Moniteur du 13 décembre
n'étaient pas publiques ; — de tous les détails ; dont il s'est plu à orner cette histoire, — que reste-t-il? M. Richard Lesclide a reproduit, dans son volume, les contes que Victor Hugo s'amusait à faire à ses petits -enfants, la Bonne puce et le méchant Roi, le Chien métamorphosé en ange y l'Ane aux deux grandes oreilles. Je lui conseille de joindre à la collection cet autre conte bleu l'Héritier de pairie.
L'ordonnance du i3 avril i845, — on l'aura remarqué, — élevait à la pairie, non pas Victor Hugo tout court, mais le vicomte Hugo (Victor).
Ce titre de vicomte, le poète y tenait. J'ai sous les yeux l'Annuaire de l'Institut royal de France pour i843. J'y lis par deux fois : le vicomte Hugo (Victor-Marie), place Royale, 6. Lorsque la seconde de ses filles fit sa première communion, il donna à l'église Saint-Paul, sa paroisse, deux belles coquilles, qui formèrent un bénitier surmonté de cette inscription :
Donné par le vicomte Hugo, pair deFrance, à l'occasion de la première communion de sa fille Adèle, i846.
Auguste Barbier, l'auteur des ïambes, rapporte, dans ses Souvenirs, qu'il fut un jour invité à dîner, en compagnie de l'auteur des Feuilles d'automne, chez le baron Bonnaire, alors un des principaux propriétaires de la Revue des Deux-Mondes. Le baron Bonnaire avait un service d'argenterie sur lequel étaient gravées ses armes. Un des convives ayant laissé voir qu'il n'était pas un grand clerc en matière de blason, Victor Hugo prit de là occasion de disserter longuement et savamment sur
les armoiries, déclarant que la noblesse française était la première noblesse d'Europe, que les princes romains et les princes russes n'étaient que de petits compagnons et qu'iV s'estimait lui, simple vicomte, bien meilleur gentilhomme que les princes en in ou en ki de la Russie *.
Il n'y avait à cela qu'un petit malheur, c'est que Victor Hugo n'était pas vicomte du tout.
Son père, le général Léopold-Sigisbert Hugo, avait été, il est vrai, créé par le roi Joseph, en 181 1 , comte de Collogudo-Guentès y Siguenza 2 ; mais ce titre étranger n'a jamais été reconnu en Franee.
Mis hors de lui par la capitulation de Baylen, furieux des désastres qui avaient suivi, Napoléon s'en prenait des échecs de sa politique au delà des Pyrénées à son frère Joseph et à ceux qui l'entouraient. Il n'était donc guère d'humeur à confirmer les grades et à reconnaître les titres distribués par le roi d'Espagne à ses officiers : « L'empereur ne m'aimait pas, dit le général Hugo dans ses Mémoires ; il me traitait avec une négligence et une aigreur que rien ne pouvait justifier. Je ne fus point confirmé dans mon grade en France, quoique officier général depuis le 20 août 1809. Je serais sorti général espagnol de la grande lutte nationale, si l'extrême justice de Sa Majesté Louis XVIII n'eût, en partie, réparé les torts de la fortune envers moi 3 . »
Ce fut Louis XVIII, en effet, qui, voulant récompenser l'honorable conduite de M. Hugo comme commandant supérieur à Thionville, lors du siège de cette place, le confirma, par ordonnance du 21 novembre 1814,
4. Souvenirs personnels, par Auguste Barbier, de l'Académie française, p. 2fi8.
2. Annuaire de la noblesse, par Borol d'Hautcrive (année 488G).
3. Mémoires du général llugo, t. III, pp. 100, 178, 482, 384.
dans son grade de général, à dater du 1 1 septembre 1 8 1 3 , époque où il avait quitté l'Espagne. Cette ordonnance, et ceci est à noter, ne fait pas mention de son titre de comte. A cet égard, la Restauration maintint les choses au point où les avait laissées la chute de l'Empire. Aussi le gêné rai Hugo n'a-t-il jamais pris, dans aucun acte public, le titre de comte, sachant bien qu'il n'y avait pas droit. M me Hugo, mère du poète, étant morte le 2/ juin 1821 , le général, trente jours après, fit publier les bans de son second mariage. L'acte de ce second mariage, inscrit sur les registres de la commune de Ghabris (Indre), l'indique seulement comme « Josoph-Léopold-Sigisbert Hugo, ancien officier général ». Voici le texte de cette pièce, qui ne laisse pas de présenter plus d'une particularité curieuse :
Aujourd'hui, 6 septembre 1821, à six heures du soir, pardevant nous Louis, marquis de Béthune-Sully, chevalier de Tordre royal militaire do Saint -Louis, officier de Tordre royal de la Légion d'honneur, maire et officier de Tétat civil de la commune de Chabris, sont comparus : Monsieur Joseph- Léopold-Sigisbert Hugo, ancien officier général, domicilié ville de Nancy, département de la Meurthe, né à Nanry, le i5 novembre 1773, fils majeur de feu Joseph Hugo, vivant propriétaire, décédé à Nancy, le i5 messidor an VII, et de feue Marguerite Michaud, décédée aussi à Nancy le 23 février i8i4, d'une part ; et de dame Marie Tomat y Saétoni, domiciliée à Chabris, comtesse de Salcano, née à Cervione , le 5 novembre 1784, veuve de Anaclet d'Almay, vivant propriétaire, décédé à la Havane le 1 5 août 1817; fille majeure de feu Nicolas de Ligny Tomat, décédé en Corse, le 1er novembre 1808, vivant propriétaire, et de feue Lina Saétoni de Campoloro, décédée à Cervione le i5 décembre 1780, d'autrc*part ; lesquels nous ont requis de procéder à la célébration du mariage projeté entre eux, dont les publications ont été faites dans cette commune, les dimanches vingt-deux et vingt-neuf juillet dernier, et, dans la ville de Nancy, les dimanches
vingt-neuf juillet et cinq août... Aucune opposition n'ayant été signifiée, vu aussi la permission de mariage accordée par M. le ministre-secrétaire d'État au département de la guerre, en date du 28 août dernier, nous avons déclaré, au nom de la loi, que Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo et Marie-Catherine Tomat y Saétoni sont unis par le mariage. Pour acte, fait à la mairie de Chabris, en présence des sieurs Jacques Rousseau, chevalier de la Légion d'honneur ; de Jacob Schiesingeyer, cocher de M. le marquis de Béthune-Sully ; de Chantrau Martial, homme d'affaires de M, de Béthune; et de Nicolas Kallenboren, tailleur d'habits.
Signé: Gai Hugo, V. Dalmay, Rousseau, Jacob Schiesingeyer, Ghantrau, Kallenboren, marquis de Béthune-Sully, maire 1 .
Cet acte de mariage, dans lequel on remarquera qu'il n'est fait aucune mention de la première femme du général, la mère du poète, fut suivi, à quelques jours de là, d'une lettre de faire part, également fort singulière ; elle est ainsi conçue :
Monsieur le général Léopold HUGO a l'honneur de vous faire part qu'il vient de faire légaliser, par-devant M. l'officier public de Chabris (Indre), les liens purement religieux qui l'unissaient à madame veuve D'ALMÉ, comtesse deSALCANO.
Saint-Lazare, près Blois.
De cette lettre du général, je ne veux retenir que ceci: Elle est muette sur son titre de comte. De même, celle qu'il enverra, le i5 novembre 1821, à ses amis et connaissances, pour les informer du mariage de son fils Victor, ne portera d'autre mention que celle-ci : « Monsieur le général Léopold Hugo. »
4. Extrait du Registre des Actes de mariage de la commune de Chabris, pour l'an 1821 .
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L'acte de mariage du poète, inscrit sur les registres de ia paroisse Saint-Sulpice, à la date du la octobre 1822, est plus explicite. Il est vrai que Victor Hugo était là pour veiller à ce qu'aucun des titres de son père ne fût oublié. Aussi, l'énumération, cette fois, est-elle complète : « Joseph-Léopold-Sigisbert Hugo, maréchal des camps et armées du roi, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, officier de la Légion d'honneur et commandant de l'ordre royal de Naples '. » Du titre de comte, pas l'ombre.
L'année suivante, le général Hugo publie ses Mémoires, qui sont ceux du général Hugo, et non du général comte Hugo ! . Dans sa Relation du blocus, du siège et de la défense de Thionuille, publiée également en 1823, il parle de lui à la troisième personne ; mais tandis qu'il donne toujours aux officiers généraux dont le nom se rencontre sous sa plume leur titre nobiliaire : le général comte Belliard, le général comte Dupont, le général comte Durutte, etc., il dit de lui ; le général Hugo, tout court.
Louis XVIII l'avait confirmé, — ce que n'avait pas voulu faire Napoléon, — dans son grade de maréchal de camp (général debrigade).CharlesX,aumoisdejuin 1825, le nomma lieutenant général (général de division) 3 . Les ordonnances royales mentionnaient toujours le titre nobiliaire de la personne nommée, lorsqu'elle en avaitun; l'ordonnance de juin 1825 ne fait pas mention du titrede comte.