‹ Victor Hugo après 1830 (volume 3)Chapitre 70 sur 159 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

l'assemblée constituante

Victor Hugo et Lamartine au 24 février 1848. —Alexandre Dumas et les curés de Paris. — L'élection du 4 juin. — Victor Hugo et l'état de siège. — De la place Royale à la rue d'Isly. — L'ÉVÈSEMEST. — Le National s'amuse. — Charles Hugo, Lamennais et Barbés. — M. Auguste Vacquerie eila Marseillaise.

La Chambre des pairs était tombée avec la royauté. Le soir du 24 février, Victor Hug-o n'était plus rien qu'un académicien et un g-rand poète. Victor Hug-o n'était rien, — et Lamartine, à la même heure, était tout. Après avoir commis la faute d'ouvrir la porte à une révolution, Lamartine conjurait une révolution plus terrible, domptait des passions furieuses, faisait reculer le drapeau roug-e et conservait à la France le drapeau qui la rassurait. Pendant trois mois, il allait parler à Paris, à la France, à l'Europe, avec un éclat incomparable; il allait jouir d'une popularité inouïe. Le jour où la nation se réunira, dans ses comices, il sera nommé dans dix départements *, il sera l'élu de 2.800.000 voix. A l'ouverture de l'Assemblée nationale, quand, après avoir rendu compte de ses actes, il descendra delà tribune, l'Assemblée tout entière se lèvera devant lui ; revenu à son banc, il lui faudra se

1. Bouches-du-Rhonc, Cùto-d"Or , Dordogne , Finistère, Gironde, Ille-et-Yilaine, Nord, Saùnc-et-Loire, Seine et Seine- Inférieure.

lever trois fois à son tour devant l'ovation prolong"éedes représentants du peuple. Ces hcui'es seront courtes, sans doute; ces triomphes n'auront pas de lendemains; mais quelques semaines lui auront suffi pour inscrire son nom dans l'histoire en traits ineffaçables. Lorsqu'il sortira du pouvoir, il pourra répéter ces vers d'un poète, ami de sa jeunesse :

C'est pour périr bientôt que le flambeau s'allume, Mais il brille un moment sur les autels des dieux ' !

Oui pourrait dire quels ravag-es a e.xercés, dans l'àme de Victor Hug-o, ce spectacle de Lamartine, chef du g'ouvernement, salué, acclamé par tout un peuple? Est-ce qu'il n'avait pas, lui Hug-o, cent fois plus de génie que Lamartine -, plus d'éloquence, d'idées, de volonté, d'énerg-ie '? Le rêveur des Méditations avait g-ravi les plus hautes cimes du pouvoir, et lui, le penseur, LE MAITRE, resterait en chemin ? Gela n'était pas possible, cela ne serait pas ! Victor Hug-o se jura qu'il arriverait. Lui aussi toucherait le but, dût-il pour cela renier toutes ses convictions, chang-er et chang-er encore, servir dans tous les camps, défendre et déserter toutes les causes ! Nous allons le suivre dans cette course au pouvoir, achai'née, furieuse, misérable. S'il nous arrive d'être sévère pour lui, dur peut-être, n'oublions pas que ses actes trouvent en partie leur explication, sinon leur excuse, dans les impressions qu'il avait ressenties au lendemain du 24 février : le cerveau d'Olympio n'avait pu résister à ce que j'appellerai le coup de soleil de Lamartine.

1. Vers de Charles Loyson, dans le Bonheur de i'étiide, 1817.

2. M. Auguste YacqueVie écrivait, vers ce même temps (septembre 1847), à propos de « la foi de Victor Hugo en lui-même »: Lu preyniere condition du génie est un ORGUEIL SAXS BORXES. » [Profils et Grimaces, i" édition, p. 113.)

Î18 VICTOR HUGO Al'RES 1830

Le décret du 5 mars 1848 avait déclaré électeurs tous les Français àg-és de vingt et un ans, et éligibles tous les Français âgés de vingt-cinq ans, sans condition de cens. Ce décret mit en émoi la république des lettres. Romanciers, poètes, journalistes, tous les ouvriers de la pensée s'imag-inèrent, non sans naïveté, que le peuple leur sei'ait plus clément que la bourg-eoisle,et que le suffrag-e universel irait droit à leurs noms. Tandis qu'Alfred de Vigny, Alphonse Karr, et vingt autres se présentaient en province, Balzac, Alexandre Dumas, Victor Hugo posaient leur candidature à Paris. Alexandre Dumas adressait à tous les curés de la capitale cette circulaire qui vaut .seule un long- roman :

Monsieur le Curé,

Si, parmi les écrivains nioïK'rnes, il est un homme qui a défendu le spiritualisme, proclamé l'âme immortelle, exalté la relis;'ion chrétienne, vous me rendrez la justice de dire que c'est moi.

Aujourd'hui, je viens me proposer comme candidat à l'Asssmhlée nationale. J'y demanderai le respect pour toutes les choses saintes; la religion a toujours été pour moi au premier rang.

Je crois la nourriture spirituelle aussi nécessaire à l'homme que la nourriture matérielle; je crois qu'un peuple qui saura allier la liberté et la religion sera le premier des peuples, je crois enfin que nous serons ce peuple-là.

C'est dans le désir de contribuer, autant (piil sera en moi, à cette œuvre sociale, que je viens vous demander, non seulement votre voix, mais encore les voix fjue la haute confiance inspirée par votre caractère peut mettre à votre disposition.

Je vous salue avec l'amour d'un frère et rhuniilité d'un rhrétien.

Alexandre Dcmas '.

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