II
caine, commandés par Je sous-licutenant Lebas. vient d'ouvrir ses portes aux insurg-és. Ceux-ci se précipitent parla rue des Tournelles dans la place Royale; les g-ardes nationaux surpris se jettent sous les i^-aleries ; la mairie est évacuée et cinq compagnies du 18" léger rendent les armes *. Il était huit heures et demie. La maison de Victor Hugo était vide. Depuis la veille, ]\|me Hugo et ses enfants s'étaient réfug-iés chez un ouvrier fumiste, et ils sV tinrent cachés pendant plusieurs jours 2. Cette maison de la place Royale, où Victor Hug-o avait vécu seize années, où l'imag-ination aime à se le représenter, dans tout l'éclat de son g-énie et de sa g-loire, entouré de sa femme et de ses enfants, avant rheui^e des ambitions politiques, des luttes violentes, des haines furieuses, cette heureuse et douce maison ne devait plus le revoir. Il allait la quitter sans retour, et ce n'est pas .sans émotion cj[ue nous nous en éloignons avec lui : cette hégire du poète, au mois de juin 1848, marque la fin des plus belles années de sa vie, de celles où, suivant le mot déjà cité de Sainte-Beuve, // était sous le rayon.
j^jme Hug-o écrivait, le 2G juillet 1848, à Victor Pavie :
^lonsicur et bien cher ami, nous nous sommes vus la dernière lois après de si terribles choses que les individus disparaissaient et que, même entre amis les pkis fidèles cl les plus anciens, tout sentiment semblait atlènuè, ou tout au moins on était si certain de cet inaltérable attachement, qu'il semblait inutile de le témoigner, dans un moment où toute
1. Procès du sous-licutenant Lobas, 9 soploml)ro 1848. — Moniteur du 12 juillet 1848. — IH''loire de la rcpuhlifjue de I8-18, par Victor Pierre, t. I, p. 387. Ce consciencieux et remarquable ouvrage m'a clé très utile pour toute la pcrioile qui va de 1848 à 18o2°cl je me fais un devoir de reconnaître ici les parliculièrcs obliijations que j'ai à son auteur.
2. Victor l'avie, sa jeunesse, ses relations littéraires, p. 2G8.
(luestion est en jou, hors cette même affection. C'est Tinipression qui m'est restée de votre visite à la place Royale. Hélas ! nous l'avons quittée; mes enfants ont eu une si affreuse impression de ces quatre journées ([u'ils n'ont même plus voulu coucher dans cet endroit où ils ont reposé pendant près de dix-sept ans, et dix-sept ans pour eux, c'est l'existence ! Nous demeurons rue il'Islij, iio J, à la Madeleine. Quel bond ! Plus d'arbres, plus de fontaines, plus de souvenirs ! J'en suis venue, cher Monsieur, c'est ce qui est affreux, à éviter le souvenir, à éviter la souffrance ; je ne suis pas plus heureuse de me dérober au coup de poignard. Ma maladie a cruellement éprouvé mon cerveau. Je tâche de rassurer ma conscience en me disant que jusqu'ici je n'ai pas été responsable. Je demande que la mémoire me revienne.
Dans la même lettre, M™' Hug-o annonçait à Victor Pavie la prochaine apparition du journal de .son mari, r Evénement :
... Nos amis fondent donc un journal. Ils voudraient 1.; plus de propag-ande possible. Ne pourriez-vous, cher ami, vous charger de faire coller arec soin quelques affiches dans la bonne ville d'Anfjers ? On vous les enverrait francs de port. Je mets ci-joint les noms des rédacteurs et une ligne de mon mari qui vous indique ce ([ue sera le journal. Il a de g-randes chances de succès. Répondez-moi ; nous comptons sur votre amour pour le bien en cette occasion et sur votre amitié pour ces mêmes rédacteurs.
Crie-t-on les journaux à Angers? Mais ce que l'on cherche avant tout ce sont les abonnés.
Mille tendresses à votre bonne femme, si digne de vous, et à vous cette amitié de ving"t-cinq ans.
Adèle ^'ICTOI\ Hugo ".
L'Opinion publiqne, au même moment, insérait les lig-nes suivantes sous la rubrique : Xonvelles de l'Assemblée:
1 . C.utons de Victor Pavie : correspondance de M"» Victor Hugo.
■M. Victor Hucfo s'est empressé d"annonccr à ses collèijfucs que samedi prochain il publierait le premier numéro de son journal / Enéneinent '.
Le premier numéro parut le 3i juillet 1848. En tète se lisait cette épig'raplie :
Haine vigoureuse de Vaiiarcliie : tendre et profond
amour du peuple.
Le nouveau journal reposait sur une idée neuve et orig-inale à sa date, que le numéro spécimen indiquait en ces termes :
Un mot sur notre titre. — En j^-énéral, la presse a, selon nous, un tort çrave. En tout temps, dans les jours calmes comme dans les jours révolutionnaires, la politique occupe le premier raniç'... La première pag-e est vouée à la politiipie...
Les colonnes sont les membres du journal : l'idée doit luire au front. Il n'est pas inditîérent que la pensée soit log-ée dans la tète ou dans les pieds...
Xoiis (tonnerons ta ptace la plus visitAe à Tévénement de la journée, quel qu'il soit... Notre idée est bien simple, et cependant elle n'est encore venue à personne : nous rangerons les faits, non selon l'importance, mais selon l'espèce. Nous mettrons en relief Tincident sig-nifîcatif des vingt-quatre heures.
L'ourac^an passera. Alors la politique ne sera plus toujours le premier mot de notre journal. L'événement, ce ne sera plus lecomplot, l'émeute, le martyre de l'archevêtjue : ce sera la découverte utile ou glorieuse, l'exposition des peintres ou de l'indusl ie, l'apparition d'un beau livre, le procès célèbre, l'éruption quelcon(iue de la pensée ou de la passion de l'homme ^.
Si le cadre était neuf, si le pro^Tammi' était plein de promesses, pour le remplir, les collaborateurs uj nian-