Ibid , XXI
C'est bien cela : Tamour, dans les vers de Victor Hiic^o, cVst une conjug-aison, un exercice, un thème, sur lequel il exi-cute des variations brillantes, comme il en exécutera, dans un autre moment, sur Dieu, la nature, les champs, les arbres et les fleurs. Et de même que, pour lui, Dieu est partout, de môme il a des hymnes pour les enfants, pour Tépouse... et pour Dalila, — surtout pour Dalila. J'en suis bien fâché ; mais cet amour qui embrasse tout, môme les contraires, ce n'est plus lamour, comme tout à l'heure ce n'était plus Dieu. Il lui manque aussi d'avoir cru. Non assurément que je veuille exi^f r du poète qu'il ait telle ou telle croyance déterminée; je lui demande seulement d'en avoir une, quelle qu'elle soit. Le malheur de Victor Hug-o c'est d'en avoir plusieurs à la fois sur le même sujet, et par conséquent de n'en avoir aucune. Il croit à la page 70, il doute à la page 176; il dit oue au recto et non au verso. Au commencement, il jette un cri d'épouvante à la pensée que Y écho de la voicc de Jésus va s' affaiblissant ; au milieu, il s'écrie : Dieu est toujours là ! non le Dieu abstrait des philosophes, mais le Dieu vivant, le Dieu qui souffrit et qui règne, le Dieu de l'Evangile:
Il est le Dieu de l'Évangile ;
Il tient votre cœur dans sa main...
L'hiver, l'été, la nuit, le jour.
Avec d(.'S urnes différentes.
Dieu verse à grands flots son amour *!
Et, au moment de fermer son livre, quand il faut conclure, le poète n'a plus que des doutes et des négations :
De quoi l'homme est-il sûr? qui demeure? qui passe ?.•• . . . . Le penseur, ô misère suprême I
Jusque dans les enfants trouvant de noirs écueils, Doute auprès des berceaux comme auprès des cercueils. . n pense, il rêve, il doute. — ténèbres humaines f Sombre loi ! tout est donc brumeux et vacillant î
. . Hélas! tout homme en soi Porte un obscur repli qui refuse la foi.
Dieu ! la mort ! mots sans fonds qui cachent un abimej... Enfants! résignons-nous et suivons notre route. Tout corps traîne son ombre et tout esprit son doute *.
Devant ces incertitudes et ces contradictions, comment le lecteur n'éprouverait-il pas une g*êne, un malaise d'autant plus grand que le poète s'est donné à lui comme un pasteur des esprits, comme un guide des âmes ^Etrange pasteur, qui prétend à orienter le troupeau lorsque, luimême, il n'est pas orienté I Singulier guide, qui ne sait pas lui-même où il va !
Dans son article sur les Voix intérieures, Jules Janin ne mêlait à ses éloges qu'une seule critique, et c'est par là qu'il finissait :
Il y a dans ce beau Recueil, si plein d'épanchements, d'aveux, de souvenirs, de pitié, d'espérance et d'amour, quelques vers que je voudrais en effacer. Ce sont des vers pleins d'une colère impitoyable, des vers haineux qui jettent une ombre bien cruelle sur toute cette douce poésie, triste colère qu'on ne s'attendait guère à rencontrer, ainsi mêlée à tous les épanchements d'un noble cœur, amers reproches qu'on ne s'explique guère de la part d'un homme entouré de tant de bonheurs ^ !
Voici les vers auxquels faisait allusion Jules Janin :
Jeune homme, ce méchant fait une lâche guerre.
Ton indignation ne l'épouvante guère.
Crois-moi donc, laisse en paix, jeune homme au noble cœur,
Ce Zoile à l'œil faux, ce malheureux moqueur.