Cartons de Victor Pavie : correspondance de Sainte-Beuve
La maison de la place Royale est triste, silencieuse. La nuit, on doit entendre cependant les éclats, de voix que la douleur fait pousser à la pauvre mère, qui a continuellement entre ses mains la chevelure de la noyée ; dans le jour, Hugo tient embrassés ses enfants assis sur ses genoux. La jeune sœur ne connaît pas encore toute l'étendue du malheur; on ne lui a encore parlé que de la mort de M. Vacquerie...
Quand nous voyons une étoile glissant dans le ciel et semblant s'abîmer dans le mystère de l'éternité, notre œil la suit avec indifférence ; mais qu'une pauvre créature nous soit ravie, alors c'est un drame affreux qui brise notre cœur, et cependant qu'est ce faible atome en comparaison d'un monde ?
La vie est une lumière qui nous aide à nous conduire vers le cercueil. Pour cette pauvre Didine, cette lumière s'est éteinte dans l'Océan, au lieu de s'anéantir au souffle des passions. Tôt ou tard les forêts tiennent à notre disposition les planches de notre cercueil, et la nature se rit de la mort de l'homme, comme l'enfant, de la bulle de savon, qu'une autre a bientôt remplacée. Qu'importe que cette lumière soit renfermée dans une lampe d'or ou d'argile 1 C'est toujours la même fragilité
Si j'avais un conseil à donner à Hugo, je l'engagerais
à faire fondre en bronze la barque, et je la renverserais sur les quatre cercueils. En 1812, étant à Rome dans l'atelier de Canova, avec lord North, à visiter le tombeau de Nelson, je dis à ce lord : Il serait bien plus convenable de faire fondre la quille du vaisseau sur lequel est mort votre grand marin, de la renverser sur son cercueil, et d'y asseoir ensuite la Victoire. Cette idée serait bien mieux comprise par le peuple «...
Au mois de janvier i844> Victor Pavie recevait de son frère une lettre d ? où je détache ces lignes :
Le grand-père Foucher a vieilli en quelques mois des dixneuf ans qu'avait sa petite-fille. Le poète souffre au cœur, à l'esprit, à la gorge et aux yeux. Mme Hugo était au lit malade de chagrin, à trois heures, quand ma femme a frappé à sa porte. Les enfants vont bien ; Charles, très grandi, est en seconde ; ton ami, Toto, le poète, tout guéri, shakespearien et rabelaisien, est en quatrième. Quand on songe que ces deux
i. Lettre du 18 septembre 1843. — Cartons de Victor Pavie,
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aiglons sont plus avancés en théories littéraires que leurs professeurs, on se demande ce que Ton pense d'eux au collège. La Dèdê grandit, s'allonge, belle sous ses habits de deuil, assise près des portraits multiples des infortunés époux disparus sous les flots '...
Peu de semaines après la mort de M me Vacquerie, Victor Pavie avait perdu un enfant, une toute petite fille, emportée par une fièvre cérébrale. Victor Hugo et sa femme lui écrivirent à cette occasion sur la môme lettre. Voici les lignes du poète :
Hélas I quel triste écho votre cœur éveille dans le mient vous en êtes, comme moi, aux grandes douleurs de la vie ! voir la fleur tomber, voir mourir son avenir, voir son espérance se transformer en désespoir. Hélas ! c'est ce que je n'eusse souhaité à aucun de mes pires ennemis. Pourquoi la Providence envoie-t-clle cette angoisse à l'un de mes plus chers et de mes meilleurs amisl Adorons et répétons ce grand mot : Ailleurs!
La douleur de M me Hugo n'est point si poétique, mais combien elle est plus vraie et plus touchante :
Mon cher monsieur Victor, écrit-elle, voilà donc les épreuves que Dieu vous réservait ! Cela suffirait à faire croire à une autre vie. Si le bonheur est la récompense d'une vie sî noble et si pure, vous ne l'avez pas ici-bas ; nécessairement il vous attend autre part. Consolez-vous avec cette pensée et voyez vos petits anges déjà rendus sur cette rive où vous débarquerez un jour et qui vous y préparent une demeure. Levez les yeux là-haut et baissez-les le moins possible ; je supporte ma vie seulement dans cet ordre d'idées. Sur la tombe de mes enfants d'où j'arrive, je touchais leurs corps seulement avec le mien. Mon âme sortait pour ainsi dire de moi pour s'unir à la leur. H y a des délices dans l'union, dans la communion des âmes. Cherchez-les et vous les trouverez avec moi. Ditesvous que chaque jour, dussiez- vous vivre aussi longtemps qu'il est donné à l'homme, vous rapproche de ces chers petits,
1. Lettre de Théodore Pavie, 21 janvier 1844. — Cartons de Victor Pavie.
et vous en viendrez à bénir chaque jour qui s'est écoulé • et puis, comme vous le dites, Dieu sait mieux que nous ce qu'il faut qui soit fait 1 !...
Le cœur a des inspirations qui égalent parfois celles du génie. Dans les Contemplations, Victor Hugo a une pièce admirable : le Revenant, Une mère a perdu- son fils au berceau; elle ne veut pas être consolée, pas même par la venue au monde d'un second enfant :
Le jour vint; elle mit un autre enfant au monde, Et le père joyeux cria : — C'est un garçon !
Mais le père était seul joyeux dans Ta maison; La mère restait morne, et la pâle accouchée, Sur l'amer souvenir tout entière penchée, Rêvait; on lui porta l'enfant sur un coussin; Elle se laissa faire et lui donna le sein ; Et tout à coup, pendant que, farouche, accablée, Pensant au fils nouveau moins qu'à l'âme enva'-'e, Hélas t et songeant moins aux langes qu'au liiRviiï, Elle disait : — Cet ange en son sépulcre est soûl ! '
— doux miracle! ô mère au bonheur revenue!
Elle entendit, avec une voix bien connue,
Le nouveau-né parler dans l'ombre entre ses bras,
Et tout bas murmurer : — C'est moi. Ne le dis pas ».
L'idée de ce doux et beau poème, écrit en i843, appartient à M me Victor tlugo. Je la trouve dans une lettre qu'elle écrivait, le 23 novembre 1842, à Victor Pavie qui avait vu mourir ses deux premiers enfants . «... Votre frère m'avait dit que vous aviez l'espérance d'être père pour la troisième fois. Cette espérance s'est-elle réalisée ? Qui nous dit que les petites âmes ne nous reviennent pas 3 ? »
Je me suis étendu, un peu longuement peut-être, sur les relations de Victor Hugo et de sa femme avec Victor Pavie et sa famille, « la famille bénie, » comme l'appe
i. Cartons de Victor Pavie : correspondance de M™ Victor Hugo. Lettre du 4 novembre 1843.