‹ Victor Hugo après 1830 (volume 2)Chapitre 19 sur 138 · Recettes des 18 et 22 mars 1843. (Archives de la Gomédio · texte numérisé non relu

Recettes des 18 et 22 mars 1843. (Archives de la Gomédio

Française.)

11 v a un dernier trait dans cette préface des Bar graves, dont ne se sont avisés à ma connaissance aucun des bons railleurs qui ont diverti le public avec l'excès des vanités littéraires: M. Hugo nous dit en propres termes qu'au moyen du théâtre il songe à faire, — et même si nous voulons bien l'entendre, qu'il fait, — de la pensée le pain de la foule. Il entend u donner aux esprits le vrai, aux âmes le beau, aux cœurs l'amour, ne jamais offrir aiuc multitudes (une seule multitude ne lui suffirait pas, il lui en faut plusieurs) « un spectacle qui ne soit une idée » Du reste, il ne travaille pas seulement pour la France : il y a une nationalité européenne à laquelle ses œuvres sont dédiées : « Si Eschyle, en racontant « la chute des Titans, faisait jadis pour la Grèce une œuvre « nationale, le poète qui raconte la lutte des Burgraves fait « aujourd'hui pour l'Europe une œuvre également nationale. » Bonté divine, voilà ce que l'on ose siffler !

Mais aussi pourquoi ne pas faire lire la préface avant de jouer la pièce? Au lieu de n'y voir que longs et mortels récits qui se succèdent sans mesure et sans fin, le public y aurait vu peut-être des peintures : cet inutile Barberousse aurait été traité avec respect, si Ton avait su que c'était la providence en personne ; Job, qui n'évite qu'au moyen de son double visage d'être une pale contrefaçon du Mithridate de Racine, aurait peut-être intéressé par la nouveauté de son rôle d'échelon. Ciuanhumara, violemment arrachée du roman de Walter Scott (Ivanhoé ! ), où elle est tout simplement une figure impossible (car autre chose est la vérité du drame, autre chose est celle du roman), se serait fait pardonner par la vertu de sa nature surnaturelle, d'avoir tant de fausses-clés, tant de philtres et tant de rancune ; Otbert et Regina enfin, ces deux créations vulgaires et même nigaudes dans leurs sentiments, dans leurs actions, dans leurs discours, ces deux fades objets qu'on est las de voir se faire les yeux doux sur toutes les avant-scènes de mélodrame, auraient obtenu plus de considération à titre de rayon de lumière, de couple chaste et de personnification de la nature et de V humanité, peintre I vous deviez aux spectateurs ces notes explicatives que vos figures ne donnent pas. Si vous aviez tout de suite écrit sous

1 . Voir, dans Ivanhoé (chapitres xxiv et suivants), le personnage d'Ulrique, la sorcière saxonne.

chaque personnage : celui-ci est un tigre, celui-là est un lion ; voici un chacal, voici une colombe, on ne les aurait pas pris, sans en excepter un seul, pour de vieux moutons dont la laine se roussit depuis vingt ans à tous les quinquets de comédie 1 1

La pièce de Victor Hugo n'était pas seulement pleine d'obscurités et remplie des plus ténébreuses horreurs, un fouillis * de bandits, de bâtards, d'empoisonneurs, de fratricides, de suicides et de parricides. En dépit de plus d'une belle scène et de plus d'une tirade admirable, elle était mortellement ennuyeuse. « La trilogie des Burg raves, de l'ennui triplé, » écrivait Henri Heine le 20 mars i843. Et il ajoutait :

La nouvelle œuvre de M. Victor Hugo ne témoigne ni d'abondance d'imagination, ni d'harmonie, ni d'enthousiasme, ni de liberté de pensée; elle ne renferme aucune étincelle de génie, au contraire il n'v arien que de l'afféterie peu naturelle et de la déclamation bigarrée. Ce sont des figures de bois anguleuses, surchargées de clinquants sans goût, et maniées à l'aide de ficelles visibles: lugubre jeu de marionnettes, singerie convulsive et hideuse de la vie ; partout un étalage de passions d'emprunt. Rien ne me répugne autant que cette passion de M. Hugo qui gesticule et se démène d'une façon si bouillante, qui brûle si magnifiquement au dehors, et qui au dedans est si piteusement sobre et glaciale. Cette passion à froid, qui nous est servie dans des phrases si flamboyantes, me rappelle toujours les glaces frites que les Chinois savent si artistement apprêter en tenant de petits morceaux de glace enveloppés d'une couche très mince de pâte quelques instants sur le feu : friandise antithétique qu'il faut avaler précipitamment, et qui vous brûle la lèvre et la langue en vous refroidissant l'esto-

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1. Voir l'Univers des 9 et 16 avril 4843. Ces deux feuilletons n'ont pas encore été recueillis dans lesMélanges de Louis Veuillot, non plus que dans le volume édile par le frère du grand écrivain sous ce titre : Etudes sur Victor Hugo par Louis Veuillot. Introduction, notes et appendice par Eugène Veuillot, 1886.

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