‹ Victor Hugo après 1830 (volume 3)Chapitre 40 sur 159 · Sainte-Beuve était né le i'3 décembre · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve était né le i'3 décembre

RÉCEPTIONS ACADKMIOUES Cl

Et j'avais quarante ans quand cela m'arriva.

Théodore Pavie, dans une lettre à son frère, nous le montre au cours de ses visites. Le croquis est parlant :

... A travers la fumée d'un long- et noir cic;'are de Tnti-Coriri, j'avisai dans la rue un petit monsieur en lévite brune, élégamment taillée; sur la tète un étroit chapeau placé comme le tien, sur le sommet du crâne, mais reposant sur une espèce de chiendent roux et collé aux tempes. Il précédait à pied un cabriolet d^ remise auquel il sig'nalait de la main la route à suivre, tandis que lui-mèma s'arrêtait à toutes les bornes.

Gomme fait un toutou qu'on lâche le matin.

C'était ce cher Dehwm-', en visite d'académicien, joufflu et rouii^-e comme une pomm:; d'api avant les i^'elées, pareil en tout à celui qui, u'après la chanson badine de Musset, serait (jrand diantre à Sdint-Tliomas d'Aqiiin '. Quand il est en tenue, notre ami ressemble un peu trop à un instituteur primaire ou â un notaire de campag-ne. En lui serrant la main au passag-e, je vis tout de suite briller dans ses yeux cet esprit saq-ace qui lui ouvrira bientôt les portes de l'Académie '-.

i. Alfred de Musset s'était amusé, en 1833, à rimer des vers badins où il faisait figurer tous les rédacteurs de la Revue des Deux-Mondes. Il suppose M. Buloz en rêve, en cauchemar, voyant toute sa Revue en déroute, l'imprimerie bouleversée, le papier qui boit, les 6 qui manquent dans le caractère, puis les rédacteurs perdus ou échappés :

Loeve a fa't héritage De quatre millions, Dumas meurt en voyage Faute àhmpreesions.

Chez les filles de joie Musset s'est abruti, Ampère en bas de soie Pour l'Afrique est parti.

Brizsux est à la Morgue, Sainte-Beuve au lutrin, Quinet est joueur d'orgue A Quimper-Corentin...

George Sand est abbesse En un pays lointain. . .

•2. Cartons de Victor Pavie : correspondance de Théodore Pavie.

62 VICTOR HUGO APRliS 1830

Le vote eut lieu le 8 février i844- Tandis que Saint- Marc Girardin était nommé demldée pour succéder à M. Campenon, le fauteuil de Casimir Delavig-ne donnait lieu à une lutte acharnée. Il y eut sept tours de scrutin. Au septième tour, Sainte-Beuve obtint i6 voix; M. Vatout, iG; Alfred de Vigny, 3. La majorité requise était de i8 : l'élection fut remise à un mois.

Grande fut l'irritation de Sainte-Beuve, comme on peut le voir par la lettre qu'il adressait à Victor Pavie :

Oue vous dire, cher Pavie, en retour de vos belles paroles? Vous aurez vu qu'au moment où je recevais votre lelhv, j'étais en proie à la lutte académique la plus acharnée. Bien que sans issue, elle a été honorable pour moi. On avait tout employé pour Vatout (de la part fia roi) ; de plus un ami à moi, M. Pasquier, était malade et sa voix me serait revenue. Enfin la voix obstinée à de Vig-ny qui m'a opposé son vclo jusqu'à la fin a été celle de Victor Ilusfo : lui-même a proclamé son vote hautement ; voilà, cher ami, où nous en sommes venus. J'isf^nore l'avenir et si je pourrai l'emporter. Au cas de défaite, je me relire sous ma tente et reprends ma plume de critique pour ne plus la quitter. Nous voilà loin de la poésie, des souvenirs touchants et de cette piété que devait réveiller la pensée présente des morts. La vie est ainsi faite; c'est pour cela (ju'il peut devenir doux et facile de la (juitter.

Pardonnez, cher Pavie, ces brèves paroles. Mon cœur n'est pas desséché, mais je le renferme de plus en plus; un jour peut-ctreje m'assoirai à l'ombre ; là, sans plus de trouble ni de haine, je rouvrirai les trésors enfouis ; vous y êtes .

Cependant, on approchait du i4 mars, jour fixé pour le nouveau vote. Dans son numéro du 8 mars, le A'afio- /îr// annonçait que la voix de Victor Hugo était acquise à M. Vatout:

Le soleil du i4 mars éclairera latransfi£;-uration dcM. Vatout 1. Cartons do Victor Pavie : correspondance de Sainte-Beuve.

en immortel du bout du pont lies Arts. MM. Guizot et Villemain n'ont pu refuser à d'instantes prières leurs voix renforcées de relies de leurs amis. Cela ne faisait pas encore la majorité, il mancjuait deu.x suffrages pour compléter l'appoint de M. Vatout. Ces deu.x voix se sont trouvées. L'une d'elles est celle d'un orateur (jui a besoin de se faire pardonner les témérités de son dernier discours ^ ; l'autre est celle d'un homme de lettres qui brûle de réunir au titre de g-rand poète celui de grand homme d'Etat. Mais comme il n'existe pas en France un seul collège disposé à élire Ictlit académicien, c'est par la Chambre des pairs que le génie j)oliti([ue, auteur du Rhin, prétend se révéler. L'Académie pourra bientôt compter parmi ses membres l'immortel auteur du Catalogue de Versailles... Mais M. Thiers aura fait la paix avec le Château et M. Victor Hugo sera pair de France ^.

Sainte-Beuve avait pour lui Chateaubriand et Lamartine, le baron Pasquicr et le comte Mole; il fut nommé au second tour de scrutin, par 21 voix contre 12 données à AL Vatout et 3 à Alfred de Vigny. « Sainte-Beuve séchait sur pied, écrivait Doudan au prince de Broglie, et il eût fallu être bien méchant pour ne pas lui donner sa

Il ne prit séance qu'un an après, le 27 février i845. C'était la première fois que deux écrivains de l'Ecole nouvelle se trouvaient en présence devant l'Académie. Comment parleraient-ils de Casimir Dclavigne, du chef de ce parti classique, objet de leurs furieuses attaques et de leur constant mépris? Comment Victor Hug-o, en particulier,

Page 1