Histoire d 'un crime, 1. 1, p
L'attitude était héroïque, mais l'adresse était un peu vague.
Le faubourg* Marceau cependant ne bougeait pas. La rive gauche restait calme. Le quartier latin dormait. Victor Hugo va se charger de le réveiller.
Deux de ses collègues de la gauche, M. Jules Simon et M. Crépu 4 , le rencontrent sur les boulevards, auprès du passage des Panoramas. Victor Hugo dit à M. Jules Simon : « Si je me faisais tuer au quartier latin, et que Ton portât mon cadavre par les rues, croyez-vous que cela soulèverait les étudiants? — Je n'en doute pas,» répond M. Jules Simon. Victor Hugo lui serre la main et descend par la rue Vivienne. « Y pensez-vous? » dit M. Crépu à M. Jules Simon, et celui-ci de le rassurer : « Oh î il est sincère, mais il y a loin d'ici le quartier latin 2 ! »
Ceci se passait le 3 décembre. Toute réflexion faite, Victor Hugo reste sur la rive droite. Il prend un fiacre, arrive place de la Bastille et se trouve en face du général Marulaz, entouré de son état-major et à la tête de trois régiments en bataille. A deux pas du général, des commissaires de police, des officiers de paix et vingt sergents de ville. Victor Hugo fait arrêter son fiacre... Mais ici encore il convient de le laisser parler lui-même :
Je m'arrachai mon écharpe, je- la pris à poignée et, passant mon bras et ma tête par la vitre du fiacre baissée et agitant l'écharpe, je criai :
— Soldats, regardez cette écharpe. C'est le symbole de la loi, c'est l'Assemblée nationale visible. Où est cette écharpe est le droit. Eh bien ! voici ce que le droit vous ordonne. On vous trompe, rentrez dans le devoir. C'est un représentant du peuple qui vous parle, et qui représente le peuple représente l'ar-
d. Représentant de l'Isère.
%. M. Jules Simon, Revue de famille, septembre 1890.
mée. Soldats,avant d'être des soldats, vous avez été des paysans, vous avez été des ouvriers, vous avez été et vous êtes des citoyens. Citoyens! écoutez-moi donc quand je vous parle. La loi seule a le droit de vous commander. Eh bien ! aujourd'hui, la loi est violée. Par qui? Par vous. Louis Bonaparte vous entrains à un crime. Soldats, vous qui êtes l'honneur, écoutez-moi, car je suis le devoir. Soldats, Louis Bonaparte assassine la République. Défendez-la. Louis-Bonaparte est un bandit, tous ses complices le suivront au bagne. Ils y sont déjà. Qui est digne du bagne est au bagne. Mériter la chaîne, c'est la porter. Regardez cet homme qui est à votre tête et qui ose vous commander. Vous le prenez pour un général, c'est un forçat.
Les soldats semblaient pétrifiés.
Ouclqu'un qui était là (remerciement à cette généreuse âme dévouée) m'étreignit le bras, s'approcha de mon oreille et me
dit:
Vous allez vous faire fusiller.
Mais je n'entendais pas et je n'écoutais rien.
Je poursuivis, toujours secouant Pécharpe :
Vous qui êtes là, habillé comme un général, c'est à vous
que je parle, Monsieur. Vous savez qui je suis ; je suis un représentant du peuple et je sais qui vous êtes, et je vous l'ai dit, vous êtes un malfaiteur. Maintenant voulez-vous savoir mon nom? Le voici :
Et je lui criai mon nom.
Et j'ajoutai :
A présent, vous, dites-moi le vôtre.
Il ne répondit pas.
Je repris :
Soit, je n'ai pas besoin de savoir votre nom de général,
mais je saurai votre numéro de galérien.
L'homme en habit de général courba la tête. Les autres se turent... J'eus un mépris énorme, et je passai outre. Je m'engageai dans la rue du Faubourg-Saint- Antoine 4
L'auteur de l'Histoire d'un crime ne se pique pas de logique. Dans cette Histoire même, dans Napoléon le Petit et les Châtiments, il traite les soldats d'assassins