Elude sur les Misérables, par M. Courtat
2. Les Misérnbles, 3" partie, livre III. ch. i. — Voici lu texte de cet incmyable et monstrueux passage : « Marat s'oublie comme Jésus. Ils se laissent de cùlé, ils s'omettent, ils ne songent point à eux. Ils voient autre chose qu'eux-mêmes. Ils ont un regard, et ce regard cherche l'absolu. Le premier a tout le ciel dans les yeux ; le dernier, si énigmaliquc qu'il soit, a encore sous le sourcil la pâle clarté de l'inliiii \'énérez, quoi qu'il fasse, quiconque a ce signe, la prunelle-étoile. »
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des candeurs de vierg-e, des blauelieurs de lys, elle n'en restait pas moins courtisane. L'empoisonneuse était la plus tendre, la plus admirable des mères, elle n'en continuait pas moins à verser le poison à pleines coupes. Dans les Misérables, Victor Hugo a changé tout cela. Jean Valjean n'est pas un criminel qui mène de Iront le vol et la bienfaisance, le crime et la sainteté. C'est un homme qui, après avoir failli, après être tombé, se relève; qui, après avoir traversé le bag'ue, monte aux plus hauts sommets de l'honneur, mais qui n'}' monte que parce qu'il a c/iaiif/é, parce qu'il s'est converti. L'idée qui domine tout le livre, c'est l'idée chrétienne, l'idée catholique de la réhabilitation par le repentir. Coupable et flétri, l'àme ulcérée, le coMir gros de haine, Jean Valjean s'est trouvé face à face avec un prêtre de Jésus- Christ, avec iNP'" Bienvenu, évêquedeD. — L'indulgence céleste, le pardon sublime de l'homme de Dieu l'ont ébranlé, terrassé, vaincu. Cette clarté qu'il n'avait jamais vue jusque-ltà a chassé les ténèbres qui obscurcissaient son âme. «... 11 tomba épuisé sur une grosse pierre, les poings dans ses cheveux et le visag-e dans ses genoux, et il s'écria : Je suis un misérable! Alors son cœur creva, il se mit à pleurer... Combien d'heures pleura-t-il ainsi ? Que fit-il après avoir pleuré?... Le voiturier qui faisait à cette époque le service de Grenoble, et qui arrivait à D. vers trois heures du matin, vit, en traversant la rue de Lévêché, un homme dans l'attitude delà prière, à genoux sur le pavé, dans l'ombre, devant la porte de M?'" Bienvenu 1. » Valjean s'est agenouillé : lorsqu'il se relèvera, il sera un homme nouveau; il commencera une nouvelle vie, toute différente de l'ancienne, et qu'il édifiera sur cette parole de l'évêque : « Jean Valjean, mon frère,
vous n'appartenez plus au mal, mais au bien. C'est votre âme que j<' vous achète; je la retire aux pensées noires et à l'esprit déperdition, et je la donne à Dieu*. » Il devient bon, bienfaisant, modeste, il se sacrifie par amour de la justice, il s'élève jusqu'à l'héroïsme et jusqu'au surnaturel de la vertu chrétienne: et jamais la pensée de l'évêque ne le quitte, sa parole lui est jusqu'à la fin une lumière et une force, et quand il va mourir, le crucifix à la main, les jeux levés vers le ciel : « Je ne sais pas, dit-il, s'il est content de moi là-haut. J'ai fait ce que jai pu 2. ))
Les Misérables ont paru seulement en 1862 ; mais dès la fin de 1847, ^^^ deux premiers volumes, où se trouvent les fig-ures de M""" Bienvenu, de IM"^ Baptistine et de sœur Simplice, étaient entièrement terminés. C'est de beaucoup la partie la plus remarquable du livre : elle serait bien près d'être parfaite, n'était les retouches que l'auteur a faites plus tard à .son tableau et qui l'ont un peu g-âté.
Certes les honnêtes gens ont ,'plus d'un g-rief légitime contre la révolution de 1848. Aie permcttra-t-on de dire qu'à ces 'g-riefs il convient d'ajouter le tort qu'elle a fait aux lettres françaises en les privant d'un chef-d'œuvre? J'estime, pour ma part, que l'enthousiasme de M. Yacquerie, écrivant, au mois de septembre i^'4y, les lig-nes qu'on a lues plus haut, était presque ju.stifié à ce moment. Si les Misérables avaient été continués et terminés dans le même esprit qui avait présidé à leur conception ; s'ils n'avaient pas été dénaturés, envenimés par les pas-
2. Ihid., '6' partie, livre IX, ch. v. — Voir les belles pages de Louis Veuillot sur les deux premiers volumes des Misérables, lierue iltt iivmdp cal/iollf/i/e (2.") avril 180:2). t litdes sur Victor Hugo pu V Louis W'uillot, i>i>. l':j8-:282.
sions de l'auti'ur ilevcniu démai^og-ue et socialiste; s'ils n'avaient pas été démesurément enflés et grossis par des épisodes qui débordent le cadre primitif, cpii sont en dehors de la conception première et u£^i appartiennent pas, l'œuvre du poète, — qui reste encore, je le reconnais, très puissante et très belle, — serait la plus admirable qu'il eût écrite, une des plus belles de notre littérature. Elle eût été vraiment cette épopée que l'on était en droit d'attendre du jgénie de Victor Hugo, qu'il pouvait faire et qu'il n'a pas faite.
Les Misérables n'ont pas seuls souffert de la révolution de Février; elle a été ég-alement funeste aux Contemplations. Publié en i856, ce recueil se compose de deux \o\\\mes: Autrefois, Aujourd'/iui. Le premier volume a été entièrement composé avant i848, ainsi que la première partie du second. C'est là que se trouvent les pièces vraiment belles du livre, et en particulier celles que le poète a écrites sur la mort de sa fille:
11 est temps que je me repose; Je suis terrassé par le sort '...
Et encore :
Quand nous habitions tous ensemble Sur nos collines d'autrefois ^. . .
Et surtout les admirables stances :
Maintenant que Paris, ses pavés et ses marbres Et sa brunie et ses toits sont bien loin de mes yeux