Hlsluire d'un crum, par Victor Iliiyo, dcu\ volumes in
titre que ne lui enlèveront ni les Châtiments, ni Napoléon le Petit, ni l'Histoire d'un crime. Le coup d'Etat une fois accompli, et accompli par sa faute, il a protesté, il a résisté. II convient assurément de lui en savoir g-ré, — tout en reconnaissant qu'il lui était bien difficile de faire autrement. Pouvait-il, lui, le plus en vue des membres de la Montagne, le plus violent des orateurs de l'extrême gauche, pouvait-il faire moins (pie M. Charamaule, M. Maig-ne ou M. Versig-ny?
Le préfet de police, M. de Maupas, ne lui avait pas fait riionneur de le faire empoigner dans la nuit par ses commissaires; il l'avait laissé libre, comme il laissait libre ISIe Crémieux, ne jugeant pas le poète plus dang-ereux que l'avocat. Victor Hui^o a voulu montrer ([ue « le préfet de Maupas » n'y entendait rien; il a écrit deux volumes pour établir qu'il était bel et bien un foudre de guerre. Pendant six cents pages, il promène son lecteur à travers les rues de Paris, il remue les pavés, il dresse des barricades, — mais il n'y monte pas. Non certes qu'il ne fasse rien ; il écrit des proclamations, il rédig-e des appels aux armes, il prend des notes au crayon pour son livre ^ ! Je sais bien que ce crayon était celui de Baudin!! Mais c'est ég-al, M. de Maupas n'était point tant sot d'être bien tranquille à sou endroit. Celui-Là ne se fait pas tuer qui prend des notes un jour d'émeute. Et pourtant il y a deux ou trois moments, dans l'Histoire d'un cri/ne, où le lecteur redoute une catastrophe. Le 2 Décembre, à trois heures de l'après-midi, le poète prend sur la place de la Bastille l'omnibus de la Madeleine, en compagnie de son collègue Arnaud (de l'Arièg-e)
1. «Tout en marchant, j'écrivais des notes au crayon (avec le crayon de Bandin que j'avais sur moi) : j'onreyislrais les faits pèle-mèle. » Il is foire d'un crime, t. n,p. oG,au cliapitre intilulo: Ma visite aux barricades.
et (le deux proscrits italiens^ Cariai et Montanelli... Mais il faut l'entendre lui-même.
J'avais dans le cœur le regret amer de l'occasion échappée le matin. Je me disais que dans les journées ^décisives ces minutes-là viennent et ne reviennent pas. Il y a deux théories en révolution : enlever le peuple ou le laisser arriver. La première était la mienne ; j'avais obéi, par discipline, à la seconde. Je me le reprochais. Je me disais : le peuple s'est offert et nous ne Tavons pas pris. C'est à nous maintenant, non de nous offrir, mais de faire plus, de nous donner.
Cependant Toranibus s'était mis en marche. Il était plein. J'avais pris place au fond à gauche ; Arnaud (de l'Aricge)
s'était assis à côté de moi A mesure que l'omnibus avan-
(;ait vers le centre de Paris, la foule était plus pressée sur le boulevard. Quand l'omnibus s'engag-ea dans le ravin de la Porte-Saint-Martin, un rég'iment de grosse cavalerie arrivait en sens inverse. Au bout de quelques secondes, ce rég'iment passa à côté de nous. C'étaient des cuirassiers. Ils défilaient au grand trot et le sabre nu..... Subitement le régiment fît
halte En s'arrètant, il arrêta l'omnibus. Les soldats étaient
là. Nous avions sous les yeux, devant nous, à deux pas, leurs chevaux pressant les chevaux de notre voiture, ces Français devenus des mameloucks, ces citoyens combattants de la grande République transformés en souteneurs du bas-empire. De la j)lace où j"étais je les touchais presque. Jp/i'i/jjiis tenir.
Je baissai la vitre de l'oinnil)iis, je passai la tète deliors et, regardant fixement cette ligne épaisse de soldats qui me faisait front, je criai: — A bas Louis Bonaparte ! Ceux qui servent les traîtres sont des traîtres !
Au cri que j'avais poussé, Arnaud s'était retourné
brusquement; il avait, lui aussi, abaissé sa vitre, et il était sorti à mi-corps de l'omnibus, le bras tendu vers les soldats, et il criait: A bas les traîtres!
— A bas les traîtres ! crièrent Carini et Montanelli.
— A bas le dictateur ! A bas les traîtres ! répéta un généreux jeune homme que nous ne connaissions pas et qui était assis à côté de Carini.
A l'exception de ce jeune homme, Tonnùbus tout entier sem- Idait pris de terreur.
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— Taisez-vous ! criaient ces pauvres g-ens épouvantés ; vous allez nous faire tous massacrer !
Les soldats écoutaient dans un silence sombre. Le brigadier, l'air menaçant, se tourna vers nous et açita son sabre. La foule regardait avec stupeur.
Que se passait-il en moi dans ce moment-là ? J'étais
dans un tourbillon. J'avais cédé à la fois à un calcul, trouvant l'occasion bonne, et à une fureur, trouvant la rencontre insolente. Une femme nous criait du trottoir : Vous allez vous faire écharper. Je me fig'urais vaguement qu'un choc quelconque allait se faire, et que, soit de la foule, soit de l'armée, l'étincelle jaillirait. J'espérais un coup de sabre des soldats, ou un cri de colère du peuple. Mais rien ne vint, ni le coup de
sabre, ni le cri de colère Un moment après le régiment
s'ébranla au galop et l'omnibus repartit •.
Victor Hug-o n'a point invente de toutes pièces la scène de l'omnibus. Seulement, le rôle qu'il se donne n'est point précisément celui qu'il a joué. Mon témoin icl<îst Arnaud (de l'Ariège) lui-même, qui, après avoir lu ce chapitre de /'Histoire d'un crime, disait en souriant à son ancien collèg-ue M. Albert de Resség-uier : « C'est moi, et non Victor Hugo, qui ayant baissé la vitre de l'onmibus et passé dehors la tète et la moitié du corps, me mis à haranguer le régiment et ses officiers, en protestant, de toutes mies forces, contre la violation de la Constitution et la trahison du président Bonaparte. Pendant ce temps, Victor Hikjo, assis près de moi, me tirait par le pan de ma redingote en me répétant: — Mais taisez-vous donc! Taisez-vous donc! vous allez nous faire massacrer'^ ! »
1. Histoire d'un crime, i. I. p. V6d, au chapitre intitulé : l'Incident du boulevard Saint Martin.
2. Letlrede M. le comte Albert de Rességuier, du 10 mars 1891. — » Voici, m'écrit M. de Uességuier, en me transmettant ces détails, voici rafflrniiition très neUe, très précise que mon très véridique ancien collègue et umi, Arnaud (de l'Ariégei, opposait au récit de Victor Hugo. »"M. Allj'^rt de Ressèguior a été le collègue de Victor Hugo et d'-irnaud (de r.\riègo) aux Assemblées constituante et législative.
n. lo
Quelques heures a\n'èsl' incident du boulevard Sainf- Martin, Victor Hugo allait bravement au-devant d'un autre péril. A la tombée de la nuit, il pénétrait, rue de la Roquette, dans l'arrière-boutique d'un marchand de vins, s y rencontrait avec un ouvrier mécanicien, « vêtu d'un paletot et coiffé d'une casquette ». Le dialog-ue suivant s'engage entre l'ouvrier et le représentant du peuple :
L'ouvrier mécanicien alla à la porte de la rue, s'assura qu'elle était bien fermée, puis revint et dit :
■ — 11 y a beaucoup d'hommes de bonne volonté. Ce sont les chefs qui manquent. Ecoutez, citoyen Victor Hug'o, je pui.s. vous dire cela, à vous. Et il ajouta en baissant la voix :
■ — J'espère un mouvement pour cette nuit.
— Où?
— Au faubourg- Saint-Marceau.
— A quelle heure ?
— A une heure.
— Comment le savcz-vous ?
— Parce {jue j'en serai.
Il reprit :
— Maintenant, citoyen Victor Hugo, s'il y a un mouvement cette nuit dans le faubourg Saint-Marceau, voulez-vous le diriger ? Y consentez-vous ?
— Oui.
— Avez-vous votre écharpe ?
Je la tirai à demi de ma poche. Son œil rayonna de joie.
— C'est bien, dit-il, le citoyen a ses pistolets, le représentant a son écharpe. Tout le monde est armé.
Je le questionnai:
— Etes-vous sur de votre mouvement pour cette nuit? Il me répondit :
— Nous l'avons préparé et nous y comptons.
. — En ce cas-là, dis-je, sitôt la première barricade /oite^ Je veux être derrière, venez me chercher. Où?