Moniteur du lii juin
Glorifier ainsi, du môme coup, l'empereur Napoléon, le roi Louis-Philippe, et la Chambre des pairs par-dessus le marché, voilà qui n'était g-uère républicain. Victor Hug-o ne disait-il pas d'ailleurs^ dans ce même discours : « Je leur imposerais (aux membres de la famille Bonaparte) une condition, une seule : ce serait de demander leur rentrée. — De la demander à f[ui ? An roi, qui représente /'uni té inviolable et perpétuelle delà nation, et aux Chambres, qui en représentent le mouvement, la pensée et la vie *. » La monarchie paraissait solidement assise. C'était elle qui distribuait les ambassades et les portefeuilles ministériels : V'ictor Hug-o était monarcliiste. Dans son discours de réception à l'Académie, parlant de Napoléon, il avait écrit cette phrase : « L'homme qui, comme il l'a dit plus tard à Sainte-Hélène, eût fait Pascal sénateur et Corneille ministre, avait trop de grandeur en lui-même pour ne pas comprendre la g-randeur dans autrui "-. » Si Louis-Philippe,
1. Moniteur, loc. cit. — Dons le n^cueil do ses discours, publié «n 1875 (Actes et Paroles, 1. 1), Victor Hugo a supprimé ce passage.
2. « Gc mot, écrivait M. Charles Maguin dans son compterendu de la séance, ce mot tant répété, tant commenté, Corneille ministre, n'est pas plus vrai que celui d'enfant sublime, que M. de Salvandy a rappelé en l'amendant, et qu'il aurait mieux fait de laisser dans les biographies où il est né. Quant au mot véritable de Napoléon sur Corneille, il est beaucoup plus sensé, beaucoup plus spirituel, et, si j'ose le dire, d'une tournure beaucoup plus française que celui que la préoccupation de M. Hugo lui a substitué. Voici le fait : Un matin, à Saint-Cloud, et non pas à Sainle-IIéléne, à propos de la tragédie d'Hector, Napoléon se mit à parler du Théâtre-Français; quelqu'un vint à prononcer le nom de Corneille : « Corneille! s'écria-t-il, Corneille! s'il vivait, je le ferais prince! » Voilà le mot vrai, et ie le préfère. Corneille prince! et pourquoi non? Cette alliance de mots est heureuse et naturelle, et depuis longtemps admise dans la langue. Corneille n'est-il pas un des princes de la poésie? le prince de la tragédie française? En vérité. Napoléon me parait avoir ici tout l'avantage; et la meilleure réponse à M. Victor IJugo était la citation du mot textuel. » Charles Maguin, Méditations historiques et littéraires, t. I, p. 385.
après avoir fait Pascal sénateur, s'airctnit à mi-chemin et ne se décidait pas k faire Corneille ministre, l'heure du poète ne pouvait néanmoins tarder longtemps. Vienne une rég-ence, et nul doute qu'il ne soit appelé, lui^ l'ami du duc et de la duchesse d'Orléans, à servir, à défendre le jeune roi, leur fils.
En attendant, il prépare de nouvelles œuvres. Je trouve dans'le feuilleton de Théophile Gautier sur Don César de Basan, drame de MM. Dumanoir et d'Ennery, les lignes suivantes:
Victor Ilugo lui-même, portant au fils de son cerveau cette afFection que .Shakespeare ressentit à l'endroit de Falstaff, et Beaumarchais à l'endroit de Figaro, a fait une comédie inlitalce une Aventure de don César de Bazan; la résolution qu'a prise le poète de ne plus faire représenter de pièce l'a empêché de la produire sur le théâtre; mais elle paraîtra sans doute un jour sous la forme de livre, et le vrai, le seul César de Bazan, ressuscitera alors avec ses véritahles allures'.
Ces lig-nes de Théophile Gautier sont du 5 août i844. En i846, Victor Hug-o avait .sur le chantier, non plus une comédie, mais un roman, les Misérables. Il avait pou.s.sé très avant cet ouvrag-c au mois de septembre 18/I7 P^^'^" que, à cette date, le plus fervent de ses disciples, M.Aug-uste Vacquerie, le suppliait de ne pas en retarder la publication ; pui.sque, le '^\ juillet i848, dans le premier numéro de VEvénenient, Charles Hugo pouvait écrire : « En i83o, nous avons eu le roman de Notre- Dame de Paris; en 1848, nous aurons le livre desMisé-
i. La Presse du o août 1844. — Cette comédie n"a janiois paru. A-t-elle vraiment existé?
LES MISÉRABLES — LE PAPE lU5
rabh'fi. » La page de M. ^'acq^leric est furieuse à plus d'un titre, et j"hésite d'autant moins à la reproduire quaprès Tavoir insérée dans la première édition de Profils et Griinaces.Wwienv a cru devoir la supprimer dans les éditions suivantes :
Sur notre instante prière, il ouvrit le beau secrétaire chinois, et comme ce millionnaire d'idées était en humeur de prodigalité^ il nous dit de choisir ce que nous voulions, ode, roman ou drame. Les trente tiroirs du charmant meuble débordaient de manuscrits accumulés, le bois faisait des efforts inouïs pour en posséder des quantités impossibles, la laque s'écaillait et laissait tomber par endroits sa peinture superbe, lâchant un oiseau d'or pour retenir une strophe.
Nous hésitions entre ces étapes de merveilles, malheureux à force (le bonheur comme une femme entre des dentelles et des perles. Notrc-Dcime de Pa/'is nous disait : choisis le roman, et les Voi.r intérieures : choisis les vers ; maïs Marie Ttiilor nous criait : prends le drame. Ne pouvant nous décider, nous fermâmes les yeux, et nous touchâmes du doigt un tiroir au hasard. Le hasard fut pour le roman.
Donc, nous l'entendîmes, le commencement de cette épopée des Misérables qui dépassera, nous le prédisons sans peur, la fortune miraculeuse de Xotre-Daine de Paris. Et les heures passèrent, et la nuit se consuma, et de minces raies de jour firent pâlir la lampe,.et notre émotion fut telle qu'aujourd'hui, après deux mois, nous ne pensons pas à ces pages sacrées sans nous sentir troublé à un point indicible. Nous ne reprendrons parfaitement nos sens que quand la publication de ce poème unique nous permettrai d'en parler et de répandre au dehors l'admiration (jui nous étreint la gorge.
Qu'il soit donc terminé vite et publié aussitôt, ce livre sombre et rayonnant, si impitoyable et si fendre '... »
Le disciple donnait, ce jour-là, au maître un excellent conseil. Si Victor Hugo eût à ce moment terminé son livre, s'il Tavait publié avant la révolution de i848,
1. Auguste Vacquerie, Profils el Grimaces, 1" édition, iSoG, pp. 111-114.
i06 VICTOR HUGO APRÈS 1830
on peut affirmer sans crainte que le livre eut été admirable de tous points. Et d'abord il n'aurait pas eu dix volumes. Il ne renfermerait pas ces dig-ressions sans nombre et sans fin auxquelles l'auteur s'est laissé aller dans ses long-ues matinées d'exil, — ces hors-d'œuvre dont un critique s'est amusé à dre.sser l'inventaire et qui remplissent 985 pag-es, soit à peu près le tiers de l'ouvrag-e *. Il n'offrirait pas enfin ce défaut capital d'être une œuvre où les contradictions se rencontrent à chaque pag-e, où les insultes à la relig-ion se mêlent aux inspirations les plus chrétiennes, où les évèc[ues catholiques s'ag-enouillent devant les conventionnels pour recevoir leur bénédiction, où « le divin Marat » est mis à côté de Jésus-Christ 2 !
\J épopée des Misérables, — - M. Vacquerie avait raison de lui donner ce titre, — est vraiment g-rande par divers côtés; elle lest surtout par la conception, cjui est d'une vérité profonde, à la fois puissante et simple. Jusc|u'Ici Victor Hugo avait fait reposer chacun de ses romans et de ses drames sur une antithèse, au fond toujours la même, sur la rencontre dans le même cœur, dans la même âme, des sentiments les plus contraires. Il n'avait cessé d'associer à la bassesse la sublimité, à la dItTormité morale la plus hideuse la vertu la plus pure. Et cette vertu, remarquez-le bien, ne succédait pas au vice et au crime, elle coexistait avec eux. Vice et vertu faisaient bon ménag-e ensemble. La courtisane avait