De la France, par Henri Heine, p
du critique restera muette. Il ne parlera plus du poète qu'il a célébré si long-temps avec un enthousiasme relig-ieux, de l'ami auquel il a dit un jour, en lui dédiant les Consolations : « L'amitié que mon âme implore, et en qui elle veut établir sa demeure, ne saurait être trop pure et trop pieuse, trop empreinte d'immortalité, trop mêlée à l'invisible et à ce qui ne change pas ; vestibule transparent, incorruptible, au seuil du sanctuaire éternel; degré vivant, qui marche et monte avec nous et nous élève au pied du saint trône. Tel est, mon ami, le refuge heureux que j'ai trouvé en votre âme. »
De la rupture entre Victor Hug-o et Sainte-Beuve, qui, à son heure, fut un événement ; de cette séparation entre le chef de l'École romantique et le critique qui avait été jusque-là son « héraut d'armes » et son « écuyer », je ne pouvais pas ne pas parler. En rechercher l'origine, en dire la cause, je ne le dois pas. Il est des deuils qui commandent le silence. Le lecteur ne trouvera dv^nc ici, de cet épisode, que ce qui appartient vraiment à l'histoire littéraire et ce qui fut alors connu de tous.
Peu de semaines avant la publication des Voix intérieures, le i6 avril 1887, avait eu lieu, à Saint-Sulpice, la cérémonie d'enterrement de Gabrielle Dorval, fille de la célèbre actrice *. C'était un dimanche; la grand'messe finissait, et la foule s'écoulait, quand le corbillard arriva sur la place. Hugo — je reproduis le récit d'un témoin oculaire, d'un ami commun de Victor Hugo et de Sainte- Beuve — Hugo entra par une porte, Sainte-Beuve entra par l'autre. En attendant l'absoute, le premier se pro-
1 . Extrait des registres de Saint-Suîpice : « Le seize avril mil huit cent trente-sept, à onze heures, enterrement de demoiselle Catherine-Françoise-Sophie-Gabrielle AUan d'Orval , âgée de %i ans, décédée avant-nier, rue de TOuest, 20. »
menait dans 1 ot^lise du côté de TÉvang-ile, le second se dissimulait dans la travée opposée, du côté de l'Epitre; ils ne se voyaient pas, mais se devinaient: « la haine a son flair comme Tamitié *. » Le moment venu d'accompag-ner le corps au cimetière, les quelques voitures du cortég-c se trouvèrent pleines ; il fallut que le poète et le critique montassent dans la môme, assis Tun devant l'autre. L'un levait les yeux et les tournait du côté de la portière, l'autre les tenait baissés sur ses genoux. « Jamais plus lugubre convoi ne suivit le chemin des morts! C'était une amitié morte qui escortait le corps de la pauvre jeune femme... ; c'étaient deux cœurs ulcérés qui ne songeaient point à se réconcilier en face du spectacle du néant de cette vie *. »
En revenant du convoi de Gahrielley Sainte-Beuve écrivit ces vers, les plus émus peut-être qui soient sortis de sa plume :
Quand, de la jeune amante, en son linceul couchée, Accompagnant le corps, deux amis d'autrefois. Qui ne nous voyons plus qu'à de mornes convois, A cet âge où déjà toute l'âme est séchée;
Quand, l'office entendu, tous deux silencieux, Suivant du corbillard la lenteur qui nous traîne, Nous pûmes, dans le fiacre où six tenaient à peine. L'un oevant l'autre assis, ne pas mêler nos yeux»
Et ne pas nous sourire, ou ne pas sentir même Une prompte rougeur colorer notre front, Un reste de colère, un battement suprême D'une amitié si grande et dont tous parleront;
Quand, par ce ciel funèbre et d'avare lumière, Le pied sur cette fosse où l'on descend demain, Nous pûmes, jusqu'au bout, sans nous saisir la main. Voir tomber de la pelle une terre dernière ;