Le Bfiin, préface, p
'2. Kpilre IV, Au Roi.
allemande. Victor Hugo, qui n'aime pas que l'on parle devant lui, me coupa la parole et entreprit le portrait de Gœthe.
— Son meilleur ouvrag^e, dit-il d'un ton olympien, c'est Wallenstein.
— Pardon, cher maître, Wallenstein n"est pas de Goethe, il est de Schiller.
— C'est écfal, je n'ai lu ni l'un ni l'autre, mais je les connais mieux que ceux qui les savent par cœur.
Je ne ripostai rienl.
Lettres à un ami, tel est le sous-titre que Victor Hug-Q a donné à son livre. « Chaque fois qu'il quitte Paris, dit-il en sa préface, il y laisse un ami profond et cher, fixé à la grande ville par des devoirs de tous les instants qui lui permettent à peine la maison de campagne à quatre lieues des barrières. Cet ami qui, depuis leur jeunesse à tous les deux, veut bien s'associer de cœur à tout ce qu'il fait, à tout ce qu'il entreprend et à tout ce qu'il rêve, réclame de longues lettres de son ami absent, et ces lettres, l'ami absent les écrit. » Lettres étranges à coup sûr, qui ont quelquefois quatre-vingt pag-es et dépassent singulièrement le justuni vo lumen dont parle M^^^ de Sévigné; lettres fantastiques, où le moindre dîner d'auberge prend les proportions des noces de Gamache, où la moindre plaisanterie est haute comme une montagne, — une montagne qui accouche d'une souris. Quand l'écrivain a trouvé un jeu de mots, au lieu de le servir sans façon, à la franquette, à l'ami profond et cher qui en ferait ses délices sous sa tonnelle, « à quatre lieues des barrières, » il le tourne et
1. Souveinr.^ sur Towgiiéne/f, par Isaac Pavlovsky, p. 06. — « TourguéneiT connaissait personnellement Hugo, et riiomme ne lui plaisait pas plus que le romancier. — C'est un homme fou de sa propre grandeur, disait-il, étroit et ignorant au point qu'il est difficile de trouver son pareil. Il ne connaît aucune langue; il n'a pas lu un seul poète étranger. » Souvenirs, p. 66. — Voir, à la fin du présent volume, l'Appendice II.
a VICTOR HUGO après 1830
le retourne sur son enclume, il le machine comme un cinquième acte destiné à la Porte-Saint-Martin, il le prépare laborieusement pendant dix ou ving-t pag-es. Dans sa lettre XXIX^, décrivant les sensations qu'il a éprouvées en voyag-eant la nuit dans une malle-poste : « Le vent, dit-il, râle comme un cjclope, et vous fait rêver à quelque ouvrier effrayant qui travaille avec douleur dans les ténèbres *. « Victor Hugo, lui aussi, fait rêver à cet ouvrier « qui travaille avec douleur dans les ténèbres», même quand l'objet qu'il forg-e ainsi à froid est un simple calembour -.
Vainement cherchei'ait-on, dans ces letti^es de voyag-e, la simplicité, la grâce, le laisser-aller d'un entretien amical. Nul charme, nulle familiarité, nulle souplesse. Même aux meilleurs endroits, tout excède la mesure, tout est poussé à l'extrême; point de nuances, soit dans les imag-es, soit dans les pensées 3. Jamais l'auteur ne se dépouille de ce que Sainte-Beuve appelle quelque part « son fastueux et son pomposo* ; » toujours le môme, soit qu'il parle du tombeau de Chai^lemagne à Aix-la- Chapelle, soit qu'il décrive la cuisine deVhôtel de Metz, à Sainte-Ménéhould,et « la petite cag^e où dort un petit