Archives de la Comédie-Française
3. lbid. — Cela n'empêcha pas le Journal des Débais d'insérer la note suivante : « Les Burgraves, trilogie de M. Victor Hugo, ont été représentés ce soir au Théâtre-Français et ont obtenu un succès éclatant. » (Journal des Débats du 8 mars 1843.)
2ô VICTOR HUGO APRÈS 1830
Sainte-Beuve écrivait trois jours après :
e n'ai pas vu les Burgraves, donnés mardi dernier. La salle était pleine d'avance et d'amis. Un spectateur (ou qui voulait l'être et qui n'a pu obtenir de billet à la porte) a fait incontinent un procès à la Comédie-Française. Ces incidents burlesques amusent à côté de ces grands vers. Il paraît bien que c'est beau, mais surtout solennel ; en bon français ennuyeux. On écoutait, mais sans aucun plaisir. Ce même Janin, qui a loué par nécessité dans les Débats, disait tout haut en plein foyer à qui voulait l'entendre : « Si j'étais ministre de l'intérieur, je donnerais la croix d'honneur à celui qui sifflerait le premier. » Il y aurait eu quelque courage en effet *.
Entre la première et la seconde représentation, le poète dut se résigner à faire de larges coupures. « Hier, dit le Courrier des théâtres du 10 mars, deuxième représentation. Eclairé par l'expérience de la première, Fauteur a retranché un grand nombre de vers dans les rôles de ses vieillards 2 ; on disait plus de deux cents. » Sacrifice inutile! La pièce n'en fut pas moins sifflée par les payants de la seconde représentation. Elle le fu* d'autant plus que la police commit la maladresse de prendre parti pour l'auteur contre les spectateurs. « Un officier d'état-major, — écrivait le lendemain la Gazette des théâtres, — M. de B..., qui avait payé 25 francs Une
1. Sainte-Beuve, Chroniques parisiennes, p. 12, sous la date du vendredi 10 mars 1843.
2. On sait qu'il y a dans les Burgraves, outre Frédéric I er Barberousse, âgé de 90 ans, Job, également octogénaire; Magnus, fils de Job; Ilatto, fils de Magnus; Gorlois, fils de Hatto. Les journaux du temps attribuaient à « un député, homme d'esprit, fort connu », la réflexion suivante : « Il y a progrès chez M. Victor Hugo. Dans llernani, il n'y avait qu'un vieillard ^lapide ; dans les Burgraves, il y en a treis. » — On rappeiait nussi, à propos des quatre générations des Burgraves, ce mot d'une bonne femme allemande, rapporté par M me de Sôvigné dans une de ses lettres : « Ma fille, va dire à ta fille que la petite-fille de son enfant crie t »
place dans une loge, siffle. Bientôt un commissaire de police, assisté de deux agents, se présente à la porte de la loge d'où le bruit était parti : « Quelle est la « personne qui a sifflé? demanda le magistrat ? — C'est « moi, répond M. de... — Monsieur, comment êtes- « vous venu ici ? reprend le commissaire. — J'y suis « venu avec mon argent, reprend l'officier. — Alors, « répond le commissaire, vous ne devez pas y être. » M. de... est saisi au collet par les agents de police et conduit au prochain corps de garde, où il a passé la nuit au violon 4 . »
Le 29 mars, nouvelle note de Sainte-Beuve :
Les Burgraves n'ont réellement pas réussi : ce n'est pas un succès malgré les bulletins. Trois fois la salle a été pleine d'amis ; la quatrième ou la cinquième fois, le public a tant sifflé vers la fin qu'on a fait baisser la toile. Depuis ce temps les représentations sont toujours plus ou moins orageuses. Les journaux acquis à Hugo... disent que ce fait est inqualifiable et qu'il y a je ne sais quelle cabale. Rien de plus aisé à qualifier. On siffle : Hugo ne veut pas du mot, et dit devant les acteurs: « On trouble ma pièce. » Les acteurs, qui sont malins, disent depuis ce jour, troubler au lieu de siffler 2 .
Sainte-Beuve, on le voit, n'était pas autrement troublé de l'échec de son ancien ami.
Quelques hommes d'esprit rendirent à Victor Hugole service de parodier sa pièce. Les Variétés jouèrent les
1. Le Journal des Débats du 11 mars n'en publiait pas moins la note suivante, de même provenance évidemment que celle du 8 : « La seconde représentation des Burgraves a obtenu encore plus de succès que la première. Les acteurs, plus sûrs d'euxmêmes, ont joué avec plus de chaleur et d effet. D'heureux retranchements ont donné plus de vivacité à l'action et fait valoir encore mieux les grandes et admirables qualités de la nouvelle œuvre de M. Victor Hugo. »