Gazette des Tribunaux du 12 juin
choses contre la peine de mort, dans un langage d'une magnificence et d'une correction inconnues jusque-là au Palais; mais il paraît qu'il n'ébranla guère les jurés, car ceux-ci, après quelques minutes seulement de délibération, acquittèrent le client de M e Crémieux et déclarèrent coupable le client de Victor Hugo. La Cour, présidée par M. Partarieu-Lafossc, condamna Charles Hugo à six mois de prison et à cinq cents francs d'amende *. Et voilà pourquoi on trouve, dans les Châtiments, et ce pauvre M. Suin et ce malheureux M. Partarieu-Lafosse.
Quand un Suin, un Parieu, payé pour sa ferveur, Vous parlant en plein nez, vous appelle sauveur...
Autour de ces belles, Colombes de l'orgie, ayant toutes des ailes, Folâtrent Suin, Mongis, Turgot et d'Aguesseau...
PourRouher, Fould et Suin, ces rebuts du ruisseau...
Fould, vous êtes un fat; Suin, vous êtes un cuistre...
Il s'étale effroyable, ayant tout un troupeau
De Suins et de Fortouls qui vivent sur sa peau.. .
Veux-tu qualifier La justice vénale, atroce, abjecte et fausse, Commence à Partarieu pour finir par Lafosse *.
Dans les dernières années du Maître, les jeunes poètes qui fréquentaient chez lui le nommaient LE PÈRE, Les soldats de Gatinat l'appelaient le Père la Pensée ; et c'était bien dit. Serait-on moins dans le vrai si Ton appelait Victor Hugo le Père la Rancune ?
Au moment où le procès de Charles Hugo se plaidait devant la Cour d'assises, une question d'une gravité cx-
4. Gazette des Tribunaux des 11 et 12 juin 18oi, 2. Les Châtiments, passim.
ceptionnelle agitait le pays et passionnait l'Assemblée. Le 23 mai i85i, un groupe de 233 représentants avait déposé une proposition ainsi conçue : « L'Assemblée nationale, vu l'article node la Constitution 1 , émet le vœu que la Constitution soit revisée en totalité, conformément audit article. »
Chaque jour affluaient sur le bureau de la Chambre des pétitions révisionnistes. Dans la séance du 3 juin, l'Assemblée décida que l'examen des pétitions et des propositions relatives à la revision serait remis à une commission de quinze membres. Cette commission se prononça en faveur de la revision et choisit pour rapporteur M. de Tocqueville. La discussion s'ouvrit le i4 juillet. Elle durait depuis trois jours, et l'on avait entendu M. de Falloux, le général Cavaignac, M. Grévy, M. Michel de Bourges, Berryer, M. Pascal Duprat et M. de La Rochejaquelein, lorsque, dans la séance du 17, Victor Hugo prit la parole. La veille, Berryer avait prononcé un admirable discours, le plus beau peut-être qu'ait entendu la tribune française. Victor Hugo, rendons-lui cette justice, n'essaya pas de lui répondre. Aussi bien son discours était écrit depuis plusieurs jours ; son siège était fait. Il s'agissait pour lui, cette fois, de tirer vengeance du prince-président et de l'affront qu'il en avait reçu. Il s'agissait aussi d'écarter, dans la personne de Louis-Napoléon, l'unique rival qui lui pût disputer, en i852, le pouvoir suprême. Que de la re vision sortît la monarchie, cela il ne le craignait pas, et il n'avait pas à le craindre, en effet, puisque la fusion
l. Aux termes de cet article, l'Assemblée nationale pouvait, dans la dernière année d'une législature, émettre le vœu que la Constitution fût modifiée en tout ou en partie. Le vœu devait réunir les trois quarts des suffrages exprimés. Le nombre des votants ne pouvait être moindre de cinq cents.
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n'était pas faite et qu'il entrait dans le plan de M. Thiers et de ses amis de faire durer la république jusqu'à la majorité de M. le comte de Paris. Mais si la révision (tait votée, n'aurait-elle pas pour conséquence la réélection du président ? Qu'elle fût écartée, au contraire, et Louis-Napoléon ne pouvait être réélu. L'article 46 de la Constitution portait : « Le Président de la République est éiu pour quatre ans, et n'est rèèligible qu'après un intervalle de quatre années. » Au mois de mai i852, Louis-Napoléon n'étant pas rééligible, les partis monarchiques restant divisés, le parti républicain serait en situation de faire passer son candidat. Quel serait ce candidat ? Cavaignac avait contre lui son échec du io décembre et ne serait pas d'ailleurs accepté par les socialistes. Ledru-Rollin avait contre lui d'être exilé depuis trois ans et serait certainement repoussé par les républicains modérés. En dehors de Cavaignac et de Ledru-Rollin, le parti républicain n'avait pas un homme, pas un nom, — ou plutôt il en avait un, un seul, celui de Victor Hugo. Ainsi du moins les choses apparaissaient-elles au poète; et dès lors avec quelle ardeur, avec quelle passion n'allait-il pas combattre la demande de revision !Son discours dépassa en violence tout ce que l'on avait entendu jusque-là. Deux heures durant, il déversa sur les causes qu'il avait autrefois servies, sur les idées qu'il avait autrefois défendues, sur les hommes qu'il avait autrefois glorifiés, l'injure et l'outrage. Il entrait évidemment dans son dessein de provoquer la colère de ses auditeurs. Il y réussit. Seulement à la colère se mêla bientôt l'indignation. Ces violences de parole, en effet, n'avaient pas, chez leur auteur, l'excuse d'une conviction ancienne et profonde, d'un attachement à des principes qui avaient été ceux de toute sa vie. Elles ne pouvaient pas non plus être mises
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sur le compte des entraînements de l'improvisation. Tout était appris dans cette harangue, le geste, les tirades, le grandiose, les familiarités même et les vulgarités, tout, jusqu'aux injures, les plus misérables de toutes, des injures récitées. Il accusait ses collègues de la majorité « de se coucher aplat ventre avec terreur^ toutes les fois qu'ils entendaient prononcer les mots démocratie, liberté, humanité, progrès, et de se coller l'oreille contre terre pour écouter s'ils n'entendront pas enfin venir le canon russe ? » Il appelait le prince-président « vainqueur de Satory », « Augustule» et « Napoléon le Petit ». Plus encore que dans ses précédents discours, il s'associait aux revendications socialistes. Il inscrivait sur son programme le droit au travail, le remplacement de la magistrature inamovible par une magistrature élue et temporaire, le vote direct du peuple entier, par oui et par non, dans les grandes questions politiques et sociales. Il déclarait que la République devait être la liquidation des griefs de l'humanité depuis que l'histoire existe. 11 reprochait à ses adversaires de vouloir « faire reculer Dieu », affirmant que l'œuvre, ob : «et et but de ses efforts, était l'œuvre même entrevue
par Socrate et pour laquelle il avait bu la cigu6, l'œuvre faite par Jésus-Christ et pour laquelle il avait été mis en croix î Mêlés à ces violences et à ces déclamations, il y avait des effets de style, des images, des énumérations dont on admirerait l'éclat en un autre lieu et sur une autre scène. C'était un beau pamphlet, ce n'était pas un beau discours. Lamartine écrivait, quelques jours après, dans le Conseiller du peuple : « M. Hugo a parlé en grand artiste, non en homme d'Etat. lia fait une ardente invective à la manière de Rome ou d'Athènes, il n'a pas fait un bon discours. L'éloquence n'est-elle pas, avant
tout, l'art de dire des choses convenables au pays, à l'auditoire, à la cause, au temps L ? »
A peine était-il descendu de la tribune, presque étouffé sous les embrassements de la Montagne, que M. de Falloux, en quelques mots simples, calmes, polis, avec la dignité et l'autorité de l'honnête homme, fit justice des excès de langage de Victor Hugo, de ces insultes préméditées, apprises par cœur, lancées aux légitimistes par un ancien légitimiste, aux orléanistes par un ancien orléaniste, aux bonapartistes par un ancien bonapartiste. Victor Hugo voulut répondre. On refusa de l'entendre 2 .
Il avait, dans son discours, pour mieux réveiller et aviver les vieilles haines, évoqué tous les spectres du passé, depuis Louis XVI et le duc d'Enghien jusqu'à Murât et au maréchal Ney. Le lendemain, le prince de la Moskowa monta à la tribune : « Messieurs,, dit-il, permettez-moi de faire entendre une prière, c'est aux orateurs de tous les partis que je l'adresse : Paix aux morts! (Vive et sympathique approbation). Respectons les douleurs des familles, ne troublons pas le repos des tombeaux. (Assentiment général.) En vérité, Messieurs, ces apparitions sanglantes que, pour des intérêts politiques, on évoque chaque jour à cette tribune, sont bien douloureuses. (C'est vrait Très bien !) Elles ne peuvent qu'augmenter, exciter les passions politiques... L'honorable M. Victor Hugo n'était pas obligé, hier, de se rappeler que ma mère vivait encore (Sensation), que mon frère et moi nous étions là pour l'entendre. (Mouvement prolongé. ,)H a donc pu,/?owr la troisième fois y obéissant d'ailleurs à des sentiments dont ma famille doit être profondément touchée, appeler la condamna-