JO
prit un papier qu’il tendit à M. Victor Hugo, le- (juel y lut ceci :
« Madame,
« J’ignore si votre malheureux Delon est arrêté. J’ignore quelle peine serait portée contre celui qui le recèlerait. Je n’examine pas si mes opinions sont diamétralement opposées aux siennes. Dans le moment du danger, je sais seulement que je suis son ami et (pie nous nous sommes cordialement embrassés il y a un mois. S'il n’est pas arrêté, je lui offre un asile chez moi; j'habite avec un jeune cousin qui ne connaît pas Delon. Mon profond attachement aux Bourbons est connu ; mais cette circonstance même est un motif de sécurité pour vous, car elle éloignera de moi tout soupçon de cacher un homme prévenu de conspiration, crime dont j'aime d’ailleurs :i croire Delon innocent. Quoi qu’il en soit, veuillez, madame, lui faire parvenir cet avis, si vous en avez quelque moyen. Coupable ou non, je l’attends. Il peut se fier à la loyauté d’un royaliste et au dévouement d’un ami d’enfance.
« En vous faisant cette proposition, je ne fais qu’accomplir un legs de l’affection que ma pauvre mère vous a toujours conservée. Il m’est doux dans cette triste circonstance de vous donner
VISITE A BLOIS
colle preuve du respectueux attachement avec lequel j’ai l’honneur d’être, etc. »
— C’est bien la copie de ma lettre, dit M. Victor Hugo; mais comment se fait-il que cela soit ici?
— Jeune innocent! répondit le fonctionnaire. Vous écrivez à la mère d’un conspirateur qu’on cherche, et vous mettez la lettre à la poste!
— Alors on a gardé ma lettre?
— Oh! non. On l’a copiée, et puis on a pris la peine de la recacheter de manière que rien ne parût, et madame Delon l’a reçue.
— Si bien qu’alors ma lettre devenait un guet-apens, dont Delon aurait pu me croire complice! Mais c’est tout bonnement abominable ce que vous me racontez là.
— Allons, calmez-vous, Delon n’était plus en France, il n’a donc pu aller chez vous, et votre lettre n’a eu qu’un bon résultat : le roi, à qui on l’a lue, a dit : « C’est d’un brave jeune homme, je lui donne la première pension vacante. »
N’importe, ce lut une nouvelle atteinte au royalisme de M. Victor Hugo. Il avait jusqu'alors haussé les épaules lorsque les journaux de l’opposition dénonçaient le cabinet noir; ses illusions tombèrent quand il vit de ses yeux que la royauté décachetait les lettres.
Mais c’était là la royauté de Louis XVIII; à
cette époque, Louis XVIII était mort depuis six mois; les espérances que donne tout nouveau règne et quelques mots heureux de Charles X rapprochaient des Bourbons, pour un moment, ceux qui commençaient à s’en éloigner. On pouvait supposer que Charles X, qui avait dit : « Plus de censure! plus de hallebardes ! » dirait aussi : « Plus de cabinet noir! »
Quelques jours après son entrevue avec le directeur des postes, M. Victor Ilugo allait monter dans le coupé de la malle, où sa femme et sa petite fille étaient déjà installées : un commissionnaire accourut tout essoufflé et lui remit une grande lettre cachetée de rouge qui venait d’arriver chez lui et que son beau-père lui envoyait en toute hâte. C’était un brevet de chevalier de la Légion d’honneur.
A Blois, le général était à la descente de la voiture. M. Victor Hugo, sachant le plaisir qu’il ferait à son père, lui tendit aussitôt son brevet et lui dit :
— Tiens, ceci est pour toi.
Le général, charmé en effet, garda le brevet et, en échange, détacha de sa boutonnière son ruban rouge qu’il mit à celle de son fils.
Le surlendemain, il reçut le nouveau chevalier avec le cérémonial d’usage.
Les jeunes mariés virent la maison « blanche
VISITE A BLOIS
et carrée épanouie entre ses deux vergers » dont il est question dans les Feuilles d’automne. Le général avait de plus en Sologne une terre de dixhuit cents arpents qui fut l’objet d’une excursion. Un corps de logis, d’un seul étage, n’avait de curieux qu’un balcon de pierre, seul reste d’un vieux château, d’où l’on avait sous les pieds un étang poissonneux entouré d’ifs et de chênes. Au delà, ce n’était plus que sables, marais, bruyères plantées çà et là de chênes et de peupliers.
LE SACRE DE CHARLES X
Le lils acheva de connaître et d’aimer le père. Il dut le quitter pour aller au sacre de Charles X, auquel il fut invité, mais il lui laissa sa femme et sa petite fille.
En repassant par Paris. M. Victor Hugo trouva un mot de M. Charles Nodier et courut à la bibliothèque de l’Arsenal, où M. Nodier logeait depuis peu. Le bibliothécaire déjeunait avec deux amis, M. de Cailloux et h' peintre Alaux qu’on appelait le Romain, parce qu’il avait eu le prix de Rome. Tous trois étaient invités au sacre et discutaient les moyens d’y aller; il n’était pas question des diligences, dont toutes les places étaient retenues depuis trois mois. M. Nodier proposait
LE SACRE DE CHARLES
un voiturier qui lui servait d’ordinaire dans ses excursions et qui offrait une sorte de grand fiacre pour cent francs par jour. 11 y avait quatre places; M. Victor Ilugo en prendrait une, on irait à petites journées, on s’arrêterait où l’on voudrait, on coucherait la nuit dans des lits, ce serait charmant.
La chose fut acceptée et le voyage sc fit gaiement. La route de Paris à Reims était sablée et ratissée comme une allée de parc ; de place en place, on avait fait des bancs de gazon sous les arbres. Diligences, calèches armoriées, coucous, carrioles, toutes les espèces de véhicules se hâtaient et donnaient au chemin l'animation bruyante d’une rue.
M. Victor Hugo regardait les bois, les plaines, lés villages, et se querellait avec le Romain qui, épris du style noble et rassis, accusait les moulins à vent de déranger les lignes du paysage avec leurs mouvements de bras. Quand on demandait à M. Nodier son avis sur les moulins, il répondait qu’il aimait beaucoup le roi d’atout ; il avait mis entre ses genoux son chapeau retourné, qui était devenu ainsi une excellente table de jeu, et tout le voyage ne fut, pour lui et pour M. de Cailloux, qu’une partie d’écarté.
La partie s’interrompait aux côtes qu’il fallait monter à pied pour épargner les chevaux. A une
de ces montées, M. Nodier vit à terre une pièce de cinq francs.
— Tiens, dit-il, le premier pauvre que nous rencontrerons va être joliment content.
— El le deuxième donc! dit .M. Victor Hugo qui aperçut une deuxième pièce.
— Et le troisième ! reprit M. Alaux après un momenl.
Ce fut bientôt le tour de M. de Cailleux. D’instant en instant, les trouvailles devenaient plus abondantes.
— Ah çà, dit l’un, quel est le fou qui s'amuse ainsi à semer ses trésors ?
— Ce n’est pas un fou, dit M. Victor Hugo; c’est plutôt un millionnaire généreux qui ajoute à la magnificence de la fête en tenant bourse ouverte.
— Moi, repartit M. Nodier, je crois que c’est une idée du roi qui aura voulu qu’aux approches de Reims le chemin fôt caillouté d’argent.
— Nous entrons dans un conte de fées! s’écria le chœur. Surtout ne remontons jamais dans notre carrosse; ceci est pour les piétons : ce soir notre fortune sera faite.
Malheureusement, avec les pièces de cinq francs, on rqmassa une croix d’honneur, et la pluie de monnaie s’expliqua. La valise de .>1. Victor Hugo avait un trou, et à chaque secousse se vidait. •
LE SACRE DE CHARLES X
Le quatrième jour, ils arrivèrent. C’était la veille du sacre. Ils se firent descendre au premier hôtel qui se présenta, et demandèrent quatre chambres. On ne leur répondit même pas. Ils allèrent A un autre, puis A un autre, et ne trouvèrent partout qu’un haussement d’épaules. A force de rebuffades, ils en étaient à se dire qu'ils avaient leur voiture où ils pourraient, à la rigueur, coucher et s’habiller, lorsqu’ils rencontrèrent le directeur du théAtre de Reims. M. Nodier, qui le connaissait, causa un moment avec lui.
— Où logez-vous? demanda le directeur.
— Dans la rue, dit M. Nodier.
Il conta l’embarras. Le directeur s’étonna que des gens raisonnables fussent venus au sacre sans avoir fait arrêter leur logement d’avance. Sa maison, A son grand regret, était absolument envahie, et il n’avait plus lui-même qu’un réduit dans un grenier. Mais une de ses pensionnaires, mademoiselle Florville, avait réussi A se réserver chez elle deux chambres, et peut-être qu'en sachant les noms des voyageurs elle consentirait A se contenter d’une.
L’actrice eut toute l'obligeance possible. Elle avait une chambre A coucher et un salon; elle donna le salon. Le canapé était un lit tout fait; trois matelas sur le tapis complétèrent un dortoir inespéré.
58 VICTOR Hl’GO RACONTÉ.
Le lendemain matin, les listes de l’aetriee, en habit ;’i la française, l’épée au côté, un peu gênés dans leurs costumes de marquis, se présentèrent la porte de la cathédrale. Un contrôleur, qui était un garde du corps, leur demanda leurs billets d’invitation et leur indiqua leur loge. La décoration recouvrait de carton peint la sévère architecture et découpait des ogives de papier sur trois rangs de galeries regorgeant de foule. Du haut en bas de la vaste nef, c’était un fourmillement d’hommes parés et de femmes éclatantes de dentelles et de pierreries. Malgré le carton et les enluminures, la cérémonie eut de la grandeur. Le trône, au bas duquel étaient les princes, puis les ambassadeurs, avait à sa gauche la chambre des députés et à sa droite la chambre des pairs. Les députés, vêtus gravement d un habit de drap boutonné jusqu’au haut et qui avait pour unique ornement une broderie de soie verte au revers, contrastaient avec les pairs tout chamarrés, en habit de velours bleu ciel brodé, en manteau de velours bleu ciel semé de fleurs de lys, en gilet de satin bleu, en bas de soie blancs, en souliers de velours noir talons et à boulToltes, en chapeau à la Henri IV garni de plumes blanches et dont la coiffe était enroulée d’une torsade d’or.
En revenant de l’église. M. Victor Hugo parlait
LE SACRE DE CHARLES X. 99
de ses impressions. Excepté le décor de la cathédrale. il avait trouvé la chose imposante. Un seul détail l'avait choqué : c’était quand le roi s’était couché de son long aux pieds de l'archevêque.
— Que dites-vous donc IA? interrompit M. Nodier. Où diable avez-vous vu rien de pareil?
Il s’ensuivit une contestation. M. Charles Nodier soutenant que le fait n’avait pas eu lieu et M. Victor Hugo affirmant qu'il l’avait vu.
M. Victor Hugo laissa M. Nodier pour aller chez M. de Chateaubriand. Il le trouva rentrant et furieux de la cathédrale et de la cérémonie.
— J’aurais compris, dit-il. le sacre tout autrement. L’église nue. le roi à cheval, deux livres ouverts, la Charte et l’Évangile, la religion rattachée à la liberté. Au lieu de cela, nous avons eu des tréteaux et une parade.
Il continua, trouvant que tout avait été mesquin et misérable :
— On ne sait même plus dépenser d’argent. Savez-vous ce qui est arrivé? Il y a eu une guerre d écurie entre le roi de France et l'ambassadeur d’Angleterre, et c’est le roi qui a été vaincu. Oui, l’ambassadeur est venu ici avec une voiture tellement splendide que tout le monde a été la voir, même moi, qui ne suis pas curieux. O» a senti qu'à cAté de cette voiture, celle du roi au-
rait l’air d’un fiacre, el l’on en a parié à l’ambassadeur qui a daigné se servir d’un carrosse plus modeste, par pitié pour le roi de France.
M. Victor Hugo raconta sa discussion avec M. Charles Nodier.
— Tenez, lui dit M. de Chateaubriand, montrez-lui cela.
11 prit sur sa table le formulaire du cérémonial, où il y avait en toutes lettres qu’à un certain moment le roi devait se coucher aux pieds de l’archevêque.
— Eh bien? dit M. Victor Hugo à M. Nodier en lui faisant lire le passage.
— Ma foi, répondit M. Nodier, j’avais pourtant bien regardé, et mes yeux ne sont pas plus mauvais que les autres. Voilà comme on voit les choses qu’on a sous les yeux en plein jour. J’aurais été en justice, que j’aurais juré, de la meilleure foi du monde, le contraire de la vérité.
— Et, dit M. Victor Hugo, il suffit souvent d’un témoignage pour faire tomber une tête.
Les quatre compagnons de voyage restèrent à Reims pour la réception des chevaliers du Saiut- Esprit qui eut lieu le surlendemain du sacre. M. Victor Hugo employa le jour d’entr acte à visiter la ville, ce qui lui servit plus tard pour l’histoire de la Chanlelleurie dans .Xotre-Dame de Paris.
La réception des chevaliers se fit dans la ca-
LE SACRE DE CHARLES X
thédrale comme le sacre. Charles X fit son entrée, couronne en tête, suivi des princes du sang, qui prirent rang sur les marches du trône. L’abside n'admit que la famille royale et les chevaliers.
Un des incidents qui excitèrent le plus vivement l’attention fut le rapprochement de M. de Chateaubriand et du ministre Yillèle. Ils étaient mortellement ennemis; M. de Chateaubriand, chassé du ministère par Al. de Villèle, se vengeait par des articles sanglants dans le Journal des Débats. Le piquant était que les deux adversaires étaient les deux derniers venus dans la promotion et par conséquent placés l’un A côté de l’autre. Ils attendirent ainsi leur tour de réception, et le public eut tout le temps de les examiner.
Celui des deux qui sembla supporter la rencontre le plus fièrement fut M. de Yillèle. D’abord le costume, très-beau en lui-même, n’allait pas A M. de Chateaubriand. C’était le même que l’avant-veille, A la couleur près. Au manteau de velours bleu avait succédé un manteau de velours noir, dont la doublure était de moire feu, ainsi que la culotte, le gilet et les bouffettes des souliers. Le chapeau avait conservé ses plumes, mais la torsade d’or était remplacée par un galon couleur feu. dont les agréments figuraient des flam-
(02 VICTOK HUGO RACONTÉ.
nies et des colombes. Cet habillement fastueux écrasait la chëlivetë de la taille, et le chapeau empanaché dissimulait la tête, qui était la beauté de M. de Chateaubriand. Il parut maussade, et impatient que le tétc-àçtôle finit.
M. de Yillèle, au contraire, triomphant, président du conseil, eut ^’air parfaitement, à d’aise. On n’eût pas dit qu’il connaissait son voisin; il le regardait sans le voir, avec l'indifférence profonde et le dédain bien naturel d’un homme qui a un portefeuille pour un homme qui n’a que du génie.
UNE VISITE A M. DE LAMARTINE
M. de Lamartine aussi était venu au sacre.
Quatre ans auparavant, lorsque les Méditations poétit/ues avaient paru, M. Victor Hugo avait salué le poète nouveau. Il s’était écrip dans le Conservateur littéraire :
« Voici donc enfin des poèmes d’un poète, des poésies qui sont de la poésie!
« Je lus en entier ce livre singulier; je le relus encore, et, malgré les négligences, le néologisme, les répétitions et l’obscurité que je pus quelquefois y remarquer, je fus tenté de dire à l’auteur ; — Courage, jeune homme! Vous êtes
de ceux que Platon voulait combler d’honneurs et bannir de sa république. Vous devez aussi vous attendre â vous voir bannir de notre terre d’anarchie et d’ignorance, et il manquera â votre exil le triomphe que Platon accordait du moins au poète, les palmes, la fanfare et la couronne de fleurs. »
Quelque temps après, le duc de Rohan avait amené chez M. Victor Hugo un jeune homme, grand, à la tournure noble et cavalière : c’était 31. de Lamartine. Ainsi s’était nouée entre les deux poètes une amitié que l’absence même ne relâchait pas.
L’hiver, ils se voyaient fréquemment; quand l’été emmenait 31. de Lamartine à Saint-Point, ils s’écrivaient; ils se tenaient au courant de leur travail; ils discutaient les questions d’art; ils différaient d’avis sur la correction, que 31. de Lamartine dédaignait : « La grammaire écrase la poésie. La grammaire n’est pas faite pour nous. Nous ne devons pas savoir de langues par principes. Nous devons parler comme la parole nous vient sur les lèvres. »
Je lis dans une autre lettre de 31. de Lamartine :
« J’espère que vos maux ne sont que des rimes
VISITE A M. DE LAMARTINE
et que votre première lettre me dira que tout va bien dans votre petite retraite de la rue de Vaugirard. De mon côté, cela va mieux, sans aller bien. Mais depuis quelques jours je fais des vers, cela me console. Je vous en enverrai incessamment quelques centaines. C’est un badinage sérieux. Cependant, quel plaisir de se croire en verve et de s’y livrer! L’ode vous sera dédiée; ainsi, dédiez -moi la vôtre quand elle sera faite. Que nos noms confondus apprennent à l’avenir, si nous allons si loin, qu’il y a des poètes qui se sont aimés!... »
Une autre fois, c’était une invitation à venir voir Saint-Point; pour que l’invitation fût irrésistible, elle était en vers:
Oiseau chantant parmi les hommes,
Ah! reviens à l’ombre des bois-,
Il n'est qu’au désert où nous sommes Des échos dignes de ta voix!...
Mon loin de la rive embellie Où la Saône aux flots assoupis Retrouve sa pente et l’oublie Pour caresser les verts tapis Où son cours cent Ibis se replie...
Au sommet d’un léger coteau.
Qui seul interrompt ces vallées,
S’élèvent deux tours accouplées,
Oii
Par la teinte «les ans voilties,
Seul vestige d’un vieux château Dont les ruines mutilées Jettent de loin sur le hameau Quelques ombres démantelées;
Kilos n'ont plus d’autres vassaux Que les nids des jojeux oiseaux.
L’hirondelle et les passereaux Qui peuplent leurs nefs dépeuplées; Le lierre au lieu des vieux drapeaux Fait sur leurs cimes crénelées Flotter ses touffes déroulées,
Kt tapisse de verts manteaux Les longues ogives moulées,
Où les vautours et les corbeaux, \battant Ipui-s noires volées.
Couvrent seuls les sombres créneaux De leurs sentinelles ailées.
Ce n’est plus qu’un débris des jours, Une ombre, hélas! qui s’évapore, fin vain à ces nobles séjours,
Comme le lierre aux vieilles tours, Le souvenir s'attache encore;
Miné par la vague des ans,
Sur le cours orageux du temps Leur puissance s'en est allée;
Ils font sourire les passants.
Et n’ont plus d'autres courtisans Que les pauvres de 1a vallée.
Autour de l’antique manoir,
Tu n'entendras d’autre murmure Que les soupirs du vent du soir
VISITE À M. DE LAMARTINE
(Hissant à travers la verdure,
Les airs des rustiques pipeaux ,
Ou la clochette des troupeaux Regagnant leur étable obscure,
Et quelquefois les doux concerts D'une harpe mélancolique,
Dont une brise ossianique Vient par moments ravir les airs A travers l’ogive gothique,
\ l'écho de ces murs déserts.
('.'est là que l’amitié t’appelle...
M. Victor Hugo promit d’y aller. A Reims, M. de Lamartine lui rappela sa promesse. M. Nodier était présent, M. de Lamartine l’invita aussi.
— Non seulement nous irons, dit M. Nodier, que son voyage Reims avait mis en goût de locomotion, mais nous vous conduirons nos femmes et nos filles. Et j’ai un moyen pour que ça ne nous coûte rien.
— Quel moyen ? demanda M. Victor Ilugo.
— C’est de profiter de l’occasion pour voir les Alpes.
— Et puis ?
— Et puis, nous raconterons ce que nous aurons vu. Si ça vous ennuie, je m’en charge; vous me donnerez seulement quelques vers; Lamartine aussi, s’il veut en être. Nous trouverons Rien quelqu’un pour nous faire des dessins. Et ce
sera l’estimable éditeur Urbain Canel qui payera notre voyage.
— Accepté, dirent les deux poêles.
M. Urbain Canel accepta avec le même empressement. Un traité fut signé dès le retour à Paris, d’après lequel MM. de Lamartine, Victor Hugo, Charles Nodier et Taylor se réunissaient pour publier un ouvrage intitulé provisoirement : Voyage poétique et pittoresque au Mont-Blanc et à la vallée île Chamoni.c. M. de Lamartine avait deux mille francs pour quatre méditations, 31. Victor Hugo deux mille pour quatre odes, 31. Taylor deux mille francs pour huit dessins qu’il se chargea, non de faire, mais de fournir, et 31. Charles Nodier deux mille deux cent cinquante francs pour tout le texte.
Le livre était vendu en toute propriété. 31. Victor Hugo voulut se réserver le droit de reprendre ses quatre odes pour les mettre dans son prochain recueil. L’éditeur consentit, à condition qu’il donnerait en plus deux ou trois feuilles de prose qui appartiendraient au Voyage à perpétuité.
3131. Charles Nodier et Victor Hugo reçurent immédiatement un à-compte chacun de dix-sepl cent cinquante francs; il n’y eut plus qu’à apprêter le départ. On fit comme pour le sacre, sinon qu’au lieu d’une voiture on en loua deux. 31. No-
VISITE A M. DE LAMARTINE
dier prit une calèche, où il donna une place au dessinateur des vues, M. Gué; M. Victor Hugo, qui, ù cause de sa petite fille, emmenait un berceau et une servante, s’arrangea d’une berline.
Les deux voitures se rencontrèrent à la barrière de Fontainebleau, où était leur rendez-vous. Elles se mirent de front, et l’on partit en causant d’une portière ù l’autre.
A l’entrée d’Essonne, M. Nodier lit arrêter devant la première auberge à droite.
— Déjeunons ici, dit- il, celle auberge aura sa place dans notre livre. C’est ici qu’on a pris Lesurques.
L’assassinat du courrier de la malle de' Lyon fut donc le sujet de la conversation du déjeuner. M. Nodier, qui avait connu Lesurques, parla de cette victime de la faillibilité des juges avec une émotion qui lit venir les larmes aux yeux des femmes. Il vit qu’il avait attristé le déjeuner et voulut que le rire revint.
— Çà, reprit- il, celte auberge n’a pas que «les souvenirs lugubres. C’est une chose assez généralement reconnue qu’on n’est pas toujours certain d’être le père de ses enfants; eh bien, je dis, moi. qu’on n’est pas toujours sûre d’en être la mère.
— Où avez -vous vu cela? demanda toute la table.
— Sur ce billard.
II y avait un billard dans la salle voisine.
On le somma de s’expliquer, el il raconta que. deux ans auparavant, une voiturée de nourrices, revenant de prendre des enfants à Paris et les emportant en Bourgogne, avait déjeuné dans l’auberge. Pour manger à l'aise, les nourrices avaient déposé les maillots sur le billard. Pendant qu’elles étaient dans la salle fi manger, des milliers étaient venus pour faire leur partie, avaient enlevé les enfants et les avaient couchés pêle-mêle sur les banquettes. Les nourrices, en rentrant, avaient été fort embarrassées : comment reconnaître leurs nourrissons? Tous les nouveau-nés se ressemblent. Elles avaient dit: ma foi. tant pis! avaient pris dans le las au hasard, en tenant compte seulement du sexe, et il y avait dans ce moment une vingtaine de mères qui disaient tendrement: mon fils! ou : ma fille! à l’enfant d’une autre.
— Allons donc ! objecta madame Nodier, estce que les langes n’étaient pas marqués?
— Ah bien! lui répondit son mari, si vous cherchez la vraisemblance, vous ne trouverez jamais la vérité.
M. Nodier était un causeur exquis. Son esprit vif et coloré contrastait avec son accent endormi et traînard. II avait cette faculté exceptionnelle
VISITE A M. DE LAMARTINE
d’allier les larges vues du philosophe à la grâce naïve «lu croyant. I.es histoires qu’il racontait plus souvent avec son imagination qu’avec sa mémoire avaient dans le faux la sincérité de la réalité et dans le vrai le charme de l'impossible.
M. Victor Hugo avait oublié son passe-port à Paris; son oubli faillit lui valoir une aventure désagréable. Il venait de mettre pied à terre pour monter la cête de Vermanton et courait en éclaireur sur un escarpement ; il était blond et mince; son vêtement de coutil gris rajeunissait encore ses vingt ans et lui donnait l’air d’un écolier en vacances. Des gendarmes qu’il rencontra lui demandèrent ce que voulait dire le ruban qu’il avait à sa boutonnière. Sur la réponse qu'il voulait dire légion d’honneur, ils répliquèrent qu'on ne donnait pas la croix aux enfanls, et réclamèrent l’exhibition du passe-port où le droit au ruban devait être constaté. I.e manque de passeport confirma leur soupçon, et ils arrêtèrent cel usurpateur d’insignes. Heureusement que M. Nodier avait quarante ans; il accourut et dit aux gendarmes :
— Monsieur est le célèbre Victor Hugo.
Les gendarmes, à qui ce nom ne disait probablement rien du tout, ne voulurent pas avoir l’air d’ignorants et lâchèrent leur prisonnier en lui faisant des excuses. — Le passe-port, envoyé
de Paris, rejoignit le voyageur à Verdun, et M. Victor Ilugo put être jeune sans danger.
Inutile de dire que tout ce qu’il y avait sur la route d’églises, de ruines, de tours, d’ogives, de vitraux, fut visité en détail. On parvint ainsi à Mâcon, où l’on devait trouver M. de Lamartine dans une auberge qu’il avait indiquée. M. Nodier le demanda en descendant de voiture.
— M. de Lamartine?... dit l’iiôtellier. Vous voulez dire M. Alphonse?
On ne s’était pas encore habitué à Mâcon au nouveau nom du poète, qui ne le portait que depuis les Méditations et on le connaissait mieux sous son nom de baptême.
M. de Lamartine était â Mâcon, mais il ne logeait pas â l'auberge, il avait une maison où il descendait lorsqu’il venait à la ville. M. Nodier y courut et le ramena.
— Je vous emmène tout de suite â Saint- Point, dit gracieusement le grand poète.
— Demain, dit M. Nodier. Nos femmes ont â se remettre de la poussière, et nous avons, nous, à voir la ville.
On dîna ensemble. Après le dîner, on alla au théâtre, où il y avait représentation d’une actrice de Paris mademoiselle Léontine Fay. Les Mâconnais, disait M. de Lamartine, ne lui auraient pas pardonné de ne pas leur montrer Victor
Digiti:
VISITE A M. DE LAMARTINE
Hugo et Charles Nodier. Le préfet avait envoyé sa loge. Les femmes tirèrent des malles leur unique robe de soie et les hommes leur unique habit. M. de Lamartine, plus familier avec les Mâconnais, garda son habit de chasse, son pantalon blanc qui avait couru les routes et son chapeau de paille crevé â plusieurs endroits.
On jouait un opéra-comique et des vaudevilles, dont un fait exprès pour la « petite Fay, » la Petite sœur. La petite sœur avait grandi, mademoiselle Léontine Fay avait alors de seize à dix-sept ans, et se cachait mal dans une corbeille de mariage démesurée. Elle eut un succès de beauté; sa maigreur trop brune disparaissait dans l’éclat de deux grand» yeux superbes.
Le lendemain matin, les deux voitures prirent le chemin de Saint-Point et. après une heure de marche, arrivèrent à l’habitation du poète. M. de Lamartine avait devancé ses invités, et les reçut, avec sa femme, dans la cour d’entrée. Sans sa présence, M. Victor Hugo aurait cru à une méprise des conducteurs : les « cimes crénelées » auxquelles l’avaient invité les vers de sou hôte étaient des toits fermés; du « lierre touffu » pas une feuille; la « teinte des ans » était un badigeon jaunâtre.
— Où donc est le château de vos vers? demanda M. Victor Hugo.
1 1 il
— Vous le voyez, répondit M. de Lamartine. Seulement, je l'ai rendu logeable. L’épaisseur des lierres donnait de l'humidité aux murs et à moi des rhumatismes, je les ai fait arracher. J’ai fait abattre les créneaux et moderniser la maison, dont les pierres grises m’attristaient. Les ruines sont bonnes ù décrire, mais non à habiter.
M. Victor Hugo, qui avait commencé sa « guerre aux démolisseurs. » ne fut pas de l’avis de M. de Lamartine. Il ne se consola un peu qu’en regardant le paysage, qui, lui, était parfaitement ressemblant.
On entra dans un vaste salon à embrasures profondes, où étaient les deux sœurs de M. de Lamartine, sveltes, blondes, souriantes, élégantes, et sa mère, vénérable et aimable femme. On déjeuna, on se promena, on rentra, et M. de Lamartine dit des vers admirables. Au dîner, on entrevit la fille du poète, enfant blonde et rose, inondée de cheveux d’or, un de ces anges que Dieu prête aux mères pour leur faire un instant de bonheur et une vie de deuil.
Madame de Lamartine, qui était Anglaise, dîna en grande toilette. Elle et ses belles-sœurs étaient décolletées et enrubannées; les pauvres robes de soie montantes se trouvèrent fort dépaysées dans cet apparat.
VISITE A M. UE LAMARTINE. 115
Si peu habillée qu’clle fût pour ses hôtesses, madame Nodier l'était trop pour elle. Eu robe de soie depuis le malin, elle se sentit fatiguée et indisposée, et voulut retourner le soir même à Mûcon. M. de Lamartine, hospitalier de cette vraie hospitalité qui laisse la porte ouverte aussi bien pour sortir que pour entrer, fil seller son cheval et atteler sa voiture, car celles des voyageurs avaient été renvoyées le malin.
11 n’y avait place dans la voilure que pour les femmes, 'madame Victor Hugo étant venue avec sa fille et sa femme de chambre. MM. Victor Hugo et Charles Nodier revinrent à pied, accompagnés de M. de Lamartine qui leur abrégea le chemin en les dirigeant par la montagne. Lt route devint très-ardue; au point le plus élevé, les marcheurs firent une halle; la riche campagne de la Bourgogne s’étendait à leurs pieds, le soleil couchant empourprait l'horizon, les bois avaient la tranquillité attendrie et mourante des beaux soirs d’été, on sentait partout comme une immense effusion de la nature, et les trois amis mêlaient leurs fîmes.
M. de Lamartine remit ses visiteurs sur la grande roule; ils n’avaient plus qu’à aller devant eux et ne pouvaient pas s’égarer. II leur serra la main, et retourna chez lui.
Le retour de MM. Charles Nodier et Victor
Hugo étonna l'aubergiste, qui ne les attendait que dans quelques jours.
— Comment! dit M. Nodier, mais nos femmes ont dû vous prévenir?
— Je n’ai pas vu ces dames.
Voilà aussi tût l'imagination de M. Nodier à travers champs : leurs femmes, en voiture, ne pouvaient pas arriver après eux qui étaient venus à pied et qui avaient fait une longue halte; il y avait eu un accident; le cocher était gris et les avait versées. Il communiqua sa frayeur à M. Victor llugo, et tous deux se mirent à courir sur la route de Saint-Point, s’arrêtant seulement pour questionner les rares passants ou pour écouler le moindre bruit.
Au bout d'une demi-heure, ils entendirent un roulement, et puis ils virent la voiture qui venait au pas. Les femmes, elles aussi, avaient voulu jouir de celte belle soirée et avaient dit au cocher d'aller très-lentement.
M. Nodier reprocha à sa femme la peur qu’elle lui avait faite et déclara qu’on n’avait pas le droit d'aller au pas en voiture. Mais, comme il était très-content au fond, elle se moqua de sa colère et l’embrassa, et il se laissa faire, grondant et ravi.