménage de la rue de Vaugirard allait quelquefois chez M. Achille Devéria; on n’avait

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que quelques pas à faire, il demeurait rue Notre- Daine-des-Champs. La maison, enfouie dans des jardins, avait la tranquillité d’une retraite et la gaieté d’un nid. Il vivait là en famille. Sa grand’mère, verte) et ingambe , aussi jeune d’esprit et de cœur que ses petits-enfants, était presque leur camarade. Sa mère, au contraire, était une personne indolente et endormie ; on était deux ans sans la voir, on s’en allait en Chine, on la retrouvait immobile dans son grand fauteuil de velours grenat; elle ne semblait même pas s’être déshabillée; elle avait toujours, hiver comme été, une camisole et un jupon de piqué blanc, et sur la tête un fichu de mousseline blanche posé à la créole; étant fort grosse, elle avait l’air d’un paquet de neige. Tout son mouvement était de faire quelques points d’une broderie qu’elle ne finissait jamais et de grignoter des bonbons.

Elle avait cinq enfants. Achille. Eugène, un autre (ils aux Indes et deux filles. La plus jeune, Laure, adorée et admirée de tous les siens, était fêtée , parée et servie comme une idole. Sa sœur, contrefaite, active et dévouée, menait la maison et économisait l’argent que gagnait Achille. Ce brave garçon était le soutien de la famille ; sa grande facilité lui servait à multiplier ses productions; il faisait rapidement des lithographies adroites et spirituelles qui lui étaient payées cent

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francs; il sentait bien qu’il gaspillait un peu son talent, supérieur à ee commerce, mais il se consolait en pensant que, ce qu’il perdait en réputation, sa mère et ses sœurs le gagnaient en bienêtre. Eugène ne pouvait encore l’aider dans sa tâche pieuse, ce n’était alors qu’un rapin. et il n’annonçait que par sou chapeau à larges bords, par son ample manteau castillan et par sa barbe il tous crins, l’originalité qui lit en 1827 le succès de son beau tableau de la Naissance de Henri IV.

Rien n’était plus hospitalier, plus vivant et plus joyeux que cet intérieur d’art et de famille. On était toujours attendu à dîner. L’été, le jardin vous appartenait, avec ses beaux fruits et ses amandes vertes. Les soirs d’hiver, Laure se mettait au piano et chantait des airs de sa composition; la causerie était vive et jeune; pour peu qu’on fût une douzaine, on dansait. Le temps, l’âge et la mort ont passé sur ces joies.

La cruelle maladie d’Eugène Hugo retint le général à Paris. Victor vit son père et le connut. Comme la gelée blanche au soleil , l'amertume du fds s’évapora aux rayons de la bonté de cet homme excellent. 11 comprit la grandeur de ces soldats qui avaient fait voir à toutes les capitales le drapeau de la France, et, sans cesser de haïr celui qui les y avait conduits dans un but d’accroissement personnel , il distingua leur hé-

roïsme de son ambition. Ce progrès est sensible dans l'Ode à mon père :

Courbés sous un tyran , vous étiez grands encore.

Reprenez, P Français, votre gloire usurpée.

Assez dans tant d’exploits on n'a vu qu’une épée!

Assez de la louange il fatigua la voix!

Mesurez la hauteur du géant sur la poudre.

Quel aigle ne vaincrait, armé de votre foudre?

Et qui ne serait grand, monté sur vos pavois?

Quelques mois après, il chanta l’arc de triomphe de l’Étoile. En juin 1824. il prit énergiquement parti pour M. de Chateaubriand renvoyé du ministère. Ce que le général Hugo avait prédit au général Lucotte se réalisait peu à peu ; les opinions que la mère avait mises dans l’esprit de l'enfant s’en allaient une à une de l’intelligence de l’homme.

Le général ne retourna pas à Blois sans emporter la promesse que son fils et sa belle-fille iraient l’y voir. Cette promesse ne put être tenue qu’au printemps de 1825.

On partit trois, car il était survenu une petite tille que la mère allaitait et dont elle ne pouvait se séparer. Le meilleur véhicule était la malleposte, mais elle allait jusqu’à Bordeaux, et il fallait payer le parcours entier, ce qui était cher

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pour la bourse modeste du ménage. On conseilla à M. Victor Hugo de voir le directeur des postes, qui pourrait lui faire retenir les places jusqu'il Blois seulement.

Le directeur était l'académicien Roger, qui passait pour avoir beaucoup d’influence sur les élections académiques, ce qui faisait dire qu’il gouvernait à la fois les lettres et les belleslettres.

11 reçut gracieusement M. Victor Hugo et lui accorda du premier mot ce qu’il désirait.

Et puis on causa.

— A propos, dit le directeur des postes, je parie que vous ne savez pas à quoi vous devez votre première pension. Vous croyez, n’est-ce pas, que c’est à vos vers?

— A quoi donc?

— Tenez, je vais voude dire. Vous avez eu un ami qui s’appelait Edouard Delon?

— Oui.

— Cet ami est devenu capitaine, il a conspiré, il a été condamné à mort par contumace.

— Eh bien?

— Alors vous avez écrit à sa mère?

— Comment le savez-vous?

— Je sais que vous lui avez écrit, et je sais ce que vous lui avez écrit. Attendez.

H sonna et se fit apporter un dossier, où il

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