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Le vote eut lieu le 8 février i844- Tandis que Saint- Marc Girardin était nommé d'emblée pour succéder à M.,Campenon, le fauteuil de Casimir Delavigne donnait lieu à une lutte acharnée. Il y eut sept tours de scrutin. Au septième tour, Sainte-Beuve obtint 16 voix; M. Vatout, 16; Alfred de Vigny, 3. La majorité requise était de 18 : l'élection fut remise à un mois.
Grande fut l'irritation de Sainte-Beuve, comme on peut le voir par la lettre qu'il adressait à Victor Pavie :
Que vous dire, cher Pavie, en retour de vos belles paroles? Vous aurez vu qu'au moment où je recevais votre lettre, j'étais en proie à la lutte académique la plus acharnée. Bien que sans issue, elle a été honorable pour moi. Oh avait tout employé pour Vatout (de la part du roi);, de plus un ami à moi, M. Pasquier, était malade et sa voix me serait revenue. Enfin la voix obstinée à de Vigny qui m'a opposé son veto jusqu'à la fin a été celle de Victor Hugo ; lui-même a proclamé son vote hautement ; voilà, cher ami, où nous en sommes venus. J'ignore l'avenir et si je pourrai l'emporter. Au cas de défaite, je me retire sous ma tente et reprends ma plume de critique pour ne plus la quitter. Nous voilà loin de la poésie, des souvenirs touchants et de cette piété que devait réveiller la pensée présente des morts. La vie est ainsi faite; c'est pour cela qu'il peut devenir doux et facile
de la quitter.
Pardonnez, cher Pavie, ces brèves paroles. Mon cœur n'est pas desséché, mais je le renferme de plus en plus; un jour peut-être je m'assoirai à l'ombre ; là, sans plus de trouble ni de haine, je rouvrirai les trésors enfouis ; vous y êtes .
Cependant, on approchait du i4 mars, jour fixé pour le nouveau vote. Dans son numéro du 8 mars, le National annonçait que la voix de Victor Hugo était acquise à M. Vatout :
Le soleil du i4 mars éclairera la transfiguration de M. Vatout
1. Cartons de Victor Pavie : correspondance de Sainte-Beuve «
en immortel du bout du poat des Arts. MM. Guizot et Villemain n'ont pu refuser à d'instantes prières leurs voix renforcées de celles de leurs amis. Cela ne faisait pas encore la majorité, il moquait deux suffrages pour compléter l'appoint de M. Vatout. Ces deux voix se sont trouvées. L'une d'elles est celle d'un orateur qui a besoin de se faire pardonner les témérités de son dernier discours 1 ; l'autre est celle d'un homme de lettres qui brûle de réunir au titre de grand poète celui de grand homme d'État. Mais comme il n'existe pas en France un seul collège disposé à élire ledit académicien, c'est par la Chambre des pairs que le génie politique, auteur du Rhin, prétend se révéler. L'Académie pourra bientôt compter parmi ses membres l'immortel auteur du Catalogue de Versailles... Mais M. Thiers aura fait la paix avec le Château et M. Victor Hugo sera pair de France 2 .
Sainte-Beuve avait pour lui Chateaubriand et Lamartine, le baron Pasquier et le comte Mole; il fut nommé au second tour de scrutin, par 21 voix contre 12 données à M. Vatout et 3 à Alfred de Vigny. « Sainte-Beuve séchait sur pied, écrivait Doudan au prince de Broglie, et il eût fallu être bien méchant pour ne pas lui donner sa voix 3 . »
Il ne prit séance qu'un an après, le 27 février i845. C'était la première fois que deux écrivains de l'Ecole nouvelle se trouvaient en présence devant l'Académie. Comment parleraient-ils de Casimir Delavigne, du chef de ce parti classique, objet de leurs furieuses attaques et de leur constant mépris? Comment Victor Hugo, en particulier,