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devenue le moyen de manifester la pensée, elle engendre k composition même '.
Alexandre Vinet, si bon jug-e des poètes de ce temp et en particulier de Victor Hugo, disait de son côté :
L'encombrementi dans la poésie de M. Ilug'o, est quelqwfois prodigieux. Là même où rien n'est obscur, le regard, sollicité par trop d'objets, le regard ébloui se trouble, et la viàuL devient confuse... N'est-ce pas lui qui a donné l'exemple d'«numérer sans fin, si bien qu'il laisse douter s'il a créé les détails pour l'ensemble, ou l'ensemble pour les détails ? N'est-ce pas lui qui ne sait point s'arrêter ' ?
Quarante ans plus tard, quand l'œuvre du poète sera close, un autre critique, M. Emile Hennequin, ne parlera pas autrement que Nisard, Balzac et Vinet :
La principale habitude de style et de composition chez M. Victor Hugo, celle par qui il obtient ses effets les plus caractéristiques et les plus intenses, est la répétition. Pas une page et pas une suite de pages du poète, qui ne soit ainsi écrite par une série petite ou énorme de variations aisément séparables. Chacune débute par une phrase-thème exposant l'idée que M. Victor Hugo se propose d'amplifier ; puis vient une redite, puis une autre en termes de plus en plus abstraits, magnifiques ou abrupts, aboutissant de pousse en pousse à cette efflorescence, l'image, qui termine le développement, marque le passage à un autre thème indéfiniment suivi d'autres '.
Ce procédé, dont Victor Hugo a d'ailleurs poussé la perfection aussi loin qu'elle peut aller, lui a servi dans presque tous ses grands morceaux, et en particulier dans les trois pièces dont je rappelais tout à Theure les titres:
1 . Ktvue parisienne dirigée par M, de Balzac, n* du 25 juillet 1840, p. 94.
2. Alexandre Vinet, i^ttde^ 5Mr /a littérature française auxiP siècle, t. Il, p. 351.
3. Emile Hennequin, Bévue indépendante, décembre 1884.— Eludes de critique scientifique, Verria et G'*, éditeurs. 1890.
les Vers à la duchesse d'Abrantès, la Tristesse d'Olympîo et le Regard jeté dans une mansarde.
Puisqu'ils n'ont pas compris dans leur étroite sphère,
ainsi commencent les Vers à la duchesse d'A.,.
Viennent trois autres stances qui débutent comme la première : Puisqu'ils n ont pas senti.., — Puisque le souvenir... — Puisqu'un stupide affront...
Après cette première série de variations, arrive la seconde :
C'est à nous de chanter un chant expiatoire !
et la formule revient sept fois : C'est à nous de f offrir !. . . C'est à nous y c^est à nous t... — C'est à moi I...
Cary J'ai ma mission ! c'est ici la troisième série de variations, qui ne remplit pas moins de quatre stances : Car^ armé d'une lyre... — Car ton cœur abondait... — Car^ forte pour tes maux... Car toi, muse illustre...
La pièce maintenant peut finir, pourvu que ce soit par une Jbelle antithèse :
J'ai dit pour l'empereur : rendez-lui sa colonne I Et je dirai pour toi : Donnez-lui son tombeau !
Victor Hugo jette un regard dans une mansarde. Il y découvre une grisette, fraîche et rieuse, innocente et pure. Elle chante et travaille à sa fenêtre ouverte, sur le bord do laquelle s'épanouit un beau lys. Et le poète dit à la jeune fille : Sois chaste, sois calme, sois joyeuse, sois bonne. Avec ce sujet de romance Victor Hugo fera deux cent cinquante vers. Il placera sa mansarde à Tombre de la cathédrale : couplet sur l'église qui est sublime ; couplet sur la chambre qui est douce. Dans un coin de la chambre, fixée au mur par quatre épingles, il y a une image I. 18
or^ VICTOR HUGO APRÈS 1830
(lo Napoléon : couplet sur l'empereur. Le père de sagrisclte iHait un vieux soldat ; sa croix d'honneur est là dans un vieux cadre : couplet sur la Lég-ion d'honneur. Victor Mntro a une dent contre Voltaire ; c'est le temps où il disait à son ami Granicr de Cassagnac : c< Mon cher, je nv serai content que lorsque vous aurez dit, dans un article, que Voltaire est bête *. » Granier de Gassagnac n'a pas osé ; le poète sera plus brave. L'auteur de Candide n a rien à faire ici, et quand les grisettes tourneut mal, ce n'est pas précisément la faute à Voltaire. N'importe; Victor Hug-o introduit dans la mansarde, là-haut, sur une vieille armoire, un volume de Voltaire : couplet sur le dix-huitième siècle. Cependant l'heure passe et la pièce s'avance : voilà déjà deux cents vers de faits. Il îaut conclure. Le poète termine par d'excellents conseils, les plus sages du monde assurément, mais où reparaissent encore le trop, la répétition, l'énumération sans (i„^ où l'on peut noter des vers comme ceux-ci :
Sois pure sous les cieux ! comme l'onde et l'aurore, Cormne le joyoux nid, comme la tour sonore, Comme la gerbe blonde, amour du moissonneur, . Comme l'astre incliné, comme la tour penciiante, Comme tout ce qui rit, co7?imetout ce qui chante. Comme tout ce qui dort dans la paix du Seigneur !
Dans la Tristesse d*Olympio, Victor Hugo reprend le thème du Lac de Lamartine, qu'Alfred de Musset reprendra à son tour dans les Souvenirs. Sa pièce est plus long-ue à elle seule que celles de Lamartine et de Musset réunies. C'est qu'ici encore il s'agit pour lui, non de jeter un cri ou de traduire ing-énuement une vraie dou-
1. Soî/t;p«î>.' d'Adolphe Granier do Gassagnac, t. !•% p. 74. - Après avoir accablé Voltaire de ses mépris, Victor Hugo le célébrera plus tard avec enlliousiasme. Voy. Centenaire de Y(Àtaire, 30 mai 1878. Le Discours pour VoUaire. La Lettre àiévéque d'Orléans, par Victor Hugo. In-8 de 23 pages.
leur, mais d'écrire sur un sujet donné le plus grand nombre de beaux vers possible. Ces beaux vers, il les a écrits, sans préjudice, il est vrai, de vers purement spirituels, qui ne sont guère ici à leur place, et aussi de quelques autres vers tout simplement détestables, ceuxci, par exemple :
Quand notre âme en rêvant descend dans nos entrailles. Comptant dans notre cœur, qu'enfin la glace atteint,,,
Lamartine et Musset nous émeuvent. Nous admirons Victor Hugo, mais notre cœur reste froid. En i83i, un des plus jeunes amis du poète écrivait après une lecture de Notre-Dame de Paris : « C'est un géant qui fait peur et avec lequel on ne sympathise pas. G'eét le défaut de Hugo d'imaginer ou plutôt d'outrer à sa manière des douleurs qu'il n'a pas assez connues pour les bien rendre. Il a été trop heureux jusqu'ici pour bien creuser une âme; et chez lui la passion est délire, la douleur est délire, la joie est délire ; tout est cathédrale, éblouit, donne des vertiges, fait frayeur, mais ne fait point penser^ parce qu'il dit tout, met son microscope devant vos yeux et ne vous laisse plus rien à rêver *. » Théodore Pavie avait raison. L'imagination, l'art, le génie même, ne suffisent pas à toutes les tâches ; ils ont quelquefois besoin d'être fécondés par la douleur. La Douleur aussi est une Muse : en i84o, Victor Hugo ne la connaissait pas encore.
1. Cartons de Victor Pavie : correspondance do Thùodora Pavie.
Au mois d'octobre i83o, dans VOde à la Colonne, il avait demandé que la France allât chercher à Sainte-Hélùnc les restes de l'empereur :
Dors, nous t'irons chercher! ce jour viendra peut-être ? Car nous l'avons pour DIEU sans l'avoir eu pour maître !
Oh ? va, nous te ferons de belles funérailles I
Ces funérailles eurent lieu le i5 décembre i84o. Tandis que Lamartine, dans un éloquent et prophétique discours, sig*nalait les dang-ers « de cet enthousiasme sans souvenir et sans prévoyance », de cette « déification de la g-uerre et de la gloire », de cette « religion napoléonienne », de ce « culte de la force que Ton voulait substituer dans l'esprit de la nation à la religion sérieuse de la liberté » ; tandis qu'il s'écriait : « Prenez garde de donner une pareille épée pour jouet à un pareil peuple *, » — Victor Hugo publiait un poème intitulé : le Retour de l'empereur :
Sire, vous reviendrez, d^ns votre capitale, Sans tocsin, sans combat, sans lutte et sans fureur. Traîné par huit chevaux sous Tarche triomphale. En habit d'Empereur!
Par cette môme porte, où Dieu vous accompagne. Sire, vous reviendrez, sur un sublime char, Glorieux, couronné, saint comme Gharlemagne, Et grand comme César !...
Paris sur ses cent tours allumera des phares ; Paris fera parler toutes ses grandes voix ; Les cloches, les tambours, les clairons, les fanfares Chanteront à la fois !...
Les poètes divins, élite agenouillée.
Vous proclameront grand, vénérable, immortel, Et de votre mémoire, injustement souillée.
Redoreront l'autel...
d. Discours de Lamartine à la Chambre des députés, séance du 16 mai 1840.
Vous serez endormi, figure auguste et fîôre.
De ce morne sommeil plein de rêves pesants, Dont Barberousse, assis sur sa chaise de pierre. Dort depuis six cents ans !
L'épée au flanc, Tœil clos, la main encore émue Par le dernier baiser de Bertrand éperdu, Dans un lit où jamais le dormeur ne remue Vous serez étendu!
L'hymne continue ainsi, enthousiaste, ardent, presque frénétique, d'ailleurs sans réelle inspiration, sans émotion vraie. « Vous avez vu, écrivait Doudan à M™® A. de Staël, le 8 décembre i84o, vous avez vu que Victor Hug-o n'a rien trouvé à dire que deux ou trois vers mélancoliques sur trois ou quatre cents mauvais vers :
Et la diane hélas ! cette voix de l'aurore, Ne le réveille pas * ! »
En revenant de la cérémonie, qui avait été « froide au propre et au figuré, au dedans et au dehors ^ », Victor Hugo écrivit sur un exemplaire de son poème les vers suivants :
Ciel glacé ! soleil pur ! — Oh I brille dans Thistoire,
Du funèbre triomphe impérial flambeau I
Que le peuple à jamais te garde en sa mémoire.
Jour beau comme la gloire.
Froid comme le tombeau ^ !
Lorsque parut la seconde série de la Légende des siècles, un critique énrtinent, M. Saint-René Taillandier, après avoir signalé quelle grande place tenait le procédé dans la poésie de Victor Hugo, ajoutait ces lignes :