Le Rhin, lettre XXVI
2. David d'Angers et ses relations liticraires, par Ilcnrv Jouin, p. 195.
sing-ulière, c'est qu'on lui pourrait donner ce sous-titre : Conte pour petits enfants et pour grandes personnes par un GÉANT. En écoutant cette histoire, en voyant tomber sous la faucille d'or du poète les imag-es g-randioses, les métaphores énormes, les antithèses prodigieuses, nous éprouvons quelque chose de l'impression ressentie par Gulliver, dans son voyag-e àBrobding-nac, lorsque, caché <lans une haie, il assiste à la moisson : « En ce moment, j'aperçus un des habitants dans le champ voisin. Il me parut aussi haut qu'un clocher ordinaire, il faisait environ cinq toises à chaque enjambée... Je le vis arrêté à l'ouverture de la haie, appelant d'une voix plus retentissante que si elle fût sortie d'un porte-voix ! Fig-urez-vous, dans un clocher catholique, un bourdon qui sonne! Ainsi criait le géant. A ces cris à me rendre sourd, sept g-éants, leur faucille en main (chaque faucille étant de la g-randeur de six faulx), amnvèrent pour faucher ce blé g-éant... Les voilà donc, avec ces g-randes mains, armés de ces grandes faulx, qui se mettent à scier ce g-randissime blé dans le champ où j'étais couché *. »
Le Beau Pécopin et les lettres de voyag-e n'étaient là du reste que pour servir de passeport à la partie politique du livre, à la Conclusion. Elle ne visait à rien moins, en présence des difficultés créées par les affaires d'Orient, qu'à résoudre d'une façon définitive le problème de l'équilibre européen.
L'auteur commence par dresser une statistique politique de l'Europe dans la première moitié du dix-septième siècle. Il y trouve six puissances de premier ordre, huit de second ordre, cinq de troisième ordre, enfin six de quatrième ordre. Tous ces Etats, deu.x exceptés, travail-
1. Voyages de Gulliver, par Swift. Deuxième partie : Voyage à Brobdingnac.
liiient à une œuvre commune, à l'amélioration de tout par tous, c'est-à-dire à la civilisation même. Les deux puissances qui se séparaient, dans un but cg-oïste, de l'activité universelle, et qui troublaient, pressaient entre elles et menaçaient alors l'Europe, étaient deux empires, deux colosses. Le premier de ces deux colosses, c'était la Turquie; le second, c'était l'Espag-ne.
Au milieu du dix-neuvième siècle, au moment où l'auteur du Rhin écrit sa Conclusion, l'Espag-ne et la Tur- ([uie ne comptent plus, mais elles ont été remplacées. L'Angleterre est essentiellement ce qu'était l'Espag-ne; la Russie, ce qu'était la Turquie. Comme autrefois leurs devancières, elles se séparent de l'intérêt g-énéral, elles menacent l'indépendance de l'Europe. Heureusement elles portent en elles, à leur tour, des germes de destruction. La vie s'éloigne de ces puissances excentriques pour se porter au centre. La France et l'Allemagne, deux sœurs, vont pouvoir disposer des destinées de l'Europe et du monde. Leur mission est identique, leur devoir est le même, leur union s'impose. Mais cette union n'est possible que si l'on abolit tout motif de haine entre les deux peuples, si l'on ferme la plaie faite à notre flanc en i8i5, si l'Allemagne rend à la France la rive gauche du Rhin. (Jue la Prusse nous l'abandonne, et nous l'aiderons à s'arrondir, à s'unifier, à devenir le g-rand royaume septentrional de l'Allemagne; enéchang-e du Rhin, nous lui donnerons l'Océan.
Rejeter l'Angleterre dans l'Océan, la Russie dans l'Asie, et les effacer l'une et l'autre de la carte d'Europe* ;
1. Dans Vfhjmne à la colonne de Boulogne, qui est de la même date (juillet 1841), Victor Hugo exprimait en vers la même pensée :
L'une hors de l'Europe et l'autre hors du monde.
— Voir, au tome I", chapitre xiii.